Informons la société !

Quand des politiciens ressassent des représentations stéréotypées de la Suisse et de ses habitants, légitiment des mythologies ou nourrissent des peurs servant leurs propres intérêts, il n’est pas étonnant que les sciences humaines et sociales soient attaquées. C’est en fait un bon signe ! Cela veut dire que nos connaissances sont centrales dans la compréhension du monde. Et nous avons, au Pôle de recherche national LIVES – Surmonter la vulnérabilité : Perspective du parcours de vie (PRN LIVES), une responsabilité sociale et un rôle important à jouer sur ces questions dans le panorama suisse et international.

L’analyse de la vulnérabilité et de la résilience au cours de la vie devrait permettre de donner de nouvelles pistes de réflexion et favoriser de nouvelles solutions pour faire face aux difficultés que rencontrent les individus. Commençons par deux exemples : un à chaque extrémité de la vie adulte.

Un jeune homme, sorti d’apprentissage, trouve un premier emploi, mais suite à la clôture de son entreprise se retrouve au chômage quelques mois plus tard. Il y a fort à parier que l’Office régional de placement l’encouragera à chercher activement un nouvel emploi et insistera sur la nécessité d’être motivé. Les recherches de Tomasik & Silbereisen (2012) montrent cependant que les plans de carrière ont des effets très différents selon le contexte économique : penser qu’on est seul responsable de son succès professionnel est dysfonctionnel pour le bien-être de la personne lorsque le contexte économique est déprimé. Les recherches sur l’intégration professionnelle des jeunes, menées par le Prof. Bonvin et basées sur le concept de capabilités, permettent de réfléchir à des solutions alternatives, comme l’ont fait aussi les Professeurs Bonoli, Lalive et Oesch en évaluant la possibilité d’organiser des recherches d’emploi en groupe.

Autre exemple : une personne âgée tombe chez elle, sa voisine appelle l’ambulance qui l’amène aux urgences. Elle n’a pas besoin de se faire opérer et les conséquences de sa chute sont bénignes. Mais en l’auscultant, le médecin de garde s’aperçoit qu’elle a de multiples autres problèmes à régler et demande des examens supplémentaires. Résultat, la dame sort de l’hôpital avec plusieurs rendez-vous chez des spécialistes et des médicaments supplémentaires à prendre. Or le besoin le plus urgent de cette personne, qui fonctionnait très bien avec ses différents problèmes physiques, serait plutôt une aide à domicile pour organiser son quotidien et prévenir d’autres chutes. Les recherches dirigées par les Professeurs Kliegel et Oris, ainsi qu’un numéro spécial sous presse du Journal of Aging and Social Policy rédigé par un réseau international d’études sur les centenaires dirigé par la Prof. Jopp, amènent de nouvelles connaissances sur les besoins réels des personnes âgées et très âgées. L’approche multidimensionnelle des parcours de vie montre que problèmes de santé et problèmes sociaux sont intimement liés : cela a des implications très concrètes sur l’organisation des services aux personnes âgées.

La recherche avance et les problèmes complexes que nous analysons sont mieux compris. Alors, tout va bien dans le meilleur des mondes ? Non ! Tout d’abord les chercheurs et les chercheuses des différentes équipes ne communiquent pas encore assez sur les problèmes qu’ils analysent à partir de données ou de perspectives théoriques différentes. Le PRN LIVES a déjà beaucoup fait pour que les acteurs de différentes disciplines et universités suisses échangent davantage, comme en témoigne la publication toute récente de l’ouvrage Surveying Human Vulnerabilities across the Life Course par une équipe d’une trentaine de chercheurs et chercheuses de notre pôle.

Il faut continuer dans cette voie. Il faut aussi que la traduction des recherches empiriques, dans un langage adapté aux préoccupations du terrain, se fasse de manière plus régulière et intense. L’objectif de publier quatre « policy briefs » par année, édités par Pascal Maeder, notre responsable du transfert des connaissances avec le concours des chercheurs, est une de ces mesures.

Enfin il ne faut pas oublier le grand public. L’extraordinaire exposition en trois volets co-organisée par le PRN LIVES avec les Journées photographiques de Bienne sur le thème des vulnérabilités (in)visibles et de la résilience, ainsi que la sortie du livre Downs and Ups, opérations pilotées par Emmanuelle Marendaz Colle, notre responsable de la communication, sont deux exemples concrets. La suite s’annonce passionnante et permettra de positionner LIVES et la recherche en sciences sociales au cœur des questions de société.

Dario Spini, Directeur