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Pour étudier la vulnérabilité dans les parcours de vie, il faut des observations répétées dans le temps

Le Fonds national suisse de la recherche scientifique (FNS) vient d’octroyer 14.5 millions de francs au Pôle de recherche national LIVES pour une deuxième phase de quatre ans. Grâce à cette marque de confiance, les équipes des Universités de Lausanne, Genève, Berne et Zurich vont pouvoir poursuivre les enquêtes longitudinales initiées dans la première phase. Un suivi essentiel pour déboucher sur des constats scientifiques de qualité.

En accordant 100% du financement de la première phase (2011-2014) pour la nouvelle période qui commence, le FNS a indiqué dans son courrier du 23 janvier 2015 que l’évaluation du PRN LIVES avait abouti à un « résultat clairement positif ».

Disposer de données longitudinales est primordial dans le cas de LIVES. Cela signifie répéter plusieurs fois les mêmes enquêtes auprès des mêmes échantillons de population, afin de voir leur évolution. Sur les neuf projets du Pôle, plusieurs se basent sur des données quantitatives de panel, qui nécessitent de gros moyens humains et financiers pour la récolte, le traitement, l’analyse et le suivi des données issues de plusieurs milliers d’individus.

Populations vulnérables

Dans le cadre du projet IP201, dirigé par le Prof. Dario Spini, directeur du PRN LIVES à l’Université de Lausanne, le financement du FNS permettra de poursuivre la récolte de données auprès de jeunes adultes ayant grandi en Suisse, avec une surreprésentation de personnes nées de parents étrangers. Un autre volet, en collaboration avec le Canton de Vaud, s’intéresse aux personnes à faible revenu. Ces deux sur-échantillonnages s’insèrent dans le cadre du 3e échantillon du Panel suisse de ménages.

« Ces données vont nous permettre de compléter notre compréhension des parcours de vie de deux populations vulnérables qui étaient jusqu’à présent difficiles à analyser. Dans les deux cas nous avons besoin de ces informations pour comprendre comment ces personnes sont intégrées dans la société suisse », explique Dario Spini.

Carrières professionnelles

Afin de creuser l’aspect de l’intégration professionnelle, le projet IP207 mené par le Prof. Jérôme Rossier à l’Université de Lausanne, en collaboration avec une équipe de l’Université de Zurich, entend répéter sept fois son questionnaire lancé en 2012 auprès de personnes avec et sans emploi. Les trois premières vagues sont achevées et il en reste quatre à mener.

« Le monde professionnel s'est globalisé et est devenu moins stable. Les individus changent de plus en plus fréquemment de travail, en moyenne tous les 3 ans pour les personnes entrant sur le marché de l'emploi. Pour bien comprendre les ressources psychologiques, sociales et environnementales que les individus utilisent pour gérer leur parcours professionnel, leur carrière et leur vie, une approche longitudinale est indispensable », estime Jérôme Rossier.

Grand âge

A l’Université de Genève, c’est le grand âge qui est étudié par l’équipe de l’IP213 dirigée par le Prof. Michel Oris, co-directeur du PRN LIVES. Là encore, une approche longitudinale est nécessaire, explique-t-il : « Le vieillissement est un processus, pas un état. Des individus se fragilisent, voire deviennent dépendants ; d’autres conservent leurs ressources. Il faut prendre la mesure de ces inégalités interindividuelles, en saisir les origines dans le parcours de vie et, surtout, décortiquer l’alchimie du bien-être personnel. Et tout cela, seules les personnes elles-mêmes peuvent nous le dévoiler. »

Plus de 3000 personnes âgées de plus de 65 ans résidant dans cinq cantons de Suisse ont ainsi été longuement interrogées en 2011-2012 sur leur parcours de vie, enquête qui sera répétée en 2016 et qui complète d’autres données récoltées depuis plusieurs années par le Centre interfacultaire de gérontologie et d’études des vulnérabilités.

Vie relationnelle

Une autre équipe LIVES, basée à l’Université de Berne et emmenée par la Prof. Pasqualina Perrig-Chiello dans le cadre de l’IP212, approfondit de son côté un aspect plus spécifique du vieillissement, celui de la vie relationnelle en deuxième partie de vie. Deux vagues d’enquête ont déjà été menées en 2012 et 2014, et une troisième se déroulera en 2016.

« La perte des êtres proches est une épreuve inévitable quand on avance en âge. Cependant il existe de grandes différences individuelles, encore peu comprises, dans la manière d’y faire face. Ce projet permet de fournir des données longitudinales sur les diverses voies de l’adaptation psychologique au divorce et au veuvage. Un des objectifs est d’identifier les ressources et possibilités en matière de prévention et d’intervention psychosociales. Ces données ne répondent donc pas seulement à un desiderata scientifique mais également à un besoin avéré en santé publique », affirme la cheffe de projet.

Développer les politiques sociales

Car c’est bien là tout le sens des études menées par le PRN LIVES : identifier comment surmonter la vulnérabilité - économique, sociale, psychologique - afin de stimuler la réflexion sur le développement des politiques sociales.

Pour ce faire, d’importants moyens sont engagés depuis quatre ans et vont continuer à se déployer, en collaboration avec les universités partenaires et la Haute-école spécialisée de Suisse occidentale. La force du PRN LIVES est de combiner les compétences de plusieurs disciplines des sciences sociales et les apports de plusieurs méthodes. Les neuf projets de la 2ème phase, en plus de récolter des données longitudinales, s’intéressent également à d’autres types de données quantitatives et qualitatives, par exemple pour comprendre l’évolution des structures familiales, explorer les questions de genre, observer le monde du travail et mieux cerner le rôle des assurances sociales.

Pour la science en général et la Suisse en particulier, c’est une chance inestimable de pouvoir réunir au sein d’un même programme tous ces éléments empiriques, dans le but de mieux comprendre les dynamiques de stress et de ressources, en articulant une approche multidimensionnelle (à travers les domaines de la vie) avec une approche multi-niveaux (à travers les interactions sociales et institutionnelles) et une approche multidirectionnelle (à travers le temps).

>> Pour en savoir plus : Les recherches LIVES en bref