POLICY BRIEF
POLICY BRIEF 9 / 2018 | SOCIAL INNOVATION THROUGH LIFE COURSE RESEARCH
LE CHÔMAGE ET SES EFFETS À MOYEN ET LONG TERME

LE CHÔMAGE ET SES EFFETS À MOYEN ET LONG TERME

Une raison pour changer les dispositifs d`aide à l`insertion au marché du travail ?

Auteur·e(s): Matteo Antonini

Messages clés:
  • Les conséquences d’une période de chômage peuvent se faire ressentir même après le retour en emploi et ne se limitent pas à une réduction des moyens financiers.
  • Au-delà des groupes traditionnellement considérés comme vulnérables aux conséquences négatives d’une période de chômage, de nouveaux groupes apparaissent, notamment les personnes ayant un niveau d’éducation élevé.
  • Face à cette nouvelle instabilité du parcours professionnel pour les personnes hautement qualifiées, révélée sur la base d’une analyse longitudinale novatrice, une réflexion sur les politiques sociales et les dispositifs existants s’impose.

Les effets à moyen et à long terme d'une période de chômage sont encore peu connus par la recherche. Au-delà d'une perte de ressources financières liée à cette période, nous savons très peu sur la suite des parcours professionnels et des risques auxquels font face les personnes qui ont connu une période de chômage. En utilisant les données du Panel suisse de ménages, nous avons créé une méthode pour mieux comprendre ces parcours professionnels à partir de deux échantillons contenant des données comparables sur des individus (en termes d'âge, de nationalité, d'éducation, de carrière, etc.) à la différence que dans l'un des échantillons, une période de chômage a été observée au cours des 48 mois analysés. Ce faisant, nous sommes en mesure de mettre en lumière trois effets. Tout d’abord, tout en confirmant les difficultés rencontrées par les chômeurs·euses plus âgé·e·s, nos recherches font également apparaître l'émergence d'un nouveau groupe à risque de chômage de longue durée, à savoir les personnes hautement qualifiées. Ensuite, la mobilité professionnelle semble affecter les femmes différemment car elles sont beaucoup moins susceptibles d’accepter un poste moins prestigieux que les hommes lorsqu’elles sont en emploi. Par contre, la situation s’inverse lorsqu’elles connaissent une période de chômage. Enfin, nous mettons également en évidence une augmentation significative de l'instabilité des parcours professionnels, notamment pour deux groupes spécifiques : les moins qualifiés, qui, une fois au chômage, voient la stabilité de leur emploi détériorée de manière significative (+54 %), ainsi que les personnes ayant occupé des postes très prestigieux (+79%). Globalement, nos recherches montrent clairement qu'il conviendrait de repenser l’insertion au marché du travail afin de mettre sur pied des solutions plus flexibles et d'éviter les effets à moyen et long terme d'une période de chômage – y compris l'exclusion répétée ou prolongée du marché du travail et une mobilité professionnelle décroissante.

Le mythe des personnes au chômage

Dans l’opinion publique, les chômeurs et chômeuses sont souvent perçu·e·s comme une entité compacte. D’un côté, on trouve le monde du travail avec ses différences, sa fluidité, ses mouvements, et de l’autre les personnes au chômage, entité indistincte, décrite alternativement comme paresseuse, vulnérable, victime de forces plus grandes qu’elle, ou, en reprenant Marx, comme l’« armée de réserve » du capitalisme.

Mais lorsqu’on on regarde de plus près les carrières des personnes au chômage en Suisse, la situation est très différente. D’abord, LE chômeur ou LA chômeuse n’existent pas. Derrière cette étiquette, se trouvent d’innombrables histoires d’une population en perpétuel changement, avec toujours de nouveaux membres, et des personnes très différentes. Toutefois, il ne faut pas tomber dans l’extrême inverse et commettre l’erreur de considérer ces différences comme impossibles à éliminer. 

La perspective d’analyse longitudinale que nous proposons de poursuivre dans notre étude est révélatrice et nous mène à considérer les effets à long terme d’une période de chômage. Dans la littérature scientifique, ces conséquences sont bien connues. Plusieurs études (p.ex. Arulampalam 2001) ont plus particulièrement démontré que les conséquences du chômage perdurent au-delà de la période sans emploi et peuvent avoir des effets même plusieurs années après le retour en emploi. Ainsi, ce « scarring effect » montre bien que les conséquences du chômage ne se limitent pas à la réduction des moyens financiers pendant la période sans emploi, mais continuent une fois que les travailleurs·euses sont de retour dans le monde du travail (Dieckhoff 2011).

L’analyse longitudinale

L’analyse des données du Panel Suisse des Ménages (PSM) – une enquête débutée en 1999 et qui décrit, entre autres, les carrières d’un large échantillon de personnes résidant en Suisse – permet d’identifier des tendances et d’avoir une vision des conséquences d’une période de chômage sur les trajectoires d’emploi. En effet, comme la fièvre peut être la manifestation de plusieurs maladies, une réduction du revenu peut être la conséquence de plusieurs phénomènes. Pour rechercher les causes possibles, nous avons analysé l’évolution des carrières professionnelles de 532 personnes résidant en Suisse et ayant été au chômage pendant un mois au moins au cours de leur carrière. Les carrières sont observées sur une période de 8 ans, soit de 48 mois avant le début du premier mois de chômage, jusqu’à 48 mois après cette date. La période avant le début du chômage nous indique la situation de départ de chaque individu et la période après le début du chômage nous en indique les effets.

Ce faisant, un problème majeur apparaît. Vu la nature nécessairement longitudinale de cette étude, comment distinguer les effets du chômage de ceux dus simplement au temps qui passe ? En effet, même en l’absence d’une période de chômage, les carrières évoluent dans le temps. Il n’est par exemple pas rare, au début d’un parcours professionnel, d’observer un avancement vers des positions plus prestigieuses, parfois dans un laps de temps très court. Un tel avancement est beaucoup plus rare après un certain âge, et ne concerne alors qu’une minorité de la population. En plus, toutes les périodes ne sont pas favorables. Si pendant une période de forte croissance économique les promotions ne sont pas rares, elles le deviennent pendant une crise économique. Par conséquent, lorsqu’on observe une stagnation de l’évolution de la carrière professionnelle après une période de chômage ou même une inversion de tendance vers des positions moins prestigieuses, comment pourra-t-on savoir s’il s’agit d’un effet de la période de chômage ou d’une conséquence de la situation économique nationale, ou encore, de l’évolution normale de la carrière d’un travailleur qui a déjà atteint une position très prestigieuse ? En termes plus généraux : quel est notre point de référence pour évaluer les effets d’une période de chômage?

Une méthodologie par paires de chômeurs·euses et non-chômeurs·euses

Ce problème est surmonté en comparant d’un côté les carrières des personnes au chômage, et de l’autre les carrières des travailleurs·euses de même sexe et âge, et ayant au moins deux autres caractéristiques communes entre cohorte, nationalité, résidence, origine sociale, niveau d’éducation et type d’emploi (en considérant la situation avant le chômage). Si, au niveau strictement statistique, on ne peut pas dire que l’échantillon composé par les travailleurs·euses qui n’ont pas connu de chômage est composé par des « jumeaux » de personnes qui forment l’échantillon des personnes ayant, elles, été au chômage, il s’agit du moins de paires très similaires. Ainsi, la jeune chômeuse qui, une fois son diplôme universitaire obtenu, a des difficultés à s’insérer dans le monde du travail a une correspondante dans l’échantillon qui comprend les personnes en emploi : une jeune diplômée qui, ayant achevé sa formation dans la même période, a enchaîné avec un poste de travail. De façon similaire, le travailleur manuel qui, après plusieurs années de travail, s’est retrouvé au chômage à l’âge de 50 ans, a un « frère statistique » qui a conservé sa place de travail. Ou encore le travailleur ultraspécialisé, jeune et étranger, qui reste un seul mois au chômage en attente d’un nouveau contrat a comme correspondant un autre travailleur, toujours jeune et étranger, qui n’a pas changé de travail. Prises dans l’ensemble, les carrières des travailleurs·euses qui n’ont pas connu de chômage peuvent décrire la dynamique du marché du travail suisse et formant un « échantillon de contrôle » qui donne un point de référence pour observer les effets du chômage sur le court et moyen terme. Ainsi, nous avons identifié trois conséquences négatives possibles du passage par la case chômage.

Conséquence 1 : le chômage de longue durée

Le chômage de longue durée est normalement défini comme une période de chômage ininterrompu d’au moins 12 mois. Notre définition est légèrement différente et se base sur l’analyse des carrières durant les 48 mois après le début du chômage. Si être au chômage est un statut très largement présent pendant cette période, la personne est cataloguée comme un·e chômeur·euse de longue durée. Cette définition réduit l’impact de courtes périodes de travail qui mènent à sous-estimer le chômage de longue durée. Dans notre échantillon, les personnes au chômage de longue durée restent en moyenne 34 mois sur 48 sans emploi, même si c’est parfois de façon discontinue. Le chômage de longue durée affecte surtout les travailleurs·euses plus âgé·e·s (50 ans et plus) et les étrangers. Les travailleurs·euses plus âgé·e·s ont une probabilité plus haute de près de 40 points de percentage de se retrouver dans le chômage de longue durée que le reste de la population. Les ressortissants étrangers ont une probabilité plus haute de 7.5 points de pourcentage par rapport aux Suisses. La présence des phénomènes de stigmatisation et de stéréotypisation est probablement la source primaire des difficultés de réinsertion. Cependant, un autre groupe a une probabilité  élevée (+ 15 points de percentage) de se retrouver dans le chômage de longue durée : les travailleurs·euses avec un niveau d’éducation élevée (universitaire ou équivalent). Bien que ce phénomène reste peu étudié, d’autres études révèlent également la vulnérabilité des personnes très qualifiées comme l’une des conséquences du chômage (Korber 2013; Li et al. 2000; Oesch/Baumann 2015; Weber 2006). Ce qui nous mène à conclure qu’une réflexion en termes de dispositifs d’insertion et de politiques sociales s’impose à ce sujet.

Conséquence 2 : le retour en emploi dans une position moins prestigieuse

Le retour dans le monde du travail dans une position moins prestigieuse est défini en comparant la situation dans les 48 mois avant le début du chômage à celle des 48 mois après l’entrée au chômage. La catégorisation utilisée pour mesurer le prestige d’une position de travail est celle des « catégories socio-professionnelles suisses » (Joye and Schuler 1996). Si le poste occupé pendant la majorité du temps avant le début du chômage est plus prestigieux que le poste occupé après, on catégorise ce passage comme une « dégradation » de la position du travail. Cet effet négatif touche particulièrement les femmes. En l’absence de chômage, elles ont une probabilité de changer de travail vers une position moins prestigieuse de près de 39 points de pourcentage plus bas que les hommes. Après une période de chômage, la probabilité  est plus haute de 6 points de pourcentage, toujours par rapport aux hommes. Même si la participation des femmes suisses au marché du travail est parmi les plus importantes en Europe, elles font toujours l’objet de discriminations (Buchmann et al 2013). De plus, les charges familiales sont un fardeau qui repose largement sur les épaules des travailleuses. Par conséquent, après une période de chômage, les travailleuses suisses pourraient être poussées à choisir ou viser des postes moins prestigieux, mais plus facilement accessibles. Cela afin de maximiser leurs possibilités de réussite dans la recherche d’emploi, de contrebalancer les effets des discriminations, et également pour se placer dans un contexte où la conciliation entre vie privée et professionnelle est plus simple aux vues de leurs responsabilités moins importantes.

Conséquence 3 : une augmentation de l’instabilité du parcours professionnel

L’instabilité du parcours professionnel est mesurée avec le nombre de changements de condition professionnelle et la longueur des périodes de travail, chômage ou inactivité. A nouveau, les 48 mois avant le début du chômage sont comparés avec les 48 mois après le début du chômage. Deux groupes sont particulièrement touchés par une augmentation significative de l’instabilité des carrières : (a) les personnes dans les échelons les plus bas de l’échelle socio-professionnelle (bas niveau d’éducation, employés dans des travaux qui ne demandent aucune qualification), et (b) les travailleurs·euses précédemment employé·e·s dans les occupations les plus prestigieuses. Le premier groupe subit une augmentation de l’instabilité de carrière de 23 % à 54 % plus importante que le reste de la population. Le deuxième subit une augmentation de l’instabilité de carrière de 79 % plus élevée. Vu la différence du capital économique, social (connaissances, certifications) et culturel (formation, expérience) de ces deux groupes, on pourrait distinguer deux formes d’instabilité. Pour les travailleurs·euses qui se retrouvent au bas de l’échelle socio-économique, l’instabilité probablement prend la forme de la précarité. Etant donné leur situation de départ, ils/elles ne peuvent pas tenter une réinsertion dans des positions moins prestigieuses, mais plus accessibles (ils/elles sont déjà en bas de l’échelle), ni rester trop de temps hors du marché du travail (ils/elles ont des possibilités économiques réduites). Leur unique solution est de s’appuyer sur toutes les opportunités d’emploi, même s’il s’agit de contrats de courte durée. C’est le cas probablement contraire pour les travailleurs·euses au sommet de l’échelle socioéconomique, pour qui l’instabilité prend la forme de la flexibilité : étant donné la position avantageuse occupée par ces personnes, elles ont toutes les possibilités pour se repositionner constamment sur le marché du travail, voire de rester inactives pour de courtes périodes, afin de trouver la meilleure position de travail. 

Plaidoyer pour des dispositifs souples

En conclusion, notre recherche démonte le mythe des chômeurs comme étant un groupe homogène, formé de personnes ayant les mêmes caractéristiques (manque de qualifications, vulnérables, etc.) et les mêmes problèmes à résoudre, avec une politique sociale généraliste et indifférenciée. Notre recherche montre au contraire que différents groupes de chômeurs subissent différents types de conséquences provoquées par une période de chômage. Nous en avons identifié trois, mais il en existe certainement d’autres, pas forcément négatives. En plus, nous avons observé qu’outre les groupes traditionnellement considérés comme vulnérables, de nouveaux groupes vulnérables apparaissent, dont notamment les travailleurs avec un haut niveau d’éducation. Par conséquent, la nécessité de préférer des politiques du marché du travail permettant d’adapter, dans la mesure du possible, les mesures de soutien aux personnes au chômage à leur condition spécifique semble évidente.

Biographie

Dr Matteo Antonini, assistant de recherche à l’Institut et Haute Ecole de la Santé La Source, HES-SO, et membre du Laboratoire d’Enseignement et de Recherche « Qualité et sécurité des soins ». Le contenu de ce policy brief est tiré de sa thèse de doctorat et reflète son jugement personnel. Matteo Antonini a soutenu sa thèse en 2017 à l’Université de Lausanne dans le cadre du programme doctoral du PRN LIVES. Email: m.antonini@ecolelasource.ch

Références

LIVES Impact (ISSN: 2297-6124) publie régulièrement des notes de synthèse portant sur des recherches issues du Pôle de recherche national LIVES « Surmonter la vulnérabilité : perspective du parcours de vie » (PRN LIVES). Ces notes s’adressent à un public professionnel actif dans la politique sociale et les champs d’action associés.

Editeur: Pascal Maeder, responsable du transfert de connaissances, pascal.maeder@hes-so.ch

Archives: www.lives-nccr.ch/impact