Congrès de l'AISLF: Session sur l'ambivalence de l'Etat social et autres appels (famille, genre)

Congrès de l'AISLF: Session sur l'ambivalence de l'Etat social et autres appels (famille, genre)

Le vingtième congrès de l'Association internationale des sociologues de langue française aura lieu du 4 au 8 juillet 2016 à Montréal. Des chercheurs de l'IP205 du Pôle de recherche national LIVES organisent une session et lancent un appel à communications. Délai de soumission: 31 janvier 2016. D'autres membres du PRN LIVES sont également impliqués dans des sessions sur la famille et le genre.

Un des objectifs de l’État social est de répondre à des situations considérées comme socialement problématiques en proposant une médiation entre les différents ordres qui opèrent dans la société : politique (accumulation de pouvoir), économique (accumulation du capital) et domestique (reproduction de la ressource humaine). En dépit de cet objectif, les politiques sociales sont profondément ambivalentes : à la fois pourvoyeuses de ressources pour les ménages (notamment financières), et contraignantes du fait des conditions posées pour en bénéficier (l’activation, la responsabilisation individuelle ou les sanctions). Elles contribuent également à la (re)production d’un ordre des rapports sociaux, par exemple en favorisant en Amérique latine la rematernalisation des femmes bénéficiaires de l’assistance et leur écartement de facto des marchés du travail, en incitant dans différents pays d’Europe les jeunes, du fait de leur âge, à accepter des emplois jugés inappropriés à d’autres âges, ou en proposant dans différents pays des politiques sociales spécifiques pour les peuples autochtones.

L’ambivalence est le fait aussi bien des politiques sociales des pays du Nord que du Sud global, ce qui signifie que l’État social peut et doit être appréhendé comme une structure sociale, à la fois habilitant et contraignant les individus et les groupes. Si l’analyse du phénomène du non-recours commence à apporter des pièces utiles pour une analyse générale de la réception des politiques par leurs publics, cette ambivalence reste largement sous-documentée. C’est la raison pour laquelle nous lançons cet appel à communication. Nous attendons des propositions de communication traitant des questions suivantes (merci de préciser l’axe choisi).

Premier axe : les frontières des politiques sociales

Quelles ressources et quelles opportunités sont fournies par les diverses politiques sociales, à quelles conditions ? Qui est inclus, et qui est exclu, de quoi, et sur quelles bases les frontières symboliques et sociales entre les personnes et groupes sont-elles ainsi dessinées ? Quelles conséquences cela a-t-il d’être d’un côté ou d’un autre de ces frontières ? Dans quel cas peut-on « jouer » avec ces frontières ? Quels sont les enjeux liés au fait de dessiner des frontières, de s’y conformer ou de les disputer ? Comment les appréhender sociologiquement ?

Deuxième axe : les conséquences des politiques sociales sur les capacités d’agir

Comment le fait d’être dedans ou en dehors de tel ou tel type de politiques sociales agit sur la capacité d’agir des acteurs et des actrices sociaux, selon leur sexe, leur appartenance ethnique, leur inscription dans des catégories socio-économiques ? Quels éléments structurels font office de ressources, et quels sont ceux qui au contraire limitent la capacité d’agir, et comment ? Quelles implications ont sur les personnes l’intégration dans certains programmes sociaux ? Comment les ressources et les contraintes liées aux politiques sociales se combinent-elles avec les ressources individuelles et les capacités d’agir ? Que signifie la non-intégration dans certains programmes sociaux ? Quels moyens alternatifs sont mobilisés ?

Nous souhaitons que ces questions puissent être abordées de manière approfondie à partir de cas étudiés dans différents pays et continents.

>> Organisation: IP205 - Jean-Michel Bonvin (Université de Genève), Felix Bülhmann (Université de Lausanne), Jean-Pierre Tabin (EESP/HES-SO), en collaboration avec Blandine Destremeau (Directrice de recherches, CNRS / IRIS / EHESS), Nicolas Duvoux  (Université Paris 8) et Philippe Warin (Directeur de recherches, CNRS, Laboratoire PACTE / Observatoire ODENORE, Grenoble)

>> Contact: Jean-Pierre Tabin

>> http://congres2016.aislf.org

Les autres appels de chercheurs LIVES

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Les années de haute conjoncture renforcent les inégalités de revenu

Pour son deuxième numéro, la revue Social Change in Switzerland publie un article de Ursina Kuhn (FORS) et Christian Suter (Université de Neuchâtel). Cette étude observe l’évolution des inégalités de revenu en Suisse au cours des vingt-cinq dernières années en combinant huit sources de données. Elle se distingue tant par la durée de la période prise en compte que par la quantité d’informations agrégées et représente ainsi l’analyse la plus complète du phénomène en Suisse depuis 1990. Les auteurs montrent que les inégalités se sont creusées lors des phases de croissance économique, lesquelles ont surtout profité aux revenus les plus hauts.

Ces dernières années, plusieurs études ont examiné les inégalités de revenu en Suisse en arrivant à des conclusions contradictoires. Soit les périodes étudiées ne couvraient que quelques années, soit les études se basaient sur une seule source de données. L’intérêt de cet article est de mettre en perspective une période longue (1990-2012) et d’utiliser la totalité des sources de données en Suisse qui contiennent des informations sur les revenus (sept enquêtes nationales ainsi que les données fiscales).

Autre apport, cette étude couvre non seulement les revenus du travail (les salaires et les honoraires) mais également les revenus disponibles des ménages. Ces derniers comprennent les revenus de tous les membres d’un ménage, incluant les revenus du capital, des rentes ou des assurances sociales, mais soustraction faite des charges sociales, impôts et primes d’assurance-maladie.

On constate ainsi qu’en 2012, le niveau d’inégalité entre les revenus des ménages était semblable à celui du début des années 1990. Entre ces deux dates, les inégalités ont systématiquement suivi les variations de la conjoncture économique : dans les périodes de croissance, les inégalités augmentent et le fossé entre les hauts et les bas revenus se creuse. Cela s’explique par le fait que les plus riches bénéficient des revenus du capital et des bonus. Dans les périodes de récession par contre, la politique sociale a un effet compensatoire sur les revenus des ménages les plus pauvres, notamment par le biais de l’assurance-chômage et de l’aide sociale, mais aussi à travers les retraites.

Enfin la comparaison entre les revenus du travail et les revenus des ménages montre une dynamique intéressante : les inégalités des salaires ont tendance à croître, notamment en raison de la forte augmentation des hauts salaires ainsi que du travail à temps partiel ; mais en même temps, la participation croissante des femmes sur le marché de l’emploi a empêché que les inégalités de revenu des ménages ne s’aggravent.

Cependant, si l’on compare l’évolution salariale des 10% les plus riches avec celle du travailleur moyen, on constate que les écarts se sont accentuées entre 1994 et 2012. Si les salaires réels n’ont augmenté que de 18% pour le travailleur moyen, ils ont fait un saut de 41% pour les 10% les plus riches.

» U. Kuhn et Ch. Suter. L’évolution de l’inégalité des revenus en Suisse. Social Change in Switzerland No 2. Retrieved from http://socialchangeswitzerland.ch

Contact:

Prof. Christian Suter, Université de Neuchâtel, 032 718 14 14 ou 076 381 20 22, christian.suter@unine.ch

Photo Gérard Chardonnens © L’@telier Noir-Blanc

«Arriver en fin de droits à Genève. Et après?» Conférence publique sur des résultats de recherche

Le Pôle de recherche national LIVES et la Cour des Comptes de Genève organisent une conférence publique le 18 novembre 2015 à l’Université de Genève pour présenter les résultats d'une étude sur les trajectoires des personnes arrivées au terme de leurs indemnités de chômage entre 2008 et 2012. Entrée libre.

Les mesures destinées aux chômeurs en fin de droits sont l’un des enjeux importants de la politique cantonale genevoise. En 2014, on comptait ainsi 4'000 personnes sans emploi au moment où elles touchaient leur dernière indemnité de chômage dans le canton de Genève.

Les mesures qui avaient été mises en place pour éviter l’exclusion sociale des chômeurs en fin de droits au cours des trente dernières années ont été profondément réformées entre 2008 et 2012, avec l’objectif de favoriser le retour en emploi. Ces réformes ont-elles tenu leurs promesses ?

Pour le savoir, la Cour des Comptes du Canton de Genève a lancé un vaste projet d’évaluation de la politique cantonale de réinsertion professionnelle. Pour le volet quantitatif, afin d’avoir une vision exhaustive du parcours ultérieur de chaque personne arrivée en fin de droits entre 2007 et 2012, elle s’est adressée à des chercheurs de l’Université de Genève travaillant dans le cadre du Pôle de recherche national LIVES – Surmonter la vulnérabilité : Perspective du parcours de vie (PRN LIVES). Le rapport d’évaluation et son annexe sur les trajectoires de chômeurs en fin de droit ont été rendus publics en avril 2015.

Afin de présenter et discuter les résultats de cette évaluation, le PRN LIVES et la Cour des Comptes organisent une conférence publique le 18 novembre à l’Université de Genève. La conférence s’adresse à toutes les personnes intéressées par la problématique : chômeurs et chômeuses en fin de droits ou non, employé-e-s des institutions et associations actives sur le terrain, acteurs sociaux et politiques concernés, communauté scientifique, ainsi que tout public ayant un intérêt pour le sujet.

La présentation des résultats, introduite par Mme Isabelle Terrier, Présidente de la Cour des comptes, sera assurée par MM. Eric Moachon, Evaluateur à la Cour des Comptes, et Matthias Studer, Chercheur du PRN LIVES à l’Université de Genève. Puis M. Jean-Michel Bonvin, Professeur à l’Institut de démographie et socioéconomie de l’Université de Genève et membre du PRN LIVES, discutera la thématique sous l’angle des politiques sociales.

Un débat avec le public et un apéritif concluront l’événement.

18 novembre à 18h30
Uni Mail, Bd du Pont d'Arve 40, Genève
Salle MR 070

>> Flyer d'invitation
>> Rapport de la Cour des Comptes
>> Analyse des trajectoires des chômeurs en fin de droits (volet quantitatif)
>> Communiqué de presse du 28 avril 2015 (CdC)

Image iStock © SondraP

Sciences sociales et de la vie entrent en osmose dans un livre sur les trajectoires de santé

Première contribution de la série Springer Life Course Research and Social Policies à être publiée en accès libre en ligne grâce au soutien du PRN LIVES, l’ouvrage dirigé par Claudine Burton-Jeangros, Stéphane Cullati, Amanda Sacker et David Blane fournit un cadre théorique bienvenu ainsi que des exemples empiriques et des apports méthodologiques de choix dans un domaine d’étude en plein essor, entre épidémiologie sociale et sociologie de la santé.

Il en va des conditions sociales comme des crèmes anti-inflammatoires : elles pénètrent sous la peau et agissent sur les cellules du corps. Mais leurs effets sont plus durables, et pas forcément aussi bénéfiques. C’est ce que nous apprend l’épidémiologie du parcours de vie, au centre d’un livre collectif issu d’une collaboration entre le Pôle de recherche national LIVES et le International Centre for Life Course Studies in Society and Health (ICLS) de l’University College London.

Edité par la Prof. Claudine Burton-Jeangros et le Dr. Stéphane Cullati, tous deux membres du PRN LIVES à  l’Université de Genève, avec les professeurs Amanda Sacker et David Blane, deux sommités de l’ICLS, l’ouvrage vient enrichir ce champ encore relativement récent en élargissant l’analyse à la santé en général. Car jusqu’à présent, les publications sur le sujet s’étaient surtout consacrées à l’observation des maladies chroniques.

Comment le statut socio-économique peut-il produire des différences de classe en matière de santé et d’espérance de vie ? Comment, à l’inverse, l’état de santé pendant l’enfance va-t-il influencer les parcours scolaires puis professionnels ainsi que les relations affectives ? L’introduction des éditeurs décrit un domaine d’étude riche en perspectives et en constante évolution. Elle met également l’accent sur le besoin de développer des politiques publiques de prévention qui prennent en compte tous les domaines de la vie.

Suivent plusieurs chapitres qui décrivent l’état de la recherche, tant au niveau théorique qu’empirique.

L’obésité, fléau des temps modernes

Laura D. Howe, de l’Université de Bristol, en collaboration avec Riz Firestone, Kate Tilling et Debbie A. Lawlor, fait un état des lieux des connaissances actuelles sur les trajectoires d’obésité dans l’enfance et l’adolescence, ainsi que sur les transitions accompagnant la prise et la perte de poids. Considérée comme un des plus grand défis en matière de santé publique par l’Organisation mondiale de la santé, l’obésité touche 42 millions d’enfants de moins de 5 ans dans le monde, dont près de 31 vivent dans des pays en voie de développement. Ce fléau des temps modernes augmente les risques de diabète, de maladies cardiovasculaires et d’isolement social à l’âge adulte.

« L’étude des trajectoires d’adiposité chez les enfants représente ainsi un domaine d’étude où l’on espère pouvoir un jour déterminer non seulement la période d’âge durant laquelle les enfants sont le plus à risques de devenir obèses et de le rester, mais aussi dans quelles conditions sociales et familiales, et en fonction de quelles prédispositions biologiques », expliquent Stéphane Cullati et Claudine Burton-Jeangros.

Le sourire comme marqueur social

Autre domaine où l’environnement social et familial est déterminant, la santé bucco-dentaire fait l’objet d’un autre chapitre signé Anja Heilmann, de l’University College London, avec Georgios Tsakos et Richard G. Watt comme co-auteurs. Sources de multiples difficultés et souffrances à court, moyen et long terme, les problèmes de dents peuvent être prévenus par l’éducation mais leur traitement reste peu accessible aux couches les moins privilégiées de la population, et ne constituent guère une priorité pour les politiques.

D’autres maladies frappent les individus indépendamment de leurs conditions sociales. C’est le cas par exemple de la mucoviscidose. Et pourtant là aussi des différences importantes vont apparaître au cours de l’existence entre les patients socialement avantagés et ceux qui vivent dans un contexte moins favorisé. C’est ce que montrent David Taylor-Robinson, de l’Université de Liverpool, avec Peter Diggle, Rosalind Smyth et Margaret Whitehead.

Calculer et prédire les inégalités

Parmi les neuf contributions qui composent la matière du livre, trois sont consacrées à des enjeux méthodologiques de taille qui se présentent aux chercheurs désireux de mener des études longitudinales sur la santé dans une perspective parcours de vie. L’un de ces chapitres, préparé par une équipe genevoise ayant des liens avec le PRN LIVES, présente des modèles statistiques destinés à prendre en compte à la fois la stabilité et le changement. Paolo Ghisletta, Olivier Renaud, Nadège Jacot et Delphine Courvoisier démontrent comment ces méthodes permettent de mettre en relation les individus avec leur contexte et d’analyser les variations au fil du temps.

Interrogés au sujet des défis posés par l’épidémiologie du parcours de vie, Claudine Burton-Jeangros et Stéphane Cullati évoquent plusieurs limites actuelles qui restent à dépasser : avoir accès à des échantillons représentatifs de la population générale, et non pas seulement d’une sous-population de patients ; avoir à disposition des bases de données longitudinales suffisamment riches en données sur la vie familiale, professionnelle et les loisirs, sur les conditions de vie dans l’enfance, les comportements et l'état de santé (biomarkers inclus) ; renouveler ces enquêtes sur des cohortes différentes ; encourager le développement de modèles statistiques capables de traiter des grandes quantités de données répétées ; et enfin récolter également des données qualitatives lors d’entretien avec les participants, en complément aux données quantitatives collectées, afin de mieux saisir le sens donné par les individus à leurs trajectoires de santé, en lien avec des transformations dans leurs conditions de vie.

Protéger la vie de famille

Sur la base des connaissances déjà acquises, ces deux auteurs estiment que les politiques publiques devraient davantage protéger l’enfance et la vie familiale : « Assurer les meilleures conditions de vie à nos enfants, que ce soit durant la vie intra-utérine, la naissance, les premières années de vie, les premières phases du développement mental et physique, promouvoir une bonne insertion sociale durant l’adolescence, tous ces facteurs représentent des éléments déterminants pour une vie future en bonne santé. Toutefois, la promotion de la santé, qui dépasse largement le seul secteur des politiques de santé publique, n'est pas une priorité, comme l’a montré le refus récent en Suisse d'une loi sur la prévention », regrettent-ils.

>> Burton-Jeangros, C., Cullati, S., Sacker, A., & Blane, D..  (2015).  A life course perspective on health trajectories and transitions. Life course research and social policies (Vol. 4, p. 213). New York: Springer.

Available under Open access

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Les problèmes et les forces des familles monoparentales vus du terrain

Dans un rapport sur le forum «Famille en mutation et monoparentalités: vulnérabilités et ressources du point de vue des professionnel-le-s», des chercheurs LIVES documentent les constats que dressent les spécialistes du terrain.

A l’invitation du Pôle de recherche national LIVES – Surmonter la vulnérabilité: perspective du parcours de vie (PRN LIVES) et de la Fédération suisse des familles monoparentales (FSFM), un forum d’échange entre scientifiques et professionnel-le-s du «terrain» a eu lieu le 21 novembre 2014 à l’Université de Lausanne sur la question des familles dites monoparentales. Le rapport de cette rencontre, dont l’objectif était d’aborder les contraintes et les défis, mais également les forces et les opportunités qui marquent le quotidien de ces types de foyers, est désormais disponible.

Il s’agissait aussi de prendre la mesure de l’évolution récente et toujours en cours des conditions-cadres légales, en particulier les nouvelles dispositions régissant l’autorité parentale et la contribution d’entretien. Ainsi des professionnel-le-s du travail social et de la petite enfance, des juristes, des pédopsychiatres et des représentant-e-s des autorités publiques et du monde associatif ont pu partager leurs connaissances et expériences acquises dans leur travail au quotidien sur des questions d’ordre légal et fiscal, de politique sociale, de possibilité de soutiens et de dynamiques entre parents et enfants et avec la famille élargie.

» Voir le rapport

Expansion du système de formation, partenariat et famille: N° spécial de la Revue suisse de sociologie

Expansion du système de formation, partenariat et famille: N° spécial de la Revue suisse de sociologie

Date de publication prévue : novembre 2017. Editeurs invités: Rolf Becker (Université de Berne), Ben Jann (Université de Berne), Eric Widmer (Université de Genève & PRN LIVES). Date limite de soumission des propositions : 15 novembre 2015.

Appel à contributions

En comparaison internationale, l’expansion du système de formation en Suisse a été modeste et peu dynamique. Cependant, des études longitudinales de cohortes montrent que, au cours des dernières décennies, la Suisse a plus que rattrapé son retard en matière de participation à la formation et d’acquisition de qualifications supérieures vis-à-vis d’autres pays. Au cours des générations successives, l’expansion du système de formation a conduit, d’une part, à un niveau de qualification qui n’avait encore jamais été aussi élevé au sein de la population suisse et, d’autre part, à un changement au niveau de l’inégalité sociale des possibilités de formation selon l’origine sociale, le contexte migratoire et le sexe. L’expansion du système de formation est allée de pair avec une transformation de la structure des professions et des classes. Par ailleurs, au cours de cette période, les processus démographiques liés aux familles ont fortement changé.

Les statistiques officielles sur l’expansion du système de formation depuis les années 1960 montrent que les taux de mariages ont baissé, que l’âge moyen au mariage a augmenté, que les taux de natalité ont diminué, que l’âge à la naissance du premier enfant s’est déplacé et que les taux de divorce ont augmenté de manière significative. Si l’on se base sur les parcours de vie, il est empiriquement prouvé dans d’autres sociétés que l’augmentation de l’âge moyen du mariage et de l’âge à la naissance du premier enfant découle des cohortes de naissance qui sont successivement restées elles-mêmes dans le système de formation plus longtemps et qui, par conséquent, ont repoussé ces événements démographiques familiaux à un âge plus avancé. L’augmentation de l’emploi des femmes en raison de qualifications plus élevées des filles et des femmes a particulièrement contribué à ce développement. L’expansion du système de formation a également contribué à la baisse du nombre d’enfants dans la vie des femmes, étant donné que la vision individuelle de la famille et les exigences en matière de curriculum ont aussi évolué avec l’emploi des femmes. L’augmentation des exigences concernant le partenariat et le mariage a aussi conduit à davantage de divorces et de remariages ou à d’autres formes de cohabitation.

D’un point de vue théorique et empirique, mais aussi en comparaison internationale avec d’autres pays, on ne sait toujours pas si et dans quelle mesure ces changements structurels en Suisse sont attribuables à l’expansion du système de formation. De même, il y a des lacunes flagrantes dans la recherche des conséquences de l’expansion du système de formation sur les processus et les évolutions démographiques liés aux familles au cours de la période étudiée. Des questions restent ouvertes : L’expansion de l’éducation a-t-elle mené à une plus grande homogamie éducative et donc conduit à la fermeture sociale des marchés de partenariat et de mariage ? Les forums et les agences de rencontres ont-ils gagné en importance au fil de l’expansion du système de formation ? Quel sera l’impact de l’homogamie éducative croissante sur la socialisation et les chances d’éducation des générations suivantes ? Quel est l’impact potentiel du changement de l’éducation sur le développement de structures familiales alternatives (famille monoparentale, couples vivant ensemble séparément, couples de même sexe, etc.) ? La stabilité des partenariats et des mariages a-t-elle augmenté ou même diminué à la suite d’un niveau de qualification plus élevé ? Les naissances d’enfants sont-elles simplement repoussées ou la fécondité en soi et, par conséquent, les structures familiales évoluent-elles en raison de l’expansion du système de formation ? Comment l’augmentation du niveau de qualification a-t-il changé la manière dont les partenaires interagissent entre eux ou avec leurs enfants ? Les remariages augmentent-ils ? Les chances de trouver un nouveau partenaire après une séparation ou de se remarier après un divorce sont-elles de plus en plus dépendantes du niveau de formation du partenaire ? Quelles sont les différences entre la Suisse et d’autres pays en ce qui concerne ces relations et ces processus démographiques liés aux familles ?

Toutes ces questions nécessitent une réponse d’une perspective longitudinale dynamique des parcours de vie des cohortes de naissance successives. Etant donné que ces cohortes sont les piliers culturels de l’expansion du système de formation, elles sont aussi les acteurs des processus démographiques liés aux familles. Afin de répondre aux questions soulevées, il serait idéal d’avoir, pour la reconstruction empirique de cette évolution, des données continues sur différentes périodes afin de les analyser selon des méthodes d’analyse par panel et par événement. De cette manière, il serait possible de découvrir toutes les relations de causalité entre l’expansion du système de formation et l’évolution socio-structurelle du partenariat, du mariage, de la constitution de la famille, du divorce et du remariage, ainsi que ses conséquences pour la poursuite de l’expansion du système de formation. Ce numéro spécial vise à réunir des articles traitant de l’impact de l’expansion du système de formation sur les processus démographiques liés aux familles à l’aide d’outils méthodologiques modernes et de données longitudinales actuelles pour la Suisse. Les articles dans lesquels la Suisse sert de pays de référence pour des comparaisons internationales ou historiques sont particulièrement bienvenus.

Les chercheurs et chercheuses intéressé·e·s sont invité·e·s à soumettre une proposition d’article à Rolf Becker (rolf.becker@edu.unibe.ch), au plus tard le 15 novembre 2015. La proposition d’article comprendra les informations suivantes :

  • Nom et prénom, adresse courriel et affiliation de l’ensemble des auteur·e·s
  • Titre de la contribution
  • Résumé d’environ 450 mots plus une bibliographie indicative (sujet, objectif, perspective théorique, méthode, principaux /premiers résultats).

Les éditeurs invités informeront les auteur·e·s de l’acceptation ou du refus de leur proposition jusqu’au 20 décembre 2015

Les auteur·e·s dont la proposition aura été retenue seront invité·e·s à soumettre un article (max. 8’000 mots ou 50’000 caractères incluant les tables, figures et références bibliographiques). Le dépôt de la version définitive est fixé au 1er juin 2016. Les articles seront soumis au processus d’évaluation anonyme habituel de la Revue suisse de sociologie. Les propositions ainsi que les articles peuvent être écrits en anglais, français ou allemand. Des informations supplémentaires sur la Revue Suisse de sociologie et la procédure de soumission sont accessibles à l’adresse www.sgs-sss.ch/sociojournal.

Pour toute question, contacter rolf.becker@edu.unibe.ch

Photo Hugues Siegenthaler © LIVES

Eric Widmer, nouveau co-directeur du PRN LIVES : "J’ai grandi avec l’interdisciplinarité"

Suite à la nomination du Professeur Michel Oris comme vice-recteur de l’Université de Genève, c’est le Professeur Eric Widmer qui reprend la co-direction du Pôle de recherche national LIVES côté Genève dès le mois de juillet 2015. Il partagera notamment avec le Professeur Jean-Michel Bonvin la responsabilité du programme doctoral et continuera de diriger le projet "Configurations familiales et parcours de vie" (IP208) grâce au soutien de la Professeure Clémentine Rossier. Interview.

D’abord quelques mots pour marquer le départ de Michel Oris…

Bien sûr ! Michel Oris a fait un travail absolument formidable de constitution et de structuration du pôle avec Dario Spini et Laura Bernardi. Il a vraiment organisé le travail, sur Genève, de manière très efficace. Il était toujours au fait de tous les dossiers et connaissait tous les doctorants LIVES par leur prénom. Tout le travail fait par Michel ces dernières années rend ma prise de fonction beaucoup plus facile.

Qu’allez-vous amener de différent ?

Je crois que mon nouveau rôle s’inscrit d’abord pour l'essentiel en continuité par rapport au travail qui a été fait pendant la première phase. Mais il va s’agir maintenant d’approfondir le travail sur nos thématiques transversales, les « cross-cutting issues » (CCI). J’ai l’impression qu’au cours des quatre premières années, les équipes ont trouvé leurs marques sur des questionnements assez précis relatifs à leur discipline. Mais il me semble qu’on est encore au début du travail interdisciplinaire. Dans les années qui viennent, il s’agit de collaborer davantage entre psychologues développementaux et sociaux, sociologues, démographes, statisticiens et économistes pour développer une perspective interdisciplinaire cohérente et originale, productrice de nouveaux résultats sur les parcours de vie et la vulnérabilité. J'entends privilégier cet objectif, dans le cadre de la direction.

Quelle est votre expérience de l’interdisciplinarité ?

J’ai grandi avec l’interdisciplinarité, car l'objet  « famille », sur lequel je planche depuis vingt ans, est à l’intersection de la démographie, de la psychologie et de la sociologie. Ce n’est pas de la sociologie pure et dure comme celle qui touche à la stratification sociale, où l’on peut rester vraiment dans le cadre de sa discipline. Dès le doctorat, j’ai été nourri de lectures et de contacts avec la psychologie des relations interpersonnelles, la psychologie développementale, etc. Ensuite, durant mon post-doc aux Etats-Unis, j’ai été dans des programmes interdisciplinaires avec des psychologues, des démographes et des anthropologues. Quand je suis rentré en Suisse, j’ai assez vite été engagé au centre PAVIE, qui est en quelque sorte le prédécesseur de LIVES, dont l’objectif était de développer des recherches interdisciplinaires sur le parcours de vie et qui s’est concrétisé dans plusieurs publications et dans le projet de recherche « Devenir parent », sur lequel nous travaillons encore aujourd’hui. J’ai aussi fait un certain nombre de projets de recherche avec des juristes et des économistes, autant d’expériences pluridisciplinaires qui se sont bien passées. Mais l’expérience majeure, c’est que nous faisons maintenant avec LIVES !

Une des raisons d’être du PRN LIVES est l’ouverture sur la cité. Quelle est votre vision à ce sujet ?

Une des missions d’un pôle de recherche national est d’avoir des retombées sur la société civile, de faire profiter les dirigeants politiques, les responsables d’associations et le grand public des connaissances accumulées par la recherche. La direction de LIVES valorise donc les relations avec les acteurs sociaux. Par ailleurs, ces liens sont très utiles à la recherche fondamentale, car ils nous permettent un accès facilité à des terrains qui autrement seraient difficiles d’accès et compliqués à étudier. On ne peut pas lancer un projet de recherche sur une population vulnérable si on n’a pas des liens qui sont déjà plus ou moins établis, et si possible institutionnalisés, avec des partenaires. C’est le rôle des universités et des programmes nationaux de participer à promouvoir des connaissances plus appliquées, surtout dans les sciences sociales, qui doivent être en prise avec les problèmes sociaux.

Un projet à mentionner en particulier ?

Oui, c’est dans ce cadre que le Département de sociologie de l’Université de Genève, avec le soutien du PRN LIVES, s’est allié avec Pro Juventute Genève et l’OPCCF (Office protestant de consultations conjugales & familiales) pour créer l’association « Avenir Famille ». Notre projet a trois piliers. D’abord l’animation d’un réseau de professionnels de la famille sur Genève – associations, services, fondations, etc. – qui fournissent une offre très importante mais peu coordonnée. L’objectif ici est d’essayer de stimuler les collaborations, le dialogue et la communication entre les professionnels pour les aider à produire quelque chose de plus intégré. Deuxième mission : mettre à disposition des individus un guichet unique pour toute information dont ils pourraient avoir besoin concernant des problématiques familiales dans le canton. Enfin, troisième point, et c’est là où LIVES et l’Université de Genève sont particulièrement concernés, la création cet automne d’un observatoire de la famille qui se chargera de recherches appliquées sur la famille, en lien avec les demandes expressément formulées par les professionnels via les Assises de la famille qui seront organisées chaque année, et via les préoccupations des familles et des individus. Des contacts ont également lieu en ce moment du côté vaudois. A terme nous aimerions bien développer quelque chose de romand. Il y a un besoin social qui s’exprime très clairement et qui répond au besoin de valoriser les connaissances acquises dans LIVES auprès de la société civile.

Est-ce lié à la transformation actuelle des structures familiales ?

C’est surtout lié à l’absence de politique familiale explicite dans notre pays, tant au niveau cantonal qu’au niveau fédéral, d’autant plus dommageable que les structures familiales sont devenues, durant les cinq dernières décennies, beaucoup plus complexes, pas seulement en lien avec le divorce et la recomposition familiale, mais aussi en lien avec l’allongement de l’espérance de vie et la migration. Nous avons obtenu récemment un mandat d’une commune du canton de Genève où résident un grand nombre de familles de milieux populaires. On trouve des emplois très précaires, des problèmes de prise en charge des enfants en cas de double emploi des parents, des problèmes de logement importants, dans des situations où les réseaux familiaux sont relativement faibles suite à la délocalisation liée à la migration et à des séparations en chaîne sur plusieurs générations. Les autorités communales s'interrogent : que faire pour aider ces familles, rendues vulnérables par une conjonction de facteurs, tant économiques que démographiques ? Quels sont leurs besoins et quels types de services doit-on mettre en place pour répondre à la vulnérabilité de familles en situation précaire ? Je pense que LIVES a toutes les compétences pour répondre à ce type de questionnements.

Une autre priorité du PRN LIVES est de se développer internationalement, cette fois-ci du point de vue académique. Comment faire ?

La première manière de se développer scientifiquement et d'obtenir une reconnaissance internationale, c’est d’avoir des résultats de recherche originaux et bien fondés empiriquement. Une manière de rendre LIVES plus visible, à mon sens, serait de renforcer le travail collaboratif autour des « cross-cutting issues » et la dimension interdisciplinaire, car c’est ça qui fait l’originalité de notre entreprise. Le paradoxe, c’est que cela rend les publications plus compliquées, parce que malheureusement on est évalué par des collègues qui s’inscrivent dans une discipline spécifique. Typiquement, les experts sociologues auront des exigences très importantes sur l’échantillonnage et seront vite très critiques par rapport à des petits échantillons non représentatifs qui pourraient passer en psychologie ; parallèlement, des experts psychologues vont être beaucoup plus regardants en ce qui concerne la validité des mesures et la réplication des résultats que ne le sont les sociologues. Alors quand vous mettez ensemble les deux séries d’attentes, cela rend la publication d’articles interdisciplinaires plus difficile. Mais quand on y arrive, ça donne quelque chose de très fort !

Vous serez notamment en charge de diriger le troisième « cross-cutting issue » (CCI 3) concernant l’approche multidirectionnelle, c’est à dire à travers le temps. Quelles sont les pistes ?

Comme cela a été décrit dans la requête au Fonds national, nous nous intéressons par exemple aux effets des premières années de vie sur le long terme : est-ce que tout se joue avant cinq ans ou pas ? Même si nous n’avons pas d’études sur les enfants, on peut faire du rétrospectif. Il y a aussi cette hypothèse fondamentale des effets cumulatifs à travers le parcours de vie, qui doit à mon avis être encore beaucoup plus explorée qu’elle ne l’a été jusqu'à maintenant. Enfin le troisième point important est la « biographisation » des parcours de vie, cette idée que les individus participent assez activement, via la recomposition de leurs projets, à la conduite de leur trajectoire de vie sur le long terme. J’aimerais ajouter quelque chose qui est très discuté dans la littérature internationale, c’est le projet d'ouvrir la boîte noire de l’ « agency », c’est à dire la capacité de l’acteur à agir, à avoir une influence sur son parcours de vie, via ses préférences, ses orientations, ses buts de vie. C’est un thème classique de l’analyse des parcours de vie, mais on doit en savoir plus sur comment cette dimension actionnelle s’exprime sur le moyen et long terme des parcours de vie, dans différentes situations structurelles a priori défavorables : familles monoparentales, problèmes de santé, problèmes professionnels, chômage, handicap, etc. Le jeu entre structure et agentivité sur le long terme me semble un point important.
Je participe aussi, plus marginalement, avec Dario Spini et Oriane Sarrasin, au CCI 2 sur les interactions sociales, et là je crois qu’on a réussi à mettre en avant cette idée forte de « misleading norms », de normes sociales qui poussent les individus à prendre des chemins qui s'avèrent contre-productifs pour eux sur le moyen ou long terme. Par exemple, dans un pays comme la Suisse où l’on connaît 50% de divorce, cette norme qui pousse les femmes à rester à la maison ou à réduire fortement leur participation au monde du travail. On peut faire l’hypothèse que chaque génération part dans la vie avec les normes qui ont été mises en place par la génération précédente.

Au sein de l’IP208, vous voulez également aborder la question de l’ambivalence de la famille. De quoi parle-t-on ?

L’ambivalence, comme définie en sociologie, principalement par Kurt Lüscher, c’est l’oscillation entre des normes sociales contradictoires. Typiquement, l'impératif social d’être actif professionnellement et d’allaiter son enfant jusqu’à l’âge de deux ans, ou l'injonction à aider activement des parents vieillissants et celle de mener une vie très autonome, de poursuivre une carrière nécessitant un éloignement social et géographique. Dans la perspective de Kurt Lüscher, cette ambivalence peut être génératrice d’innovation et de développement de la personne, car elle place les individus dans la nécessité de créer de nouvelles solutions. Moi je fais l’hypothèse que cette forme d’agentivité est possible seulement si les personnes ont des ressources financières, culturelles et sociales assez fortes. Quand ces injonctions normatives contradictoires concernent des individus plus désavantagés, elles pourraient devenir des facteurs de stress et donc d’affaiblissement de l'identité personnelle et de la capacité d'agir. Mais c’est encore à voir ! Pour l’essentiel, la sociologie voit la famille comme un lieu de ressourcement, de soutien, de solidarité, alors que ce qu’on postule dans l’IP208, c’est que la famille est elle-même une source de stress, et ceci lié aux nombreux conflits qu’elle génère dans l’attribution de différentes ressources – argent, affection, temps… Ce qu’on donne en temps à un enfant, à un partenaire ou à un parent vieillissant, on ne va pas pouvoir le donner à une autre personne, dans des familles où les liens sont beaucoup plus individualisés qu’avant. D’où tout l’intérêt de voir ces liens familiaux comme générateurs de ressources, certes, mais aussi comme des liens générateurs de vulnérabilité. Et cela a peu été fait jusqu’à présent.
Apprendre par le jeu comment les inégalités se construisent au fil du parcours de vie

Apprendre par le jeu comment les inégalités se construisent au fil du parcours de vie

Le Pôle de recherche national LIVES – Surmonter la vulnérabilité : perspective du parcours de vie (PRN LIVES) a démarré au printemps 2015 une série d’interventions dans les classes romandes. Fruit d’un projet entre des chercheurs en sciences sociales et les milieux pédagogiques, l’atelier Kalendaro comprend notamment un jeu en groupe et une collecte de données, permettant de faire des liens entre contextes et histoires personnelles, repérer l’interdépendance des domaines de la vie et passer du particulier au général dans une approche résolument systémique.

« Quand mon grand-père a quitté le Congo, il était très jeune et il a dû tout réapprendre en Suisse. Il a fait plein de boulots différents parce qu’il devait s’occuper de sa famille. Il devait être responsable. Mais je ne savais pas qu’il avait aussi laissé plein d’enfants là-bas, avec d’autres femmes… » Au moment où cet élève du Collège des Terreaux à Neuchâtel a résumé ses découvertes à ses camarades, toute la classe a fait un voyage dans le temps et dans l’espace, et réalisé à quel point histoires familiales, résidentielles et professionnelles sont liées. L’histoire de ce papy africain illustrait également combien nos valeurs sont le produit de normes passablement relatives, et comment les individus conservent une certaine capacité d’agir, même dans les situations les plus difficiles.

C’était le 19 mai dernier, lors de la deuxième partie de l’atelier Kalendaro, proposé depuis ce printemps aux classes du secondaire des cantons romands. Le premier jour, les élèves sont sensibilisés à certaines notions à partir d’un jeu de l’oie qui retrace un parcours de vie fictif, avec son lot d’événements graves ou réjouissants. Il y a des accidents, qui font perdre du temps en même temps que la santé, des phases de formation qui apportent des ressources, la crise économique qui frappe tous les joueurs plus ou moins intensément, mais aussi des rencontres et des séparations, des fêtes et des deuils, ainsi que des choix difficiles à faire, au moment des transitions professionnelles ou quand naît le premier enfant.

Ensuite les animateurs demandent aux élèves de faire des liens entre les événements survenus dans le jeu et de réfléchir à leur impact possible sur différentes dimensions de la vie. Le stress au travail qui aboutit à un divorce et un déménagement, avec parfois une dépression à la clé, un handicap qui empêche de faire certaines activités, le manque d’argent qui limite les perspectives de formation : les jeunes comprennent très vite et imaginent plein d’interactions.

Calendrier de vie

Ensuite vient le moment d’aller voir concrètement comment ça se passe dans la vraie vie. Pour cela ils reçoivent un « calendrier de vie » à remplir avec un adulte de leur choix, si possible âgé de plus de 50 ans. Cet outil, également utilisé par les chercheurs du PRN LIVES dans de véritables études sur les parcours de vie, permet de documenter les événements et les phases importantes d’une biographie. Dans le projet Kalendaro, qui veut dire calendrier en Espéranto, cette mission apporte une dimension intergénérationnelle intéressante, en plus de faire travailler les élèves sur de véritables données empiriques.

La mise en commun des observations permet lors de la deuxième séance d’aller plus loin dans la compréhension des inégalités sociales. A travers l’analyse, les élèves constatent des différences flagrantes entre les parcours des hommes et des femmes, entre les milieux sociaux, et à quel point certains événements non-normatifs viennent bousculer les individus et produire des conséquences à long terme sur leur trajectoire.

Compétences transversales

Selon une des enseignantes de Neuchâtel où se sont déroulées les premières séances,  «  cet atelier correspond tout-à-fait aux objectifs du Plan d’études romand d’apporter des compétences transversales aux élèves. De plus il tombe très bien en fin de scolarité obligatoire, au moment où les jeunes effectuent une transition importante et doivent réfléchir à leur intégration professionnelle et à ses implications. »

« C’est un très bon matériel, clair et plaisant, et les questions abordées permettent ensuite à l’enseignant de reprendre certains thèmes comme les questions de genre ou les migrations, par exemple », notait une autre prof le 23 juin au terme d’une autre intervention dans le même établissement.

Ce sera précisément l’objectif de l'équipe de didactique de l'éducation à la citoyenneté de la Haute école pédagogique du canton de Vaud à la rentrée prochaine, qui a mis Kalendaro au programme du séminaire des futurs enseignants de citoyenneté. Tâche à eux d’imaginer des développements possibles et de les mettre en œuvre dans leurs classes respectives, en lien avec leur autre branche enseignée, souvent l’histoire, la géographie ou l’économie, parfois le français ou les langues.

Rien ne pouvait faire plus plaisir aux membres du Pôle de recherche national LIVES et à ses partenaires, l’Interface science-société de l’Université de Lausanne et la Fondation éducation21, qui ont participé à la construction de ce projet et à la réalisation du dossier pédagogique qui l’accompagne.

Leur souhait est que l’approche interdisciplinaire des parcours de vie attire encore d’autres milieux enseignants à travers la Romandie. Rendez-vous à la rentrée !

Pour en savoir plus

>> www.nccr-lives.ch/kalendaro

Equipe de projet

  • Chercheur-e-s LIVES : Ana Barbeiro, Nora Dasoki, Jacques-Antoine Gauthier, Nadia Girardin, Andres Guarin, Jean-Marie Le Goff, Davide Morselli
  • UNIL (Interface science-société) : Nicolas Schaffter
  • Fondation éducation21 : Florence Nuoffer
  • Graphisme : Vincent Freccia (Secteur B)
  • Illustration : Luc  Frieden (MEYK)
  • Coordination : Emmanuelle Marendaz Colle

 

"Transformation des élites suisses" : premier article d'une nouvelle série sur le changement social

"Transformation des élites suisses" : premier article d'une nouvelle série sur le changement social

Au cours des trente dernières années, le modèle de coordination des élites suisses s’est fortement érodé sous l’effet de la mondialisation et de la montée en puissance de la finance. Telles sont les conclusions d'un article de Felix Bühlmann, Marion Beetschen, Thomas David, Stéphanie Ginalski et André Mach publié dans la série Social Change in Switzerland co-éditée par FORS, le centre LINES de l'Université de Lausanne et le Pôle de recherche national LIVES.

Sur la base d’une vaste base de données comportant les profils de 20'000 dirigeants entre 1910 et 2010 dans les sphères de l’économie, de la politique et de la haute administration, cinq chercheurs et chercheuses en sciences sociales et politiques de l’Université de Lausanne illustrent la perte d’influence des anciens réseaux de cooptation et de coordination.

Leur article, « Transformation des élites en Suisse », est le premier d’une nouvelle série intitulée Social Change in Switzerland, éditée en français et en allemand par le Centre de compétences suisse en sciences sociales FORS, le Centre de recherche sur les parcours de vie et les inégalités LINES (Faculté des sciences sociales et politiques, Université de Lausanne) et le Pôle de recherche national LIVES.

Les auteurs passent en revue différentes caractéristiques des élites suisses à cinq dates : 1910, 1937, 1957, 1980, 2000, 2010. Ils s’intéressent notamment au genre, au niveau de formation, à la nationalité, au grade militaire, ainsi qu’à l’appartenance à différentes instances (conseils d’administration, commissions extraparlementaires, comités des organisations économiques, etc.).

A travers ces comparaisons, ils montrent comment les élites suisses se sont cooptées et coordonnées pendant le 20ème siècle à travers des types bien précis de formation (études de droit surtout, EPFZ dans une moindre mesure) et la fréquentation de lieux de sociabilité masculine (associations d’étudiants, armée, clubs-service, mais aussi conseils d’administration, commissions extra-parlementaires, organisations économiques).

Depuis une trentaine d’année, cette multipositionnalité des figures centrales de l’élite suisse n’a cessé de s’éroder : la proportion de dirigeants ayant des liens dans plusieurs sphères de pouvoir diminue très nettement, ce qui réduit les occasions de concertation. Même à l’intérieur de la seule sphère économique, les rapports entre industrie et secteur bancaire se distendent, comme le montre l’évolution de la composition des conseils d’administration. Cette situation reflète le fait que les entreprises délaissent le crédit au profit des marchés boursiers.

Les fractions dominantes actuelles de l’élite suisse - l’UDC en politique et les managers hyperglobalisés en économie - semblent n’avoir aucun point commun. Il s’agit maintenant d’observer comment ces vainqueurs des processus de transformation des élites suisses se mettent à reconstruire un nouveau système de coordination. 

Ce papier de 10 pages s’inscrit parfaitement dans l’ambition de cette nouvelle série de proposer des éléments empiriques tirés de la recherche à un public non scientifique mais averti, stimulant ainsi la réflexion sur l’évolution sociale de la Suisse. D’autres sujets sont en préparation, les éditeurs visant une fréquence d’environ six articles par an.

 

>> F. Bühlmann, M. Beetschen, T. David, S. Ginalski & A. Mach, Transformation des élites en Suisse. Social Change in Switzerland N° 1. Retrieved from http://socialchangeswitzerland.ch

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Le chômage pénalise plus les seniors. Un bon réseau social peut-il compenser ce désavantage?

Deux thèses réalisées à l’Université de Lausanne dans le cadre d’un projet LIVES viennent coup sur coup de produire des résultats intéressants concernant le marché du travail suisse. Isabel Baumann montre que les plus de 55 ans ont moins de perspectives que les jeunes dans leur recherche d’emploi. Nicolas Turtschi observe l’impact du réseau sur les chances de réinsertion professionnelle: si les relations personnelles s’avèrent utiles pour diminuer le handicap de l’âge, elles restent impuissantes à réduire le poids d’autres types d’inégalités.

Sur la base d’échantillons de chômeurs constitués dans le cadre de l’IP204 du Pôle de recherche national LIVES, Isabel Baumann et Nicolas Turtschi ont défendu en juin 2015 avec succès leur travail de doctorat, qui documente chacun à sa manière les voies permettant – ou pas – de sortir du chômage.

Contrairement à ce qu’on observe ailleurs en Europe, les jeunes et les personnes peu qualifiées risquent peu en Suisse de s’enliser dans le chômage de longue durée suite à une fermeture d’entreprise. Telle est une des conclusions d’Isabel Baumann, qui a étudié les parcours d’environ 1200 personnes licenciées collectivement entre 2009 et 2010 par cinq entreprises industrielles ayant fermé leurs portes dans différentes régions de Suisse.

Deux ans après la perte de leur emploi, deux tiers des personnes licenciées avaient retrouvé du travail, dont la moitié en moins de six mois, un tiers avec une augmentation de salaire et la plupart dans le même domaine d’activité. Les personnes avec un faible niveau de formation n’ont pas été massivement poussées vers des emplois de service comme le nettoyage ou la restauration rapide. Le secteur de la manufacture reste donc pourvoyeur de travail en Suisse.

Les plus vulnérables sont les personnes âgées de plus de 55 ans: ce sont les plus nombreuses à ne pas avoir retrouvé d’emploi, ou à en avoir accepté un de moins bonne qualité, moins bien rémunéré, après avoir connu une plus longue durée de chômage que les jeunes et les non qualifiés.

Pour les personnes restées sur le carreau, les répercussions négatives sur le bien-être et la sociabilité ont été importantes. Seuls les seniors ayant eu la possibilité de prendre une retraite anticipée ont finalement vécu cette transition de manière positive. 32% des plus de 55 ans ont eu accès à cette solution, alors que 37% étaient toujours au chômage fin 2011 et 31% seulement avaient retrouvé du travail, à des conditions souvent plus défavorables.

Phénomène potentiellement croissant

«Ce résultat est frappant dans le contexte du développement démographique actuel», s’inquiète Isabel Baumann. Avec l’arrivée de la génération des baby-boomers dans cette tranche d’âge, le phénomène du chômage des seniors pourrait concerner un nombre croissant de personnes au cours des quinze prochaines années.

La jeune chercheuse plaide donc pour le renforcement des mesures de formation continue. Car le système d’apprentissage, qui améliore en Suisse l’employabilité des jeunes au départ, risque de désavantager trente ans plus tard ceux qui n’ont pas suivi les progrès de la technologie.

A plus court terme, elle recommande un meilleur soutien à la recherche d’emploi pour les seniors licenciés. Faciliter les retraites anticipées lui paraît également être une piste à envisager.

Sa thèse, dirigée par le Prof. Daniel Oesch, a été acceptée pour publication dans la série Springer Life Course Research and Social Policies, dont ce sera la première monographie publiée et qui bénéficiera d’un accès gratuit en ligne à l’automne 2016.

Effet compensateur du réseau

Toujours dans le cadre de l’IP204 mais sous la direction du Prof. Giuliano Bonoli à l'Institut de hautes études en administration publique, Nicolas Turtschi a eu accès à un autre échantillon de chômeurs, plus varié en terme de profils mais limité au canton de Vaud.

De février à avril 2012, toutes les personnes qui assistaient à la séance d’information collective sur l’assurance chômage, organisée par les Offices régionaux de placement, ont été sollicitées pour remplir un questionnaire sur les réseaux sociaux et l’accès à l’emploi. Les personnes qui ont trouvé du travail dans les douze mois ont reçu un deuxième questionnaire. Celles qui étaient encore au chômage après un an ont également été interrogées avec un troisième type de questionnaire. Environ 3500 personnes ont ainsi participé à l’étude.

Nicolas Turtschi montre que certaines sous-populations a priori défavorisées, telles que les personnes de cinquante ans et plus, bénéficient d’un «effet compensateur» grâce à leur réseau. Mais il observe surtout que «les profils les plus avantagés ont statistiquement des ressources sociales plus intéressantes». En clair, les personnes d’origine étrangère et celles dont le niveau de formation est le plus bas possèdent moins de contacts utiles pour retrouver du travail. Parmi ces relations les plus précieuses, les anciens collègues devancent de loin la famille et les proches. Le fait d’être membre d’une association ne semble avoir aucun effet sur la prise d’emploi, un constat que dresse également l’autre recherche précitée.

Déculpabiliser les chômeurs

«Les réseaux sociaux amplifient les inégalités de réinsertion», conclut le chercheur, appelant à des actions ciblées sur les profils les moins favorisés pour les aider à identifier et mobiliser leurs contacts. Il recommande également de «déculpabiliser» les chômeurs, afin que la honte ne coupe pas les personnes concernées de leur entourage.

Enfin il se pose la question de la qualité de l’emploi retrouvé grâce au réseau, qui mériterait selon lui davantage de recherche et à laquelle répond déjà partiellement Isabel Baumann : dans son échantillon de travailleurs du secteur de l’industrie, les personnes ayant obtenu un nouveau travail à travers un contact personnel ont perdu en moyenne 6% de revenu, comparé au salaire antérieur, contre 2% seulement pour les autres.

Cela relativise quelque peu l’importance du réseau, dont il ne faut pas négliger non plus, dans certains cas, la «capacité de nuisance», relève par ailleurs Nicolas Turtschi dans une réflexion toute en nuances, invitant les recherches ultérieures à mieux appréhender la complexité du réseau social et son influence sur les valeurs, perceptions et idées des individus.

Dans une conclusion très métaphorique, il termine en suggérant qu’en tant que source d’information, le réseau pourrait être assimilé à un sens, au même titre que la vue ou l’ouïe. Un «sens social» en quelque sorte, «plus ou moins développé, plus ou moins efficace». Le seul finalement qui pourrait aller croissant avec l’âge!

Quant à l’avenir de nos deux jeunes docteurs, nul ne sera surpris qu’ils ne connaissent pas les affres du chômage: la première poursuivra sa carrière au Centre de recherche des sciences de la santé à la Haute Ecole Spécialisé de Zurich  et le second à la Haute École de la Santé du Canton de Vaud.

 

» Baumann, Isabel (2015). Labor market experience and well-being after firm closure: Survey evidence on displaced manufacturing workers in Switzerland. Sous la direction de Daniel Oesch. Université de Lausanne.

» Turtschi, Nicolas (2015). Les réseaux sociaux: un outil de réinsertion pour les chômeurs désavantagés. Sous la direction de Giuliano Bonoli. Université de Lausanne

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Les étrangers hautement qualifiés en Suisse se sentent souvent rejetés par leurs collègues

Dans une thèse par articles, Claire Johnston apporte des avancées importantes en psychologie sur les conditions qui permettent ou pas aux individus de se sentir bien au travail. Ses recherches ont été retenues par plusieurs revues scientifiques d’excellent niveau. Dans un de ces papiers, elle démontre l’existence en Suisse de subtiles formes de discrimination visant davantage les employés allemands et français, perçus comme ultra compétitifs, que les immigrants d’Europe du Sud à l’image plus chaleureuse et moins menaçante.

Claire Johnston a épaté le public par son niveau de maîtrise quand elle a soutenu sa thèse le 26 mai 2015 à l’Université de Lausanne. Les membres du jury ont salué la qualité des publications liées à ce travail de doctorat élaboré dans le cadre du Pôle de recherche national LIVES. Un article est encore en révision dans le Journal of Organizational Behavior, trois ont été publiés dans le Journal of Vocational Behavior, un autre dans le Journal of Career Development et un dans Cultural Diversity & Ethnic Minority Psychology.

Dans ce dernier elle montre, avec ses co-auteurs, que les immigrants français et allemands subissent plus d’incivilités de la part de leurs collègues que les étrangers d’autres nationalités. Cette forme subtile de discrimination se manifeste par des attitudes hostiles comme interrompre son interlocuteur, l’ignorer ou utiliser un ton condescendant avec lui. Une autre recherche récente avait déjà observé que les Suisses perçoivent les étrangers des pays voisins comme très compétents mais peu aimables. Les résultats de Claire Johnston prouvent avec des chiffres que les individus concernés ressentent cette animosité.

Sur la base d’un échantillon de 1661 employés comprenant 18% de migrants (parmi lesquels 43.4% de Français et d’Allemands), les données des personnes originaires d’Europe de l’Ouest montrent de manière significative qu’elles endurent plus de marques d’incivilité que les personnes d’Europe du Sud ou de l’Est. De fait, les migrants originaires du Portugal ou des Balkans, dont les niveaux d’éducation et de statut social sont plus bas, ne ressentent pas plus d’incivilité que les Suisses.

Les étrangers hautement qualifiés des pays voisins « sont perçus comme s’intégrant facilement dans le pays d’accueil et sur le marché du travail, et de là tendent à être oubliés dans les mesures destinées à combattre les discriminations à l’encontre des migrants », souligne la psychologue dans son papier.

Insécurité de l’emploi à la hausse

D’autres types d’observations sont à relever dans la thèse de Claire Johnston. Dans un contexte de marché du travail de plus en plus complexe, marqué par une insécurité croissante, une demande de flexibilité toujours plus grande et des positions moins durables, la chercheuse a examiné différentes caractéristiques individuelles et professionnelles et leur lien avec le bien-être général et le bien-être au travail.

Pour ce faire elle a recouru à de nombreux apports de la psychologie, comme la mesure des traits de personnalité et de la satisfaction de vie, ou encore des concepts tels que la croyance en un monde juste et la justice organisationnelle. Ses données proviennent d’un échantillon représentatif d’environ 2000 résidents en Suisse, 94% employés et 6% sans emploi, qui ont répondu à l’enquête longitudinale sur 7 ans concernant les parcours professionnels réalisée par l’équipe IP207 du PRN LIVES. Les analyses de Claire Johnston se fondent sur les deux premières vagues de questionnaire (2012 et 2013).

« Adaptabilité de carrière »

Claire Johnston élabore notamment sur le concept d’adaptabilité de carrière (« career adapt-ability »), qui se distingue par l’implication, le contrôle, la curiosité et la confiance en soi. Il a déjà été démontré qu’un bon niveau d’adaptabilité améliore l’engagement professionnel, la satisfaction au travail, les stratégies de recherche d’emploi, la stabilité dans le poste et l’auto-évaluation de la performance.

Une des contributions de la jeune psychologue est de faire avancer la méthodologie destinée à mesurer l’adaptabilité de carrière et sa relation avec le bonheur et le stress au travail. Avec l’équipe de l’IP207, elle a validé une version française et une version allemande de l’échelle d’adaptabilité de carrière afin de pouvoir l’appliquer au contexte suisse.

La thèse de Claire Johnston confirme des conclusions contre-intuitives de recherches précédentes montrant que les périodes de recherche d’emploi peuvent renforcer les ressources d’adaptabilité : les participants au chômage montrent effectivement de meilleurs scores d’adaptabilité. Cet effet ne se retrouve pas cependant chez les personnes soumises à une très forte insécurité professionnelle, qui font face à « un contexte de travail plus stressant et exigeant, dans lequel il est plus difficile d’activer et de mettre en œuvre les ressources nécessaires », note la chercheuse.

Il reste à évaluer si l’adaptabilité des personnes en recherche d’emploi reste élevée dans le long terme ou se limite à une « fenêtre de temps critique » pendant laquelle les individus ont de plus grandes chances de retrouver du travail. La chercheuse propose que des interventions destinées à développer l’adaptabilité de carrière soient élaborées et testées.

Ayant terminé son doctorat sept mois avant la fin de son contrat, Claire Johnston utilisera certainement le temps restant pour aller plus loin. Le champ de la psychologie du travail a beaucoup à gagner de la part d’une chercheuse aussi professionnelle et adaptable. De telles compétences pourraient en effaroucher plus d’un. Mais comme elle est sud-africaine et particulièrement adorable, on lui pardonne.

>> Johnston, Claire (2015). The contribution of individual and professional characteristics to general and work-related well-being. Sous la direction de Jérôme Rossier et Franciska Krings. Université de Lausanne.

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La surmortalité des jeunes n’est pas une fatalité mais le résultat des inégalités sociales

Le début de l'âge adulte est marqué par une augmentation du risque de décès. Ce phénomène pourrait s'expliquer de trois manières différentes: un « tumulte interne » lié au développement psychologique de l’adolescent, une conséquence de l'environnement socioéconomique entourant l'accession aux nouveaux rôles de l’âge adulte ou un effet de sélection dû à la présence d'un petit groupe d'individus particulièrement exposés. Dans une thèse doctorale défendue avec succès le 21 mai 2015 à l’Université de Genève, Adrien Remund résoud cette énigme en écartant en grande partie la première hypothèse.

L’augmentation temporaire du risque de décès à la sortie de l’adolescence est un phénomène identifié depuis plus d'un siècle. Bien que cette surmortalité soit largement documentée et reconnue en démographie, elle n'a jamais été clairement ni définie, ni mesurée, ni expliquée.

Le travail de doctorat réalisé par Adrien Remund dans le cadre du Pôle de recherche national LIVES à l’Université de Genève comble ces lacunes et montre que la présence d'une très petite sous-population vulnérable suffit à générer une bosse de surmortalité sans qu'aucun individu ne connaisse une élévation de son risque personnel de décès.

Contrairement à la vision partagée jusqu’ici par certains démographes et de nombreux (neuro)psychologues, la surmortalité des jeunes ne serait donc pas essentiellement liée à une généralisation des conduites dangereuses pendant cette phase de l’existence, mais à la présence d'inégalités sociales, économiques et biologiques particulièrement fortes au sein de cette tranche d'âge. Une fois les individus les plus exposés disparus, la courbe de mortalité retrouve une progression plus régulière.

Pour arriver à ces résultats, le chercheur a testé les différentes hypothèses théoriques avec plusieurs outils méthodologiques en partie existants et en partie inédits. Ce faisant, il a analysé les statistiques de mortalité de plus de 10'000 populations différentes grâce aux données de la Human Mortality Database qui couvrent quatre siècles et quatre continents.

Adrien Remund montre ainsi que la surmortalité des jeunes adultes n’est ni universelle, ni limitée aux adolescents, ni causée uniquement par les accidents et les suicides. Avant la Seconde Guerre mondiale, le phénomène était ainsi principalement attribuable à la tuberculose et la mortalité maternelle.

Le jeune démographe a également utilisé les registres de décès helvétiques, compilés dans la Swiss National Cohort, pour étudier plus localement les inégalités des jeunes face à la mort en observant la survie entre 10 et 34 ans d'une cohorte d'environ 375'000 résidents nés entre 1975 et 1979.

Sous-populations à risque

Les données suisses ont permis d’observer la présence d'inégalités « dépassant toute attente », notamment en ce qui concerne le genre, le niveau d'éducation, le type de ménage et le statut socio-professionnel. Les facteurs de vulnérabilité s'accumulant, des rapports de risque de 1 à 100 sont présents entre les profils les plus favorisés et les plus vulnérables. Pour le chercheur, cela prouve qu'il ne s'agit pas d'un phénomène inévitable.

« Non, la surmortalité des jeunes adultes n'est pas une fatalité, car de nombreuses populations historiques ainsi qu'une part importante des jeunes grandissant en Suisse y échappent. Certes, les accidents de la circulation et les suicides représentent actuellement le principal défi en termes de politique de santé publique, mais l'histoire nous enseigne que d'autres causes de décès que les morts violentes ont autrefois grandement contribué à la surmortalité des jeunes adultes. Oui enfin, le contexte socioéconomique de la transition à l'âge adulte engendre d'énormes inégalités dans le risque de décès qui sont susceptibles d'expliquer bien mieux la surmortalité des jeunes adultes que les théories mettant en jeu le développement purement neuropsychologique de l'adolescent », conclut Adrien Remund dans sa thèse.

Le démographe espère que ses conclusions auront un impact sur l'élaboration future des politiques de santé publique visant les jeunes adultes. Il estime cependant que la recherche ne doit pas s’arrêter là : « Je pourrais certainement faire toute ma carrière sur ce sujet », a-t-il déclaré le 21 mai lors de sa soutenance publique.

« Une référence fondamentale »

« Cette thèse restera une référence fondamentale », a affirmé quant à lui Carlo Giovani Camarda, membre du jury et chercheur à l’Institut national d’études démographique (INED) à Paris.

Les autres membres du jury ont également relevé « l’audace », « l’innovation » et  « l’interdisciplinarité » de cette thèse. « Vous savez rendre les choses compliquées plus simples », a déclaré pour sa part France Meslé, directrice de recherche à l’INED.

Adrien Remund aura encore de nombreuses occasions de débattre avec ces deux interlocuteurs dans les prochains mois, puisqu’il a déjà obtenu une bourse « early post-doc » du Fonds national suisse de la recherche scientifique, qui lui permettra de faire un séjour dans leur prestigieuse institution.

>> Remund, Adrien (2015). Jeunesses vulnérables ? Mesures, composantes et causes de la surmortalité des jeunes adultes. Sous la direction de Michel Oris. Université de Genève.

“Le qualitatif à l’ère numérique”: 4ème Festival suisse des méthodes qualitatives et mixtes

La quatrième édition du «Festival suisse des méthodes» se déroulera les lundi 7 et mardi 8 septembre à l’Université de Lausanne. Comme lors des précédentes éditions, le Festival se propose de présenter les innovations récentes dans le domaine des méthodes qualitatives et mixtes. Cette année offre cependant une nouveauté : par le biais de cours thématiques et lors des séances plénières, la manifestation mettra un accent particulier sur l’usage de méthodes qualitatives dans la recherche consacrée aux nouvelles technologies.

Le Festival offre une plate-forme aux chercheuses et chercheurs des sciences sociales et humaines (et spécialement aux doctorant-e-s et post-doctorant-e-s) pour échanger et connaître de nouvelles méthodes. Il vise également à réunir la communauté de recherche qualitative active en Suisse romande et se déroulera principalement en langue française. Plus concrètement, des spécialistes renommé-e-s seront à disposition pour discuter de l’application de méthodes et théories dans le cadre des ateliers de recherche prévus. Les participants qui le désirent auront ainsi l’occasion d’aborder des questions au plus proche de leurs propres préoccupations.

Le Festival est organisé conjointement par le Centre de compétences suisse en sciences sociales FORS, des représentants des Universités de Suisse romande et du Pôle de recherche national LIVES en collaboration avec l’Académie suisse des sciences humaines et sociales ASSH et le Réseau suisse pour la recherche sociale qualitative.

Comité du Festival: Prof. Laura Bernardi, Prof. Esther González-Martínez, Dr. Brian Kleiner, François Lorétan, Monika Vettovaglia

Keynote: Laurence Allard, sociologue de l’innovation et ethnographe des usages des nouvelles technologies de l’information et de la communication, maîtresse de conférences en Sciences de la Communication, enseignante à l’Université Lille 3, et chercheuse à l’Université Paris-3, IRCAV (Institut de recherche sur le cinéma et l’audiovisuel).

>> Programme provisoire

Configurations et dynamiques familiales: XIXe Colloque international de l’AIDELF

Configurations et dynamiques familiales: XIXe Colloque international de l’AIDELF

L'Institut de démographie de l'Université de Strasbourg accueillera l'Association internationale des démographes de langue française pour son colloque annuel organisé du 21 au 24 juin 2016 sur le thème de la famille. Les professeurs Michel Oris et Eric Widmer, de l'Université de Genève, co-directeurs sortant et entrant du Pôle de recherche national LIVES, sont dans le comité scientifique. Le délai pour soumettre une contribution est fixé au 15 septembre 2015.

L’Association Internationale des Démographes de Langue Française (AIDELF) a le plaisir de vous inviter à soumettre des communications sur le thème des « Configurations et dynamiques familiales ». Le XIXe colloque de l’AIDELF offrira des espaces pour présenter des recherches innovantes, analysant les familles du point de vue des individus, y compris des enfants, mais également comme des ensembles et des réseaux. Les dynamiques renvoient à une multitude de processus inscrits sur des échelles temporelles distinctes : au fil des âges et trajectoires de la vie des personnes, ou d’une génération à l’autre, sur le temps long de la transmission des pratiques culturelles, sociales, professionnelles ou linguistiques.

Outre la démographie, de nombreuses disciplines s’intéressent à la famille comme objet d’étude ou comme lieu privilégié des interactions entre individus. Le colloque sera l’occasion de confronter les approches de la famille et de ses rôles, en la considérant aussi bien comme une institution sociale parmi d’autres que comme le cadre de relations spécifiques. Les familles sont à la fois soutiens ou refuges, lieux de pouvoir et parfois de violences entre leurs membres. En ce sens, elles appellent des régulations sociales
et politiques très variées. Nous invitons donc des propositions en démographie, mais aussi en sociologie, anthropologie, géographie, histoire, économie, droit, etc. Les comparaisons internationales sur les concepts et les méthodes, ainsi que sur les situations concrètes et leurs évolutions, en Europe mais également dans les autres continents, seront particulièrement appréciées.

Trois thématiques principales structurent notre appel :

  • Familles en mutations : les transformations des statuts et des liens
  • Parcours de vie et dynamiques des configurations familiales
  • Transmission et reproduction au sein des familles, rôle de l’État
Photo Michel Barraz © ISS/UNIL

Kate Stovel: "La curiosité implique d'admettre son ignorance et diminue en montant dans la hiérarchie"

Invitée comme oratrice d'une session plénière par Pôle de recherche national LIVES au prochain Congrès de la Société Suisse de Sociologie qui se tiendra à l'Université de Lausanne du 3 au 5 juin 2015, la professeure américaine de sociologie donnera une conférence sur « Les structures sociales de la curiosité ». C’est une experte réputée de l’analyse de réseau et de l’analyse de séquence, méthodes qu'elle a utilisées pour observer comment les structures relationnelles façonnent le comportement individuel et en quoi l'ordonnancement temporel des événements du parcours de vie nous instruit sur la réalité sociale.

Professeure associée au Département de sociologie de l'Université de Washington, directrice du Centre for Statistics and the Social Sciences et éditrice pour l'Amérique du Nord du British Journal of Sociology, Katherine Stovel a joué un rôle de pionnière dans l'élaboration de méthodologies qui sont devenues fondamentales pour l'étude des parcours de vie. Le Pôle de recherche national LIVES est très honoré de l'accueillir vendredi 5 juin à Lausanne au cours du Congrès 2015 de la Société Suisse de Sociologie, et lui a posé quelques questions introductives.

Quel lien faites-vous entre le thème général du congrès, « Dynamiques collectives, (dé-)régulations sociales et espaces publics » et  celui de votre conférence sur «Les structures sociales de la curiosité » ?
Le Congrès 2015 aborde un thème fondamental et très vaste qui inclut de nombreux champs de recherche active en sociologie. Ma conférence abordera surtout la façon dont les structures sociales influent sur la curiosité, un sujet qui, de prime abord, semble éloigné du thème général du congrès. Toutefois, deux conséquences claires et directement liées à la dérégulation des institutions et, plus globalement, de la vie en société, sont à la base de mon intérêt pour la manière dont les conditions sociales façonnent la curiosité. D'abord, de nombreuses forces sociales ont contribué à la profonde individualisation du parcours de vie. Cette individualisation confère plus d'importance que jamais aux critères et aux processus sociopsychologiques, comme l'ouverture aux autres et les apprentissages exploratoires, dans le modelage des expériences individuelles, et finalement du capital humain contenu dans la société. Ensuite, la détérioration des valeurs collectives aboutit à ce que les cadres éducatifs promeuvent de plus en plus la réussite individuelle. Cette tendance risque d'avoir des répercussions préjudiciables sur la curiosité (ainsi que sur d'autres formes de comportement créatif et expressif). Enfin, outre les transformations sociales qu'abordera le congrès, nous vivons depuis quelques décennies des changements profonds dans le domaine de la technologie et de l'accès à l'information. A ce jour, l'essentiel de l'intérêt académique pour l'émergence des réseaux sociaux virtuels et des technologies de l’information s'est concentré sur leurs promesses, qui sont de faciliter la coordination des actions collectives et de réduire le poids de la proximité géographique sur la communication et les interactions. Je regrette qu'on ait beaucoup moins essayé de comprendre les conséquences sociales et comportementales des nouvelles technologies de l'information sur l'exploration, la découverte et l’innovation, qu’elles soient autonomes ou structurées de manière institutionnelle.

Dans le résumé de votre conférence, vous affirmez que « plusieurs observateurs ont noté un apparent manque de curiosité dans le monde actuel ». Pouvez-vous citer quelques exemples ? Où et comment avez-vous observé la curiosité de manière empirique ?
Dans mes fonctions de professeure et d'observatrice de la société, j'ai souvent été frappée par des manifestations de curiosité, mais aussi d'absence de curiosité. Les expériences renouvelées auprès d'étudiants de premier cycle ont d'abord piqué mon intérêt académique pour la curiosité, car ils semblent manifester trop fréquemment une absence totale de curiosité pour le monde qui les entoure. Plutôt que d'exprimer de l'émerveillement ou de l'enthousiasme à l'idée d'approfondir un sujet, de nombreux étudiants limitent leurs interrogations à une question singulière : « Est-ce que ce sera dans l’examen ? ». Comme beaucoup de mes collègues, j'ai commencé à soupçonner que les étudiants actuels évoluent dans un contexte éducatif rempli d'éléments d'information épars sans lien entre eux et qu'ils raccrochent toute nouvelle information à un échafaudage de savoir branlant. Ils mettent lourdement l'accent sur leurs résultats académiques objectifs, ce qui semble étouffer leur curiosité. Mon impression que la curiosité est sur le déclin est partagée par la presse grand public, qui déplore fréquemment la baisse de la curiosité au fil des générations.

Selon vos observations, quels sont les structures et les réseaux d'information qui déclenchent ce que vous appelez des enchaînements ou cascades de curiosité ?
Les études formelles portant sur les structures sociales qui stimulent et nourrissent la curiosité en sont encore à leurs débuts. Mes propres incursions préliminaires dans ce champ d'investigation découlent de mon intuition, à savoir que le déclenchement de la curiosité « en cascade » est lié au degré d'agrégation du réseau et à la nature de la hiérarchie. Les cascades de curiosité devraient être particulièrement favorisées lorsque les réseaux (et les structures de connaissance) sont marqués par une combinaison d'abondance et de rareté. Cela signifie que lorsque des personnes interagissent avant tout dans des réseaux denses, il reste peu d'espace cognitif pour l'exploration, et donc un soutien social limité pour ce faire. Mais quand ces mêmes réseaux s’étendent, les individus sont alors confrontés à des situations inconnues qui les poussent davantage à faire appel à leur curiosité pour intégrer de nouvelles informations. Plus les réseaux sont connectés, plus grande est la chance qu’un enchaînement de curiosité se propage entre leurs membres. Toutefois, si les réseaux prennent trop d'ampleur, le monde risque d'apparaître à ce point déstructuré qu'il devient difficile de donner un sens à cet ensemble. Dans les réseaux où les données sont rares, la curiosité, lorsqu'elle se déclenche, tend à plus de profondeur que d'amplitude. En outre, parce que la curiosité implique de reconnaître qu’on ne sait pas, ceteris paribus, la curiosité diminue en montant dans la hiérarchie, car les impératifs relationnels d'autorité et de prestige sont incompatibles avec le fait d’admettre son ignorance.

Vous avez étudié les réseaux sociaux, le marché de l'emploi, la sexualité des adolescents, la mobilité résidentielle, le lynchage dans les Etats du Sud, les carrières dans la banque... Quel est le fil conducteur entre tous ces thèmes ?
Si mes recherches traitent de sujets qui semblent disparates, mes travaux s'intéressent tous à un élément fondamental : la manière dont les structures relationnelles façonnent le comportement individuel. Conformément à la tradition bien établie d'analyse de réseaux relationnels, mes travaux visent à prendre au sérieux les structures en réseau et les impératifs relationnels qui leur sont associés (d'où mon intérêt pour la manière dont la hiérarchie influence la curiosité, par exemple). Plus globalement, je cherche à comprendre en quoi des périodes précises de l'histoire génèrent des individus qui s'inscrivent dans des ensembles relationnels, en quoi ces relations structurent la compréhension du monde de ces acteurs, et enfin les traits caractéristiques que cela leur confère.

L'analyse de réseau et l’analyse de séquence semblent être vos méthodes préférées. Qu'apportent-elles, chacune, aux sciences sociales et comment les combinez-vous ?
Je vois l'analyse de réseau comme un outil clairement sociologique, car elle place les relations entre les acteurs au premier plan de l'étude. Plutôt que de préjuger que les individus sont simplement dotés de traits sociaux caractéristiques, une approche relationnelle de la sociologie nous permet d'appréhender comment les structures d'interaction – incluant la signification culturelle et les processus cognitifs associés à ces relations – façonnent les principales caractéristiques, et comment les individus évoluent dans leur environnement social. Jusqu'à récemment, les données et les méthodes réduisaient les analyses de réseau à des instantanés, bien que la plupart d'entre nous ait compris que les réseaux ne sont pas statiques et que leur dynamique revêt autant d'importance que leur structure. Pendant cette période de stagnation méthodologique, j'ai adopté l'analyse de séquence, une méthode qui promettait d’aider à identifier non seulement des modèles de parcours de vie mais aussi l’existence de scénarios forgés par les institutions. Ces scénarios m'intéressent tout particulièrement, car, outre le fait qu'ils orientent sans équivoque le comportement des individus, ils jouent également un rôle dans le développement des structures de réseaux observées.

Vous accordez énormément d'importance à la notion de temporalité, qui est aussi un principe primordial dans la perspective des parcours de vie qui est au cœur de LIVES. Pouvez-vous citer un exemple extrait de vos résultats qui illustre la manière dont la temporalité impacte la réalité sociale ?
L'une des principales interrogations qui ont motivé mes recherches au cours des dernières décennies (et l'origine de ma motivation à devenir sociologue) réside dans l'épineux problème de l'influence des dynamiques institutionnelles et organisationnelles sur les différentes catégories d'employés, au fil de leur carrière. S'il est attesté depuis longtemps que les contraintes organisationnelles limitent la progression de carrière des employés, la modélisation de la nature exacte de ces relations se révèle complexe, en partie à cause de l'interaction de multiples processus temporels sur une grande diversité de structures concernées. Pourtant, la compréhension des relations existant entre le changement organisationnel et le potentiel de perspectives pour les employés est essentielle, en particulier parce que la restructuration économique met à mal la progression des carrières. Mes travaux dans ce domaine soulignent la nature à plusieurs degrés de ces interactions dynamiques et ont produit des résultats significatifs sur la façon dont les mesures incitatives concurrentielles à un niveau micro peuvent produire des structures de niveau macro inattendues et parfois durables. J'ai traité ces thèmes de manière explicite dans trois projets de recherche : une étude des formes d'emploi au fil du temps à la Lloyds Bank qui présentait la double émergence de la modernité dans les institutions et dans les structures de carrière, une étude financée par la National Science Foundation portant sur les asymétries de l'information et la dynamique de ségrégation du marché de l'emploi, et un projet en cours portant sur la restructuration économique et la mobilité géographique des jeunes adultes. A l'occasion de ce dernier projet, nous revisitons des thèmes que j'avais traités dans des travaux précédents sur la migration géographique et la manière dont les changements macro affectent les structures de carrière, en posant cette question : comment les jeunes négocient-ils leur transition vers l'âge adulte à la suite de la crise de 2008 ? Tant les spécialistes que les parents constatent la propension des jeunes à résider dans le foyer parental, mais un nombre important de jeunes adultes continuent de lutter pour voler de leurs propres ailes. Pour ce projet, nous adoptons une perspective de parcours de vie et utilisons des données résultant de la cohorte NLYS-97 pour étudier la relation entre la recherche d'un emploi et la mobilité géographique des périodes avant, pendant et après la crise de 2008. Ce projet est particulièrement innovant en ce qu'il conjugue une analyse de séquence, qui permet de mesurer avec précision le déroulement chronologique de la recherche d'emploi, de l'embauche et de la migration, avec des modèles d’analyse d’événements du parcours de migration. Notre découverte la plus étonnante à ce jour est le fait que parmi cet échantillon de jeunes adultes, nous ne discernons aucune corrélation temporelle entre la recherche d'emploi et la migration. Cela signifie que les déplacements géographiques ne précèdent ni ne suivent directement la recherche d'emploi. Nous continuons d'affiner nos analyses et notre réflexion à propos de ce résultat. Nous soupçonnons que cette cohorte de jeunes adultes pourrait s’être décidée à migrer, notamment vers des zones urbaines, par choix de vie plus qu'au titre d'une stratégie de recherche d'emploi.

>> Résumés des conférences plénières

Entrez dans « une mine de ressources » aux Mystères de l’UNIL, atelier sur les parcours de vie

Entrez dans « une mine de ressources » aux Mystères de l’UNIL, atelier sur les parcours de vie

Les portes ouvertes de l’Université de Lausanne auront lieu du 28 au 31 mai 2015. Comme chaque année depuis 10 ans, c’est l’occasion pour les laboratoires et centres de recherche de présenter leur travail de manière ludique à un public de jeunes venus en classe ou en famille. Le Pôle de recherche national LIVES attendra les visiteurs au stand No 14. Frissons, réflexion et jeu d’adresse seront au rendez-vous.

Tout d’abord il faudra tâtonner. Car au fond de la mine, c’est très obscur. Qu’y trouve-t-on ? Toutes sortes de cubes, recouverts de matières diverses. Si c’est doux, on est peut-être dans les relations humaines. Si c’est rugueux, il pourrait s’agir du travail. A moins que ce soit l’inverse. En tout cas, à chaque minerai rencontré correspondra un événement, et à chaque événement seront associées des ressources : capital social, capital économique, capital culturel, capital santé…. Peut-être aussi que ces événements seront accompagnés d’une empreinte écologique, bonne ou mauvaise. Car c’est là le thème général des Mystères de l’UNIL 2015 : le développement durable.

Ceux qui oseront se lancer dans la mine des ressources seront ensuite confrontés à un dilemme : pour obtenir plus de points en capitaux, cela vaut-il la peine d’attenter à l’environnement ? Si oui, attention ! Plus dure sera la mission d’abattre le monstre, inspiré du Creeper de Minecraft, un jeu bien connu des jeunes….

Le Pôle de recherche national LIVES « Surmonter la vulnérabilité : Perspective du parcours de vie » collabore pour la troisième année consécutive aux Mystères de l’UNIL qui fêtent cette année leurs 10 ans.

Une dizaine de chercheuses et chercheurs du pôle aidés de quelques étudiantes se relayeront, entre 9h et 15h le jeudi 28 et le vendredi 29 mai pour les visites de classes, le samedi 30 et le dimanche 31 mai de 11h à 17h pour le grand public. Venez nous voir au stand No 14 pour vous initier à l'étude des parcours de vie!

>> Voir le programme général

JOB OFFER - POST-DOCTORATE RESEARCHER / ACADEMIC ASSOCIATE UAS in social sciences specialised in mixed methods

The associated researcher will work on a 36 month project on the life course of children of migrants and their transition to adulthood. This project is part of the NCCR LIVES. The team is composed of Professors Claudio Bolzman, Milena Chimienti and Jean-Marie Le Goff.

Mission

  • Quantitative analysis on existing data basis (LIVES-FORS-COHORT and TREE) in the field of the transition to adulthood of children of migrants;
  • Conducting and analysing qualitative interviews in different cities in Switzerland;
  • Managing a team of interviewers.

Deadline for applications: 15.06.2019

Starting date: 01.09.2019

Workplaces:University of Applied Sciences and Arts, School of Social Work and University of Lausanne

Image iStock © skynesher

Retarder l’âge de l’orientation scolaire ne facilite pas le parcours de formation

Quand ils sont placés plus longtemps dans un système de tronc commun, les élèves les plus faibles connaissent ensuite des trajectoires moins linéaires. Telle est une des conclusions inattendues de la thèse doctorale en socio-économie de Joëlle Latina, défendue avec succès le 13 avril 2015 à l’Université de Genève. Cette recherche a eu accès aux données administratives genevoises retraçant les transitions entre école obligatoire et formation post-obligatoire de tous les élèves du canton pendant douze ans.

Il n’arrive pas tous les jours de pouvoir utiliser des données exhaustives et de bénéficier d’une expérience naturelle, c’est-à-dire non provoquée artificiellement pour les besoins de la recherche. Mais c’est bien le contexte dans lequel a pu travailler Joëlle Latina, adjointe scientifique à la Haute école de gestion de Genève, dans le cadre d’un projet mené par la Leading House en Economie de l’Education de l’Université de Genève, associé aux travaux de l’IP204 au sein du Pôle de recherche national LIVES.

Grâce au professeur José Ramirez et avec Yves Flückiger, futur recteur de l’Université de Genève, comme autre co-directeur de thèse, Joëlle Latina a pu accéder aux données administratives du canton de Genève concernant près de 44'000 élèves, soit l’ensemble des jeunes entrés au secondaire I de 1993 à 2004. Les données permettent de dresser un portrait sociodémographique des jeunes de ces douze cohortes et d’analyser leur parcours de formation jusqu’à trois ans après leur sortie de l’école obligatoire.

Cette étude confirme les effets de la reproduction sociale sur la réussite scolaire. Les enfants non-francophones, issus des dernières vagues d’immigration, possédant peu de capital social et moins de soutien parental, connaissent des parcours plus décousus et moins qualifiants au secondaire II que les élèves plus privilégiés.

Orientation à 12 ou 13 ans

La recherche apporte un éclairage original sur un sujet moins balisé. Les données permettent en effet de comparer deux types de scolarisation : l’orientation en plusieurs niveaux dès l’âge de 12 ans, comme c’était déjà l’habitude dans la plupart des établissements du canton à cette période, et l’orientation plus tardive d’une année, telle que la pratiquaient trois établissements genevois jusqu’à ce que l’harmonisation inter-cantonale de la scolarité obligatoire mette un terme à l’expérience en 2011.

Cette comparaison aboutit à constat qui a surpris Joëlle Latina et ses co-directeurs de thèse : le maintien du tronc commun jusqu’à 13 ans n’est pas favorable aux élèves les plus faibles ; leur probabilité de changer de voie – parfois même plusieurs fois – dans les trois années qui suivent la fin de l’école obligatoire est supérieure de 12 points de pourcentage par rapport à ceux qui ont été placés dans une filière à moindres exigences une année plus tôt.

« Alors que la littérature indique qu’une orientation précoce tend à augmenter les inégalités de performance scolaire, nos résultats suggèrent que retarder l’orientation peut réduire la linéarité des transitions ultérieures, particulièrement pour les étudiants à basse performance », relève Joëlle Latina dans sa thèse.

Pourquoi ces différences de parcours ? Selon Joëlle Latina, deux théories peuvent être invoquées pour expliquer pourquoi la trajectoire de formation des élèves les moins forts est davantage marquée par des ruptures et des changements quand ils restent plus longtemps aux côtés d’élèves plus performants.

Contraste social et caractéristiques de statut

La théorie du contraste social indique que les individus ont tendance à se comparer à ceux qui les entourent et à partager par conséquent les mêmes aspirations. Cela pourrait pénaliser les élèves aux résultats médiocres, qui n’auraient dès lors pas les moyens de leurs ambitions et se retrouveraient obligés de changer de voie une fois confrontés à l’échec.

La théorie des caractéristiques de statut avance pour sa part que la confiance que les individus ont ou non en leurs propres compétences est influencée par les croyances communément admises sur le groupe auquel ils sont rattachés. Ainsi le préjugé selon lequel les filles sont moins bonnes en maths les pousserait à se sous-estimer et à moins privilégier ce type d’études que les garçons. Rapporté à la situation examinée ici, ce phénomène pousserait les élèves orientés précocement dans une voie préprofessionnelle à se rabaisser, et ceux orientés plus tard à se surestimer. Pour les élèves ayant choisi la voie académique sans posséder tout le potentiel nécessaire, cette perception faussée aboutirait à davantage d’erreurs d’aiguillage.

Parcours plus ou moins linéaires

La thèse de Joëlle Latina examine encore d’autres aspects des transitions entre école obligatoire et trajectoires de formation. Elle s’intéresse notamment aux parcours des apprentis et aux réorientations professionnelles durant les trois années suivant la sortie du Cycle d’orientation. Là encore, le poids des facteurs sociaux est lourd. Les bons étudiants préfèrent en général la voie académique à l’apprentissage. Mais quand ils font le choix de la formation professionnelle, les jeunes sortants de sections à exigences étendues connaissent des parcours plus lisses, avec moins de changements.

Enfin, elle examine les transitions au sein de la formation professionnelle, entre la formation purement en école et l’apprentissage, un type de transitions encore très peu étudié mais qui concerne pourtant environ un cinquième des étudiants en formation commerciale à Genève. A parité d’autres facteurs, passer d’une formation en école à un apprentissage augmente la probabilité des élèves d’obtenir un diplôme du secondaire II ; par contre, ils perdent en moyenne un semestre dans l’opération.

Implications pour les politiques publiques

La chercheuse soutient qu’il faudrait améliorer la perméabilité horizontale du système de formation, afin de permettre les changements sans perte de temps, notamment en validant les acquis transversaux, comme l’Allemagne est en train de le tester dans son projet DECVET.

Au niveau de la scolarité obligatoire, elle recommande de cibler plus spécifiquement les groupes cumulant les désavantages, et de renforcer le conseil en orientation pour éviter les voies sans issue. Elle estime qu’il faudrait mieux informer sur l’apprentissage à travers des stages, et valoriser les compétences contextualisées plutôt qu’abstraites à l’intention des élèves non destinés à la voie académique.

Un brillant avenir

Lors de sa défense de thèse, les cinq membres du jury ont salué le travail de Joëlle Latina en le qualifiant de « bien au-dessus de la moyenne ». Elle a fait preuve d’une « méthodologie solide », a estimé Rainer Winkelmann, professeur à l’Université de Zurich, et « possède un brillant avenir devant elle », a affirmé Yves Flückiger. Dans l’immédiat, la jeune chercheuse entend poursuivre dans la même ligne de recherche en y intégrant des données longitudinales et comparatives.

» Latina, Joëlle (2015). Upper secondary school transitions: An empirical analysis. Sous la direction de José V. Ramirez et Yves Flückiger. Université de Genève

Image iStock © byryo

Le virus du sida leur a appris à vivre: des femmes «ordinaires» au parcours extraordinaire

Pour son travail de thèse dans le cadre du Pôle de recherche national LIVES, Vanessa Fargnoli s’intéresse au parcours de vie de femmes que rien ne prédestinait – en apparence du moins – à devenir séropositives. Une trentaine d’entretiens ont été menés depuis une année. Ils indiquent des pistes d’analyse inédites et montrent l’incroyable force de résilience des participantes à cette recherche.

Un jour elles ont appris qu’elles étaient porteuses du virus d’immunodéficience humaine (VIH). La plupart ne s’y attendaient pas du tout. C’était il y a plus de quinze ans, trente pour certaines. Depuis elles vivent avec; ni saines, ni malades. Car depuis l’avènement de la trithérapie, on ne meurt plus du sida. Mais on reste marqué à vie – au quotidien, dans ses relations et dans son identité – par les conséquences de l’infection. Cette prise de conscience brutale, chez des femmes qui n’étaient pas consommatrices de drogue, travailleuses du sexe ou originaires de pays fortement touchés par la pandémie, est le point de départ des entretiens approfondis que mène depuis 2014 Vanessa Fargnoli, sociologue à l’Université de Genève.

« Beaucoup de choses ont déjà été faites sur les groupes à risque. Il s’agit souvent de recherches en lien avec la prévention. Or les femmes que j’ai appelées ‘ordinaires’, même si je n’aime pas ce mot, sont sous-représentées dans les études. Elle ne sont pas un enjeu de santé publique car elles ne sont pas perçues comme potentiellement ‘contaminantes’ », explique la doctorante.

Depuis l’approbation de son projet par les comités d’éthique des Hôpitaux Universitaires Genevois (HUG) en décembre 2013 et du Centre Hospitalier Universitaire Vaudois (CHUV) en mai 2014, Vanessa Fargnoli a rencontré vingt-sept participantes âgées entre 34 et 69 ans aux profils les plus divers en matière de niveau de formation, d’insertion professionnelle et de statut familial. Environ la moitié d’entre elles ont déjà été vues deux fois, chaque entretien durant près de deux heures.

« Chacune de ces femmes m’emmène ailleurs. Entre celle qui a saisi la justice pour faire condamner son conjoint, celles qui ont voulu un enfant malgré tout et celles qui se le sont interdit, les situations sont incroyablement hétérogènes », raconte la chercheuse. Une de ces femmes a perdu son emploi à cause du VIH, une autre a décidé de sortir de l’AI (assurance invalidité) et tout fait pour retrouver du travail. Il y a même deux cas de contamination «volontaire»: une participante affirme qu’elle cherchait ainsi une forme de suicide, une autre que son compagnon a renoncé par amour à se protéger afin de «tout partager» avec elle.

« Maladie de la relation »

Au-delà de ces différences, un élément récurrent se dégage cependant, que Vanessa Fargnoli ne s’attendait pas à sentir si présent: presque toutes ces histoires ont été marquées par des épisodes de violence – physique, sexuelle ou psychologique – antérieurs à l’infection. « On sait que certains traumatismes conduisent à ne plus se respecter. Est-ce que de telles prédispositions pourraient expliquer que ces femmes ne se sont pas protégées ? C’est une hypothèse à vérifier. A ce stade en tout cas, je perçois déjà le sida comme une ‘maladie de la relation’ », déclare la sociologue.

Tous les ingrédients de la perspective des parcours de vie sont réunis dans cette recherche et seront mobilisés pour avancer dans l’analyse: contexte socio-historique (nouvelle maladie, nouveaux traitements), événements critiques (contamination, diagnostic, symptômes physiques), cumul des désavantages et bifurcations (dans les trajectoires amoureuse, familiale, professionnelle, et bien évidemment de santé). Dans le cas du sida, l’approche empirique et inductive de Vanessa Fargnoli rejoint sans difficulté les paradigmes de la théorie: « développement tout au long de la vie » (comment se négocie et se construit l’identité, quelles sont les ressources mobilisées), « vies liées » (particulièrement perceptibles dans le cas d’une maladie venant des autres et impactant le reste des proches), « intentionnalité » ou « capacité d’agir » (soit les stratégies mises en place par les individus concernés, faites également d’évitement et de compensations).

« Maladie du paradoxe »

« Maladie de la relation », le sida est aussi, selon Vanessa Fargnoli, la « maladie du paradoxe »: « La séropositivité est à la fois la pire et la meilleure chose qui soit arrivée à ces femmes. Depuis elles ont été obligées de commencer à se respecter, à prendre soin d’elles; certaines ont énormément développé leur spiritualité pour s’en sortir », détaille la chercheuse.

Selon elle, le paradoxe tient également dans le fait que le sida a perdu en capacité de nuisance au niveau biologique, mais pas au niveau social: il n’est plus mortel mais reste perçu comme sale. Ses victimes sont à la fois invisibles et stigmatisées, normales et vulnérables. Par ailleurs, si le virus est bel et bien maîtrisé, elles souffrent énormément des effets secondaires du traitement – problèmes neurologiques, de foie, de métabolisme. Enfin elles sont partagées entre culpabilité et secret d’une part, volonté de se livrer et de partager leur expérience d’autre part.

Et puis, alors qu’elles sont elles-mêmes victimes, beaucoup de femmes interrogées se distinguent par leur volonté de protéger l’homme qui les a contaminées, ou de protéger leur entourage en cachant ou minimisant leur état. Elles refusent la pitié, estiment qu’elles n’ont pas le droit de se plaindre. Et parmi les paradoxes en figure encore un dernier, et non des moindres: souvent leurs propres enfants, adolescents ou jeunes adultes, tous séronégatifs grâce aux progrès de la science, ne prennent pas systématiquement les précautions nécessaires dans leurs relations intimes..

Comment vivre

Vanessa Fargnoli relate que plusieurs femmes ont hésité à témoigner au motif qu’elles estimaient ne pas être un bon exemple, parce qu’elles s’en sortent plutôt bien, et que cela ne correspond pas à l’image à faire passer pour la prévention. Pourtant leur histoire démontre mieux que certains clichés à quel point tout le monde est concerné par le risque, et combien vivre avec le VIH n’a rien d’anodin, même aujourd’hui.

« Il y a peut-être un biais de sélection, déclare-t-elle, mais les femmes que j’ai rencontrées sont toutes des battantes. Elles ont découvert que le virus les avait rendues plus tolérantes, plus concernées par les autres, mais aussi plus exigeantes dans leurs relations. » Elle cite en exemple le parcours de cette ancienne serveuse, autrefois battue par son mari en toute impunité, qui après le diagnostic s’est reconstruite à travers le milieu associatif et a renoué des liens plus forts que jamais avec sa famille.

Et Vanessa Fargnoli de conclure: « Même celle qui a attrapé le sida consciemment pour se détruire a finalement réussi à donner du sens à sa vie. Toutes disent qu’avant le VIH leur vie était moins bonne. Etonnamment, certaines ne voudraient pas qu’on leur enlève le virus. Il leur a appris comment vivre, et non comment mourir. »

 

« Parcours de vie, Inégalités et Politiques sociales » :  une nouvelle orientation de Master à l’UNIL

« Parcours de vie, Inégalités et Politiques sociales » : une nouvelle orientation de Master à l’UNIL

Le nouveau plan d’études de Master en sciences sociales de l’Université de Lausanne fait la part belle aux parcours de vie. Recentré sur quatre orientations au lieu de sept, il se veut davantage professionnalisant. Une vingtaine de chercheurs du Pôle de recherche national LIVES y enseigneront dès la rentrée prochaine. Les inscriptions sont ouvertes jusqu’au 30 avril 2015.

La refonte du Master en sciences sociales de l’UNIL a abouti. Dès septembre 2015, les détenteurs d’un bachelor pourront poursuivre leurs études en vue d’obtenir le grade suivant en choisissant parmi quatre orientations entièrement repensées.

Les quatre orientations spécifiques sont : « Parcours de vie, Inégalités et Politiques sociales », « Droits humains, Diversité et Globalisation », « Culture, Communication et Médias », « Corps, Science et Société ».

Des chercheurs LIVES enseigneront dans les quatre orientations, avec une prédominance dans la première.

Formation qualifiante

Selon l’objectif général du nouveau plan d’études, « Les enseignements au programme permettent à l’étudiant-e d’acquérir des compétences complémentaires et nécessaires à une insertion dans les milieux professionnels tels ceux des institutions sociales, culturelles, politiques ou sanitaires comme dans les milieux de la recherche, de la communication et des services. »

Par le passé, une des sept orientations de l’ancien Master en sciences sociales abordait déjà le thème des parcours de vie, mais était peu suivie en raison de son image peu professionnalisante.

« Nous avions surtout des personnes qui se destinaient à la recherche ; une ou deux aux ressources humaines. Le fait de réunir parcours de vie, inégalités et politiques sociales sera maintenant plus attractif pour des étudiant-e-s visant par exemple des carrières dans l’administration », explique Jean-Marie Le Goff, maître d’enseignement et de recherche (MER), responsable de l’ancienne filière de formation en sciences sociales et membre du bureau de la Commission d'enseignement qui a travaillé à cette réforme.

Lui-même membre d’une équipe de projet au sein du Pôle de recherche national LIVES, il sera notamment responsable, avec Jacques-Antoine Gauthier - autre MER et chercheur LIVES - d’un atelier de recherche intitulé « Dynamiques sociales I », qui sera obligatoire dans l’orientation « Parcours de vie, Inégalités et Politiques sociales » et dans l’orientation « Droits humains, Diversité et Globalisation ».

Le Master en sciences sociales comprendra un tronc commun aux quatre orientations pendant le premier semestre, avec deux enseignements méthodologiques et trois enseignements thématiques transversaux. Dès le deuxième semestre, les étudiant-e-s suivront une orientation spécifique composée d’enseignements spécifiques obligatoires et de cours à choix. Ils auront également l’occasion de faire un stage en milieu professionnel au troisième semestre, avant la finalisation de leur mémoire de Master au quatrième et dernier semestre.

Les orientations spécifiques seront nourries par les recherches menées au sein de l’Institut des Sciences Sociales, parmi lesquelles figurent plusieurs études du PRN LIVES sur la vulnérabilité.

>> Voir le descriptif du Master en sciences sociales

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