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"Vieillissement et pouvoirs d'agir. Entre ressources et vulnérabilités": colloque REIACTIS 2016

Les 5èmes rencontres internationales du Réseau d’Etude International sur l’Age, la Citoyenneté et l’Intégration Socio-économique (REIACTIS) veulent aborder la dynamique des ressources et des vulnérabilités sous l’angle des pouvoirs d’agir que les personnes vieillissantes peuvent maintenir ou acquérir au long de leur trajectoire de vie. L'événement aura lieu lieu du 10 au 12 février 2016 à l'Université de Lausanne, organisé en collaboration avec la Haute-école spécialisée de Suisse occidentale (HES-SO) et le Pôle de recherche national LIVES. Le délai de l'appel à contribution est fixé au 30 avril 2015.

Avant-programme

La réflexion mobilisera et questionnera la pertinence heuristique des concepts les plus utilisés pour rendre compte des processus à l’oeuvre dans les parcours de vie (intégration, exclusion, socialisation, déprise, empowerment, etc.), que ce soit en lien avec un questionnement sur la sphère publique (opportunités professionnelles et de formation, exercice de la citoyenneté, participation sociale et vie associative), la sphère privée (relations familiales, amicales, de voisinage ou de couple, etc.), ou à l’articulation entre privé et public (vie en institution notamment). Dans le fil de ce questionnement, les organisateurs invitent les contributeurs et contributrices à s’interroger sur la définition des ressources et des vulnérabilités en lien avec l’avancée en âge. Comment les appréhender au regard du respect de la volonté des individus et des principes de justice et de solidarité, dans les multiples contextes et moments des parcours de vie ? Comment expliquer les dynamiques différentielles des vulnérabilités et des ressources ? Quels rôles jouent le genre, la génération, l'origine sociale ou « ethnique » dans ces dynamiques ? Comment le contexte économique, les politiques publiques (par exemple l’accès aux services de santé et l’aide à domicile) ou les représentations sociales (âgisme par exemple) contribuent-ils à façonner le pouvoir d’agir aux différents âges de la vieillesse ? Les échanges croisés de ce 5ème colloque international permettront de mieux saisir comment l’avancée en âge peut amener tout à la fois des pertes de pouvoirs et des formes d’émancipations, des vulnérabilités et des ressources nouvelles.

Plateforme d’échange autour des enjeux de citoyenneté et d’intégration sociale des personnes âgées, le REIACTIS mobilise depuis 2006 des formes d’analyses plurielles portant sur les traditions culturelles et anthropologiques, les institutions sociales et sanitaires mais également les expériences personnelles dans un contexte globalisé. Il relie chercheuses et chercheurs, praticiennes et praticiens, aînées et aînés afin de favoriser les échanges entre les différents types d’acteurs ayant un intérêt pour le vieillissement, comme objet d’étude ou d’action. Fidèle au caractère international et multidisciplinaire qui caractérise le REIACTIS depuis sa création, le 5ème congrès de Lausanne sera l’occasion d’ouvrir le débat à partir de recherches et de pratiques issues d’une grande variété de pays.

L’originalité heuristique du colloque de 2016 réside dans la volonté d’aborder la question controversée des vulnérabilités liées à l’âge en la reliant à ses contrepoints, les ressources et le pouvoir d’agir, que ce soit au niveau micro, méso ou macro social. Il s’agira d’appréhender les populations âgées dans leur diversité et leurs capacités à gérer leur existence, à s’intégrer socialement, économiquement et politiquement et à construire des formes de résistances individuelles ou collectives. Le colloque sera aussi l’occasion d’identifier et de questionner les formes et les conditions de l’innovation sociale à vocation émancipatrice (au travers de modalités d’information et de communication, de soutiens aux processus d’apprentissage, de formation, d’autoformation ou d’expression) ainsi que le rôle des mouvements sociaux, ou organisations qui pèsent sur les processus décisionnels (au niveau international, national, régional ou local). Dans une perspective comparative, on s’interrogera sur la manière dont les différents contextes économiques (croissance de certains pays asiatiques ou africains, ou à l’inverse, crise d’une partie des pays européens par exemple) induisent des mises en place ou des révisions des politiques publiques de nature à affaiblir mais aussi à renforcer certaines catégories de personnes âgées. Plus spécifiquement, cette réflexion générale se déclinera autour de trois axes principaux :

1) Les pouvoirs d’agir au prisme de l’innovation sociale et de l’action collective

Le pouvoir d’agir des personnes âgées est lié aux formes de solidarité et d’intégration que celles-ci peuvent mobiliser – solidarités familiales, relations de proximité (voisinage, communauté) ou vie associative –, ainsi qu’à la capacité des individus et des groupes sociaux à se mobiliser pour faire valoir leur point de vue. Ainsi, différentes formes d’action collective permettent aux personnes vieillissantes de s’exprimer et de définir elles-mêmes leurs besoins, qu’il s’agisse de mouvements sociaux, d’organisations citoyennes, de groupes d’entraide ou de coalitions cherchant à peser sur les processus décisionnels aux différents échelons administratifs. Ces modes de solidarités comme les formes diverses que prennent ces collectifs en lien avec l’âge et le vieillissement sont révélateurs tant des attentes et des besoins que des ressources de ces individus ou groupes sociaux.

Dans un contexte de restriction budgétaire, de transformation des modèles économiques, de recomposition familiale et de croissance des cas de dépendance liés à l’âge, les autorités nationales ou internationales (UE, OCDE, ONU) en appellent aujourd’hui à l’innovation sociale dans le domaine des politiques du vieillissement. Dans cette perspective, cet axe thématique sera l’occasion de s’intéresser d’une part aux nouveaux besoins ou manques que formulent et révèlent ces collectifs et ces nouvelles solidarités, que ce soit dans leur dimension individuelle (lutte contre l’isolement) ou collective (pallier un manque dans les services sociaux). D’autre part, cet axe thématique s’intéressera à l’innovation dont ces collectifs font la démonstration (par l’organisation de services ou la mise à l’agenda de problématiques inédites notamment) et à ses limites. Que ce soit dans des formes d’entre soi ou au contraire à l’occasion de manifestations publiques, ces groupements font la preuve de solidarités qui sont autant de signes de (ou de remparts contre des) vulnérabilités.

2) Action publique et reconfiguration de la citoyenneté des personnes âgées

La capacité des individus à faire face à l’avancée en âge dépend de la capacité des régimes d’action publiques et des professionnels de l’action sociale à mettre en oeuvre des programmes et des services à même de soutenir l’intégration des personnes dans des dynamiques économiques, sociales ou politiques. Dans ce sens, les régimes d’action publique nationaux, mais aussi régionaux ou locaux contribuent à définir la citoyenneté des personnes âgées. C’est à travers eux en effet que se déterminent et se concrétisent les droits civils, politiques et sociaux ainsi que l’accès à ces droits et la capacité à les mobiliser. Dans les pays occidentaux, les politiques et les interventions sociales semblent miser sur une citoyenneté active des personnes âgées, favorisant la personnalisation de l’accompagnement, l’autonomie des personnes ou le libre choix des services : on peut penser ici aux nouvelles formes d’interventions socio-sanitaires moins centrées sur le soin que sur l’accompagnement, au développement des gérontotechnologies qui transforment les formes de dépendances, ou aux nouvelles formes d’habitats et d’action urbanistique visant à l’intégration et la qualité de vie des personnes vieillissantes. Pour autant, ces politiques peuvent aussi se révéler source de contraintes, d’exclusions, d’inégalités ou de vulnérabilités nouvelles. Ainsi, les compétences pour solliciter, comprendre, connaître ou même financer les aides, outils ou dispositifs se révèlent socialement inégales. De la même manière, nombre de réformes en lien avec la crise économique récente ont des implications directe pour certaines personnes âgées (perte de droits, suppression de programmes d’accompagnement, précarisation, etc.).

Dans cette perspective, cet axe thématique interrogera la manière dont différentes formes d’action publique et d’intervention sociale contribuent à redéfinir la citoyenneté des personnes âgées. Dans le champ des politiques sociales, mais aussi de l’emploi ou de la santé, comment et par quels mécanismes se redessine aujourd’hui la carte de l’inclusion et d’exclusion, de l’égalité et de l’inégalité, en lien avec l’âge ? L’action publique et ses liens avec la citoyenneté pourra être saisie à travers les instruments mobilisés (techniques, architecturaux, institutionnels, etc..), les publics cible, la variété des acteurs (public, marchands, associatifs) et les pratiques d’intervention. Dans une approche comparative, on pourra également questionner le rôle des nouveaux référentiels et des concepts rattachés aux réformes - comme le « nouveau management public » (ou New public management), les notions d’efficience ou même d’empowerment.

3) Adaptation et socialisation dans les parcours de vieillissement

Le vieillissement peut être, dans certaines configurations, associé à un processus de perte du pouvoir d’agir sur soi, de perte de pouvoir social, économique et politique. Comment les individus (âgés) composent-ils avec un monde qui change ? La modification des repères familiaux, identitaires, économiques et politiques peut-elle potentiellement fragiliser certains publics âgés ? Comment ces populations âgées se préparent-elles et réagissent-elles aux transitions, aux crises, aux opportunités ou aux deuils auxquels elles font face ? Dans le cadre de cet axe thématique, il s’agira de mieux cerner les dispositions ou les mécanismes qui font que certains individus (âgés) vivent mieux que d’autres l’évolution de leur situation personnelle (santé, économique, sociale, etc.) mais également de la société. Cette compréhension devrait aider à une meilleure compréhension des vulnérabilités et des moyens de les surmonter.

De manière plus générale, cet axe thématique permettra de réfléchir plus spécifiquement à la notion de socialisation c’est-à-dire aux dispositions et aux compétences acquises tout au long de son existence en lien avec l’avancée en âge. Si tout individu (âgé) est pour une large part le produit d’expériences socialisatrices successives et/ou parallèles par lesquelles il est passé, et si la vulnérabilité sociale est le produit d’une disjonction entre des expériences socialisatrices et des contextes d’action, peut-on encore parler de processus de socialisation dans le grand âge ?

Propositions de communication

Trois formes d’interventions sont possibles dans le cadre de ce congrès.

  1. Des communications orales, qui auront lieu dans le cadre des sessions organisées autour des trois axes.
  2. Des posters qui bénéficieront d’une session spéciale ;
  3. Des symposiums (sessions panel), proposés autour d’une problématique particulière du congrès et de ses axes. Ces symposiums devront réunir trois à quatre contributions de chercheuses ou chercheurs issus de – ou travaillant sur – plusieurs pays. Leur durée sera de 90 minutes. Le format des symposiums est intentionnellement laissé ouvert mais leurs responsables sont encouragés à élaborer des propositions qui favorisent les échanges avec le public. Les propositions de symposiums doivent comporter les éléments suivants : les noms et affiliations des responsables, le titre du symposium, un résumé, les noms, emails et affiliations des intervenantes et intervenants, ainsi que les thèmes des interventions.

Les propositions de contributions, de posters et de symposiums peuvent être rédigées en français, anglais ou espagnol.

Les différentes propositions, d’un maximum de 3'000 caractères (espaces compris), doivent parvenir le 30 avril 2015 au plus tard avec une indication, le cas échéant, de l’axe thématique dans lesquelles elles s’inscrivent.

Elles doivent être déposées directement sur le site du colloque : www.reiactis2016.ch

En cas d’acceptation, le texte de la communication devra parvenir aux organisateurs jusqu’au 30 novembre 2015 pour être transmis aux modérateurs et modératrices.

Les interventions pourront avoir lieu en français, anglais ou espagnol. Cependant, une traduction simultanée ne peut être garantie pour l’ensemble des sessions.

Calendrier

  • Délai pour l’envoi des propositions : 30 avril 2015
  • Notification de l’acceptation/refus des propositions de communication : 15 juillet 2015
  • Délai pour l’envoi des communications : 30 novembre 2015.

Lieu

Université de Lausanne, Bâtiment Amphimax, Quartier Sorge, 1015 Lausanne

http://www.unil.ch/ci/fr/home/menuinst/bienvenue/plan-dacces.html

Comité d’organisation

Jean-François BICKEL, Michèle GUIGNARD, Valérie HUGENTOBLER, Rosita KORNFELD, Alexandre LAMBELET, Barbara LUCAS, Pascal MAEDER, Christian MAGGIORI, Dario SPINI, Daniel THOMAS, Jean-Philippe VIRIOT-DURANDAL, Peter VOLL.

Conseil d’expert-e-s scientifiques

Les communications seront évaluées par un Conseil scientifique composé d’expertes et d’experts internationaux. Pour la liste complète : www.reiactis2016.ch/conseil_scientifique

Adresse de contact :

Colloque REIACTIS 2016 - reiactis2016@eesp.ch

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Le vieillissement actif est-il un idéal atteignable pour les moins favorisés ?

Dans une thèse défendue le 26 février 2015 à l’Université de Genève dans le cadre du Pôle de recherche national LIVES, Laure Kaeser s’interroge sur « les normes contemporaines du vieillissement au prisme des parcours de vie » en prenant le cas des personnes âgées issues de la migration économique. Au terme d’une plongée passionnante dans l’interaction entre les trajectoires migratoires et les politiques publiques du pays d’accueil en matière de retraite, la chercheuse invite à prendre en compte la pluralité des formes de vieillissement et à favoriser une démocratisation de l’accès aux ressources.

Parmi les personnes âgées en Suisse, il y a des migrants. Ce fait n’a pas échappé à l’équipe de chercheuses et chercheurs impliqués dans l’enquête Vivre-Leben-Vivere (VLV) menée au Centre interfacultaire de gérontologie et d’études des vulnérabilités (CIGEV) de l’Université de Genève. L’étude est soutenue par le Pôle de recherche national LIVES et plusieurs doctorant-e-s y travaillent.

Du fait de leur âge, de leur origine et de leur position socio-économique, les personnes étrangères peu qualifiées de plus de 65 ans forment une population difficile à atteindre, encore mal connue de la recherche et peu prise en compte par les politiques sociales. C’est pourquoi l’enquête VLV a collecté des données à Bâle et Genève sur 365 retraités issus d’Italie, d’Espagne et du Portugal, soit les trois principaux pays de provenance d’anciens travailleurs immigrés de secteurs comme la construction, l’industrie ou le nettoyage. C’est sur cet échantillon, au sein d’un ensemble plus large de 3600 répondants examinés par VLV, que Laure Kaeser a choisi de travailler.

Un concept ambivalent et normatif

La jeune sociologue observe comment les apports de la gérontologie d’une part et les politiques de l’Etat social moderne de l’autre concourent à construire et encourager le modèle du « vieillissement actif », étant entendu que les personnes âgées vivent mieux et coûtent moins quand leur pouvoir d’action est maintenu. Elle constate cependant l’ambivalence de ce concept et son aspect normatif, et se demande si le « bien vieillir » véhiculé par l’image du « senior actif » ne laisse pas de côté celles et ceux dont le parcours de vie n’a pas permis d’accumuler les ressources nécessaires. En incitant les aînés à travailler plus longtemps, à se maintenir en forme par le sport, à se cultiver, à entretenir leur réseau et à se rendre utiles, ce discours risque de marginaliser encore davantage les plus vulnérables et les moins intégrés. Or les données recueillies par VLV montrent bien que les migrantes et les migrants sont surreprésentés parmi celles et ceux dont l’état de santé, les moyens matériels et le niveau d’éducation sont les plus bas.

La perspective des parcours de vie permet à la chercheuse de mettre en rapport les trajectoires migratoires, professionnelles, familiales et de santé, et d’analyser leurs interactions avec la réalité institutionnelle du pays hôte. Elle conduit à s’intéresser au contexte historique et social de ces biographies (les épisodes xénophobes ont laissé des traces…), à leur temporalité et à la manière dont les valeurs et les normes sociales ont été internalisées (ou pas) par des individus pris entre différents référentiels. La recherche de Laure Kaeser montre ainsi que la notion de vieillissement actif possède une forte connotation ethno-centrée et correspond avant tout aux sujets les plus favorisés culturellement, socialement et économiquement. Et puisque les rapports de domination sont présents, les questions de l’articulation de l’origine et de l’âge avec le genre se posent également à la chercheuse, qui perçoit d’importantes différences hommes-femmes dans les contraintes et les opportunités de cette génération.

Qu’est-ce que l’activité ?

« Un homme qui passe sa journée devant la télé au lieu de s’activer est-il fatigué ? souffrant ? isolé ? A l’inverse, celui qui préfère bricoler ou aller au bistrot cherche-t-il à s’occuper ou à s’extraire de la sphère domestique dont il se sentirait "chassé" par sa femme ? Et aurait-il le même genre d’occupation s’il avait les moyens de voyager ? Est-ce que cela a du sens d’inciter les migrants à la randonnée si cela n’a jamais fait partie de leur pratique avant la retraite ? », se demandait Laure Kaeser lors d’un entretien à quelques jours de la défense de sa thèse pour illustrer quelques stéréotypes sur l’(in)activité des migrants.

Une des richesses de son manuscrit tient dans la réflexion qu’elle mène dans sa conclusion sur le rôle et la responsabilité du milieu académique. Les difficultés rencontrées par VLV pour rassembler des participant-e-s issu-e-s de la migration forment un chapitre entier de sa thèse, et ne sont pas étrangères à ce questionnement. Car de nombreux migrants ont montré une certaine tendance à se méfier des personnes mandatées pour collecter les données de l’enquête, assimilées à des agents de l’Etat. Et de fait, selon la chercheuse, le risque existe que la recherche soit instrumentalisée et génératrice d’injonctions normatives. D’une vision holistique du vieillissement actif, on a vite fait de glisser vers une vision productiviste visant seulement à réaliser des économies…

Laure Kaeser affirme adhérer quant à elle à une posture de chercheuse impliquée dans la cité, soucieuse de « faire entrer dans le débat public les conquêtes de la science » et de donner « la parole aux gens sans parole », à travers notamment des arènes discursives qui intègrent l’ensemble des personnes âgées.

Pour un vieillissement démocratique

A la fin de sa réflexion, elle évoque plusieurs pistes pour sortir de l’ambivalence d’un vieillissement actif voulu comme émancipateur mais pourtant contraignant : plusieurs concernent des idées déjà avancées ailleurs en faveur d’un système plus égalitaire de pensions. Elle appelle surtout à favoriser « un vieillissement démocratique qui offre la place à des formes plurielles de vieillissement et porte comme idéal de société la démocratisation de l’accès aux capitaux économique, culturel et social tout au long du parcours de vie ».

Sa thèse se termine par ces mots: « La force de la communauté se mesure au bien-être du plus faible de ses membres ». Un retour aux fondamentaux, puisque cette idée forte est tout simplement le préambule de la Constitution suisse…

Commentaires du jury

Lors de sa défense, les membres du jury ont relevé « l’engagement réfléchi de la chercheuse dans son travail, sa capacité à prendre en compte les critiques pour améliorer sa discussion conclusive, le talent avec lequel elle a défendu ses vues, ainsi que son aptitude à mobiliser des collaborations », rapporte un de ses directeurs de thèse, le Prof. Michel Oris.

A travers cette recherche, Laure Kaeser a en effet su tirer le meilleur parti du réseau LIVES. En témoignent son appui sur le travail collectif qu’a été l’enquête VLV, sa construction théorique faisant place à une certaine interdisciplinarité, et surtout la co-écriture de plusieurs articles avec d’autres jeunes chercheurs dont les compétences théoriques et méthodologiques lui ont été précieuses, souligne-t-elle.

Ayant ajouté à son travail de doctorat un DAS (Diploma of Advanced Studies) en administration publique, elle est maintenant armée pour jouer son rôle dans la cité. Elle a entamé il y a un mois pour le Canton de Vaud une étude exploratoire sur le parcours des personnes bénéficiaires de l’aide sociale.

>> Kaeser, Laure (2015). Personnes âgées issues de la migration et vieilissement actif. Interroger les normes contemporaines du veillissement au prisme des parcours de vie. Sous la direction de Claudio Bolzman et Michel Oris. Université de Genève.

Syriens, Roumains, Erythréens… Une "Bibliothèque humaine" pour lire en eux comme dans un livre ouvert

Syriens, Roumains, Erythréens… Une "Bibliothèque humaine" pour lire en eux comme dans un livre ouvert

Au cours de la Semaine contre le racisme organisée du 21 au 28 mars 2015 dans plusieurs villes de Suisse et notamment du Valais, vingt-sept parcours de vie ayant un fort rapport avec la migration se dévoileront au public sur le mode de la confidence. Une chercheuse LIVES d’origine roumaine a décidé de se prêter au jeu.

Souvenirs de mondes qui n’existent plus, déchirures, secrets, histoires d’amours impossibles et de retrouvailles, rencontres, destruction et reconstruction : comment partager ces expériences autrement qu’en tête-à-tête ? C’est là toute la magie de la Bibliothèque humaine, un concept inventé au Danemark il y a une quinzaine d’année et qui est reproduit depuis 2013 à chaque Semaine valaisanne contre le racisme avec la coordination de la comédienne Rita Gay.

L’idée est de passer une demi-heure, ou plus si entente, seul-e avec une personne transformée en « livre humain » qui vous entraîne sur les pas de sa propre histoire. A la fin du récit, le dialogue peut s’ouvrir – ou pas. L’oralité et la spontanéité sont reines. Cette année à Sion, Martigny, Monthey et Sierre, les conteurs et les conteuses seront originaires de quasiment tous les continents.

Née en 1979 sous le régime de Ceausescu et travaillant maintenant comme chercheuse au Pôle de recherche national LIVES, Oana Ciobanu racontera sa trajectoire qui l’a emmenée de Bucarest à Genève en passant par plusieurs étapes comme Budapest, Hambourg, Edinbourg et Lisbonne. « Mais ce n’est pas la séquence des villes qui compte, c’est surtout ce qui s’est passé dans ces villes, les personnes que j’ai rencontrées, comment j’ai vécu chaque endroit et l’héritage que chaque ville a laissé dans mon histoire. (…) Ma migration m’a appris à rêver à quelque chose de plus », note la sociologue dans le programme de la Bibliothèque humaine.

Spécialiste des migrations internationales et des populations âgées, Oana Ciobanu a été séduite par le projet, qu’elle compare à « un retour à une culture orale des sociétés traditionnelles, où la sagesse, les coutumes, les connaissances et l’histoire se transmettaient à travers la narration. »

Elle-même a d’ailleurs utilisé l’analyse narrative dans son travail de thèse. Un intérêt que la chercheuse explique ainsi : « La complexité de la narration réside dans ce que l’on choisit de dire et en même temps d’omettre, dans la façon dont l’histoire se construit par rapport à notre interprétation de l’autre, notre auditeur. Et la construction d’une histoire ne doit pas forcément correspondre au parcours réel d’une vie, mais surtout à notre besoin de se rappeler, de souligner, de mettre en évidence notre histoire subjective. L’écoute active de la vie d’un autre a pour but de nous rapprocher, nous faire oublier que nous sommes des migrants et des natifs, que l’on soit de la première, deuxième ou troisième génération en Suisse. Finalement nous sommes simplement des personnes riches de leur histoire de vie »…

>> Programme complet de la Bibliothèque humaine

  • 24 mars à Sion entre 17h00 et 22h00
  • 25 mars à Martigny entre 16h30 et 21h30
  • 26 mars à Monthey entre 16h00 et 21h00
  • 28 mars à Sierre entre 14h00 et 19h00

 >> Réservations

>> www.semainecontreleracisme.ch

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Pour faire face aux désavantages structurels, avoir une identité qui relie aux autres est un atout

Dans un papier publié dans le British Journal of Social Psychology, Mouna Bakouri démontre comment les personnes issues de milieux désavantagés qui se définissent comme connectées à un groupe sont mieux armées pour surmonter les obstacles qui se dressent sur leur parcours de vie. Selon cette doctorante du Pôle de recherche national LIVES à l’Université de Lausanne, ces individus maintiennent une meilleure estime d’eux-mêmes résultant d’un sentiment plus fort d’efficacité. Ses conclusions plaident pour des politiques d’intégration qui prennent en compte ce constat.

La psychologie sociale a déjà montré la force de l’identification avec un groupe pour réduire le sentiment de dévalorisation sociale. Dans son article publié le 12 février 2015, Mouna Bakouri va plus loin en mettant en avant le pouvoir capacitant des bonding identities (c’est à dire des identités qui sont définies par un lien avec les autres) pour les personnes faisant face à des barrières dans leurs projets de vie. Elle invoque que ces identités « reliantes » ne sont pas uniquement des identités collectives basées sur l’origine ethnique ou le profil professionnel, mais peuvent également provenir d’identités relationnelles basées sur la famille ou les amis. En comparant des individus qui mentionnent ces types d’identité comme les plus importants dans leur autodéfinition avec d’autres individus qui choisissent de se décrire à travers une identité plus personnelle (comme un trait de caractère ou une activité), Mouna Bakouri a constaté que le sentiment d’être connecté a un effet protecteur sur le sentiment d’efficacité et contre les stresseurs du parcours de vie.

Les périodes de transitions rendent souvent les contraintes structurelles encore plus perceptibles. C’est particulièrement le cas entre l’adolescence et l’âge adulte et au moment du passage à la vie professionnelle. L’étude de Mouna Bakouri s’est penchée sur un échantillon de 365 individus en Suisse âgés de 15 à 30 ans, et composé d’employés, d’apprentis et de pré-apprentis encore en recherche d’une place d’apprentissage après la fin de leur scolarité obligatoire. Une majorité de pré-apprentis était d’origine étrangère, contre seulement 11% des employés, reflétant bien les difficultés structurelles rencontrées par les personnes issues de la migration pour accéder à l’emploi.

Les participants ont été invités à remplir un questionnaire qui les interrogeait sur plusieurs aspects, tels que leurs soucis financiers, leur niveau d’estime de soi, la perception de leur capacité à faire face, la perception des obstacles et l’évaluation de leurs projets. En utilisant une version adaptée du questionnaire « Who Am I » (qui suis-je), l’enquête demandait aux répondants de définir l’identité qui les décrivait le mieux. Les réponses étaient ensuite codées de sorte à pouvoir distinguer entre les individus possédant un soi « relié » ou « non-relié ».

La première hypothèse était que les participants de groupes socialement désavantagés perçoivent de plus grandes barrières. Cela a été le cas, particulièrement pour les personnes avec des difficultés financières, les pré-apprentis et les étrangers ; l’âge et le genre n’avaient aucun effet. La seconde hypothèse était que la perception de barrières a un impact négatif sur l’estime de soi. Ce modèle s’est avéré juste, indépendamment du statut professionnel, de la nationalité ou du niveau de soucis matériels. La troisième hypothèse était au cœur du papier de Mouna Bakouri : lorsque les obstacles étaient élevés, les personnes avec une identité reliée réussissaient à maintenir une estime de soi significativement meilleure que ceux qui se définissaient par une identité personnelle. Cela peut s’expliquer par la quatrième et dernière hypothèse, dont le modèle a également été testé avec succès : le rôle protecteur des bonding identities sur l’estime de soi est lié à une confiance renforcée des individus dans leur faculté à surmonter les difficultés.

« L’existence de liens sociaux, indépendamment de la source de ces liens, semble être un facteur clé de résilience quand sa capacité d’action est structurellement restreinte », conclut Mouna Bakouri. Elle ajoute que les résultats de cette étude « ont une implication cruciale pour les interventions destinées à renforcer le pouvoir d’agir et le sentiment d’efficacité des jeunes afin de les aider à aborder les transitions critiques du parcours de vie ». Ceci vient contredire le « credo libéral » de l’individualisme et argumente en faveur de programmes qui « travaillent avec les identités de groupe et non contre elles ».

>> Mouna Bakouri, Christian Staerklé (2015). Coping with Structural Disadvantage: Overcoming Negative Effects of Perceived Barriers through Bonding Identities. British Journal of Social Psychology. Advance online publication.

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"Dynamiques collectives, (dé-)régulations sociales et espaces publics": congrès 2015 de la SSS

Des appels à communications sont lancés pour les 39 ateliers du congrès annuel de la Société suisse de sociologie, qui se tiendra à l'Université de Lausanne du 3 au 5 juin 2015. Le délai pour soumettre un papier est fixé au 13 mars. Nombre de chercheurs et chercheuses du Pôle de recherche national LIVES sont impliqués dans l'organisation du congrès et des ateliers.

Les processus actuels d’individualisation et de dé-régulation s’accompagnent cependant de nouvelles dynamiques collectives et de formes d’association inédite, susceptibles de créer de nouvelles normes. "La recherche sociologique sur les processus de fragmentation sociale mérite ainsi d’être articulée à l’examen des formes variées, souvent tâtonnantes, de reconstitution du lien social et de formation de nouvelles instances de régulation sociale, que ce soit à l’échelle microsociale de la famille, du réseau social ou du parcours de vie ou à l’échelle plus macrosociale des groupes sociaux qui tentent d’imposer de nouveaux repères identitaires, culturels ou religieux dans l’espace public", annonce le site du congrès.

Les keynote speakers seront Katherine Stovel (University of Washington), Luc Boltanski (Ecole des hautes études en sciences sociaes - EHESS, Paris), Sighard Neckel (Institut für Sozialforschung an der Johann Wolfgang Goethe-Universität, Frankfurt), et Jacques Commaille (École normale supérieure de Cachan).

Dans le comité scientifique figurent notamment Felix Bühlmann, Farinaz Fassa Recrosio, Jacques-Antoine Gauthier, Nicky Le Feuvre, Muriel Surdez, membres du PRN LIVES.

D'autres chercheurs et chercheuses LIVES sont également impliqués dans l'organisation des ateliers 1, 2, 3, 7, 16, 26 et 34: Isabelle Zinn, Jean-Michel Bonvin, Jean-Pierre Tabin, Marc Perrenoud, Claudine Burton-Jeangros, Marieke Voorpostel, Laura Bernardi.

>> Voir les appels à communication des 39 ateliers (délai de soumission: 13 mars)

Image iStock © Alex Doubovitsky

Pour étudier la vulnérabilité dans les parcours de vie, il faut des observations répétées dans le temps

Le Fonds national suisse de la recherche scientifique (FNS) vient d’octroyer 14.5 millions de francs au Pôle de recherche national LIVES pour une deuxième phase de quatre ans. Grâce à cette marque de confiance, les équipes des Universités de Lausanne, Genève, Berne et Zurich vont pouvoir poursuivre les enquêtes longitudinales initiées dans la première phase. Un suivi essentiel pour déboucher sur des constats scientifiques de qualité.

En accordant 100% du financement de la première phase (2011-2014) pour la nouvelle période qui commence, le FNS a indiqué dans son courrier du 23 janvier 2015 que l’évaluation du PRN LIVES avait abouti à un « résultat clairement positif ».

Disposer de données longitudinales est primordial dans le cas de LIVES. Cela signifie répéter plusieurs fois les mêmes enquêtes auprès des mêmes échantillons de population, afin de voir leur évolution. Sur les neuf projets du Pôle, plusieurs se basent sur des données quantitatives de panel, qui nécessitent de gros moyens humains et financiers pour la récolte, le traitement, l’analyse et le suivi des données issues de plusieurs milliers d’individus.

Populations vulnérables

Dans le cadre du projet IP201, dirigé par le Prof. Dario Spini, directeur du PRN LIVES à l’Université de Lausanne, le financement du FNS permettra de poursuivre la récolte de données auprès de jeunes adultes ayant grandi en Suisse, avec une surreprésentation de personnes nées de parents étrangers. Un autre volet, en collaboration avec le Canton de Vaud, s’intéresse aux personnes à faible revenu. Ces deux sur-échantillonnages s’insèrent dans le cadre du 3e échantillon du Panel suisse de ménages.

« Ces données vont nous permettre de compléter notre compréhension des parcours de vie de deux populations vulnérables qui étaient jusqu’à présent difficiles à analyser. Dans les deux cas nous avons besoin de ces informations pour comprendre comment ces personnes sont intégrées dans la société suisse », explique Dario Spini.

Carrières professionnelles

Afin de creuser l’aspect de l’intégration professionnelle, le projet IP207 mené par le Prof. Jérôme Rossier à l’Université de Lausanne, en collaboration avec une équipe de l’Université de Zurich, entend répéter sept fois son questionnaire lancé en 2012 auprès de personnes avec et sans emploi. Les trois premières vagues sont achevées et il en reste quatre à mener.

« Le monde professionnel s'est globalisé et est devenu moins stable. Les individus changent de plus en plus fréquemment de travail, en moyenne tous les 3 ans pour les personnes entrant sur le marché de l'emploi. Pour bien comprendre les ressources psychologiques, sociales et environnementales que les individus utilisent pour gérer leur parcours professionnel, leur carrière et leur vie, une approche longitudinale est indispensable », estime Jérôme Rossier.

Grand âge

A l’Université de Genève, c’est le grand âge qui est étudié par l’équipe de l’IP213 dirigée par le Prof. Michel Oris, co-directeur du PRN LIVES. Là encore, une approche longitudinale est nécessaire, explique-t-il : « Le vieillissement est un processus, pas un état. Des individus se fragilisent, voire deviennent dépendants ; d’autres conservent leurs ressources. Il faut prendre la mesure de ces inégalités interindividuelles, en saisir les origines dans le parcours de vie et, surtout, décortiquer l’alchimie du bien-être personnel. Et tout cela, seules les personnes elles-mêmes peuvent nous le dévoiler. »

Plus de 3000 personnes âgées de plus de 65 ans résidant dans cinq cantons de Suisse ont ainsi été longuement interrogées en 2011-2012 sur leur parcours de vie, enquête qui sera répétée en 2016 et qui complète d’autres données récoltées depuis plusieurs années par le Centre interfacultaire de gérontologie et d’études des vulnérabilités.

Vie relationnelle

Une autre équipe LIVES, basée à l’Université de Berne et emmenée par la Prof. Pasqualina Perrig-Chiello dans le cadre de l’IP212, approfondit de son côté un aspect plus spécifique du vieillissement, celui de la vie relationnelle en deuxième partie de vie. Deux vagues d’enquête ont déjà été menées en 2012 et 2014, et une troisième se déroulera en 2016.

« La perte des êtres proches est une épreuve inévitable quand on avance en âge. Cependant il existe de grandes différences individuelles, encore peu comprises, dans la manière d’y faire face. Ce projet permet de fournir des données longitudinales sur les diverses voies de l’adaptation psychologique au divorce et au veuvage. Un des objectifs est d’identifier les ressources et possibilités en matière de prévention et d’intervention psychosociales. Ces données ne répondent donc pas seulement à un desiderata scientifique mais également à un besoin avéré en santé publique », affirme la cheffe de projet.

Développer les politiques sociales

Car c’est bien là tout le sens des études menées par le PRN LIVES : identifier comment surmonter la vulnérabilité - économique, sociale, psychologique - afin de stimuler la réflexion sur le développement des politiques sociales.

Pour ce faire, d’importants moyens sont engagés depuis quatre ans et vont continuer à se déployer, en collaboration avec les universités partenaires et la Haute-école spécialisée de Suisse occidentale. La force du PRN LIVES est de combiner les compétences de plusieurs disciplines des sciences sociales et les apports de plusieurs méthodes. Les neuf projets de la 2ème phase, en plus de récolter des données longitudinales, s’intéressent également à d’autres types de données quantitatives et qualitatives, par exemple pour comprendre l’évolution des structures familiales, explorer les questions de genre, observer le monde du travail et mieux cerner le rôle des assurances sociales.

Pour la science en général et la Suisse en particulier, c’est une chance inestimable de pouvoir réunir au sein d’un même programme tous ces éléments empiriques, dans le but de mieux comprendre les dynamiques de stress et de ressources, en articulant une approche multidimensionnelle (à travers les domaines de la vie) avec une approche multi-niveaux (à travers les interactions sociales et institutionnelles) et une approche multidirectionnelle (à travers le temps).

>> Pour en savoir plus : Les recherches LIVES en bref

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Les migrants vivent plus longtemps. Ce paradoxe épidémiologique est vrai aussi en Suisse

Plusieurs facteurs expliquent pourquoi les étrangers et les nationaux sont inégaux devant la mort, montre Jonathan Zufferey dans la thèse qu’il a défendue avec succès à l’Université de Genève le 15 décembre 2014. Une recherche qu’il pourra poursuivre au cours des quatre prochaines années dans le cadre du Pôle de recherche national On the Move.

Dans la plupart des pays industrialisés, les populations allogènes jouissent d’une longévité supérieure à celle des autochtones. Pourtant les personnes d’origine étrangère font plutôt partie des classes socio-économiques les plus défavorisées, habituellement davantage exposées aux risques de mortalité.

Ce paradoxe épidémiologique est au centre du travail de doctorat1 de Jonathan Zufferey, qui s’en est emparé pour l’appliquer au cas suisse grâce aux données de la Swiss National Cohort, basées sur les recensements de 1990 et 2000 et sur l'ensemble des décès survenus en Suisse entre 1990 et 2008. Réalisée dans le cadre de l’IP14 du Pôle de recherche national LIVES avec les professeurs Michel Oris et Gilbert Ritschard de l’Université de Genève comme co-directeurs de thèse, cette recherche était doublement pertinente, puisqu’elle abordait conjointement migration et inégalités, deux problématiques essentielles dans les sciences sociales en général et pour LIVES en particulier.

Jonathan Zufferey a commencé par regarder de plus près la notion d’étranger en Suisse, qui recouvre des réalités bien différentes selon qu’on est un migrant de la première génération ou des suivantes, selon le pays d’origine et le statut. Il montre cependant que toutes catégories confondues (à l’exception des requérants d’asile et des clandestins, qui ne sont pas compris dans les données), les personnes d’origine étrangère meurent en général plus tardivement que les Suisses. Chez les hommes, seuls les étrangers provenant d’Europe de l’Est précèdent les citoyens suisses. Chez les femmes, les ressortissantes d’Afrique, du Moyen-Orient et d’Europe de l’Est décèdent en moyenne plus tôt que les Suissesses. Reste que la grande majorité des immigrants proviennent d’Europe du Sud et de l’Ouest, et que la tendance à une mortalité plus tardive est très marquée pour toutes ces nationalités.

S’agissant des causes de mortalité, même constat : Jonathan Zufferey a pu identifier que les étrangers semblent posséder une meilleure résistance aux risques que les indigènes. Aucune cause prépondérante n’explique le paradoxe. Parmi ces causes, le suicide apparaît même d'une rare homogénéité, car toutes les populations d'origine étrangère ont des risques inférieurs de mort volontaire.

Importance des biais

Les résultats sont particulièrement robustes, partant de données de recensement qui couvrent l’intégralité de la population résidente. Par contre l’existence de facteurs explicatifs liés à des biais ne peut pas être écartée.

Aux Etats-Unis et dans les pays européens, la recherche a déjà émis plusieurs hypothèses dans ce sens pour expliquer le phénomène. Les biais de sélection peuvent survenir à l’entrée et à la sortie des migrants dans le pays : ainsi seuls les plus résistants tenteraient l’expérience de la migration et resteraient durablement ; les plus faibles seraient moins nombreux à se lancer et quitteraient davantage le pays en cas de difficulté. Un autre biais pourrait être lié aux données elles-mêmes, si les étrangers quittent le pays sans informer les autorités de leur départ, ce qui les rendrait en quelque sorte statistiquement « immortels ».

Jonathan Zufferey constate cependant que le différentiel de mortalité perdure aussi parmi la deuxième génération, rendant les biais de sélection insuffisants à expliquer totalement le phénomène.

Contexte et culture

Le chercheur explore donc également d’autres pistes, comme le contexte spatio-social, avec une analyse détaillée de la mortalité en fonction des environnements de vie. Il observe que dans les quartiers populaires, la longévité des étrangers reste supérieure à celle des Suisses. Quand ces quartiers disposent d’activités associatives, bénévoles ou communautaires, l’impact sur la santé semble bénéfique pour les nationaux mais demeure neutre pour les immigrés.

La recherche de Jonathan Zufferey montre qu'il convient de pousser les analyses dans les intersections de la structure sociale en détectant les interactions qui recèlent des accumulations ou des compensations de facteurs de risque. Grâce à des méthodes de fouille de données, il relève que c'est dans les positions sociales les plus vulnérables que l’écart de mortalité entre migrants et natifs est le plus grand.

Dans ses conclusions, Jonathan Zufferey penche pour « un cumul de facteurs explicatifs » et accrédite partiellement l’idée de biais de sélection, qu’il estime cependant difficiles à calculer. Il développe l’idée d’une certaine « culture de la migration », qui s'exprime à travers des traits de caractères favorables, avec « plus d’ouverture » et « plus de volonté » chez ceux qui tentent l’aventure de la migration et leurs descendants. Ces personnes disposeraient ainsi d'un certain avantage face aux risques par rapport à la population d’origine locale.

Salutations du jury

Le jury de thèse a salué « le travail impressionnant », la « rigueur scientifique », la « richesse de l’approche empirique » et « la capacité de vulgarisation » de Jonathan Zufferey.

En réponse aux professeurs Patrick Deboosere, de Vrije Universiteit Brussel, et Philippe Wanner, de l’Université de Genève, qui auraient souhaité des recommandations en termes de politiques sociales, le doctorant a relevé que la Suisse, par son absence de ghettos ethniques, pourrait être un modèle pour d’autres pays. Il a cependant souligné que la mortalité était un indicateur de santé publique parmi d’autres, et pas forcément le plus nuancé, du fait notamment que son étude n’a pas pu aborder des populations particulièrement vulnérables comme les requérants d'asile ou les sans-papiers.

Pour ses directeurs de thèse, Jonathan Zufferey est l’exemple idéal de ces étudiants en sciences sociales « sans background initial en économétrie ou statistique qui finissent par produire des résultats magistraux », a déclaré le Prof. Gilbert Ritschard. Le doctorant a ainsi donné « une belle illustration d’une démographie interdisciplinaire », a renchéri le Prof. Michel Oris, ajoutant que « la science est faite pour avancer, pas pour poser des points finaux ».

Cette poursuite ne saurait tarder, puisque Jonathan Zufferey a déjà été engagé comme post-doc pour quatre ans par le nouveau Pôle de recherche national On the Move. Sa future recherche portera principalement sur la mobilité interne des migrants, mais il aura également accès à des données inédites permettant de contrôler « le biais du saumon », à savoir combien d’étrangers retournent mourir chez eux. « La Suisse sera la première à pouvoir faire une telle étude », s’est réjoui le jeune chercheur fraîchement nommé docteur.

  • 1. Zufferey, J., (2014). Pourquoi les migrants vivent-ils plus longtemps? Analyse des différentiels de mortalité des populations suisse et étrangères 1990-2008. Université de Genève.
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Travaillant sur l‘insécurité de l’emploi, une doctorante gagne en confiance et trouve un job

Emily Murphy s’apprête à quitter le Pôle de recherche national LIVES après quatre années passées à l’IP4 – « Inégalités économiques: Vers des chemins pour sortir de la vulnérabilité ». Un des quatre articles qui composent sa thèse a déjà été publié par la prestigieuse Revue européenne de sociologie. Elle a maintenant été engagée par une spécialiste renommée du parcours de vie à l’Université de Zurich.

Au cours des vingt dernières années, plus de 20% des personnes qui travaillaient dans des métiers en déclin en Grande-Bretagne, Allemagne et Suisse ont retrouvé un emploi dans un secteur en expansion. Quels sont les profils des travailleurs et travailleuses qui risquent le plus de quitter une profession déclinante, et vers quels types de travail se tournent ils/elles ?

Telles sont certaines des questions auxquelles la doctorante LIVES Emily Murphy répond dans la recherche qu’elle a présentée en octobre 2014 lors de son colloque de thèse à l'Université de Lausanne, à quelques mois de la soutenance publique qui aura lieu en mars 2015. A noter que l’une des quatre parties qui composent sa thèse par articles a été publiée dans la European Sociological Review, ce qui n’est pas si courant à ce stade d’une carrière académique1.

Tenter de faire parler Emily Murphy de ses succès n’est pas chose aisée. Heureusement que d’autres s’en chargent volontiers ! Son directeur de thèse, Prof. Daniel Oesch, admire les qualités scientifiques de sa doctorante : « C’est une remarquable analyste, elle lit énormément et son écriture est limpide », retient-il.

Déclin des métiers traditionnels de production

Utilisant des données de panel et de recensement du Royaume-Uni, d’Allemagne, de Suisse et d’Irlande remontant jusque dans les années 70, Emily Murphy constate que les dernières décennies ont été marquées par le déclin de plusieurs métiers traditionnels dans les secteurs industriels et agricoles, principalement en ce qui concerne les hommes.

L’évolution technologique n’est pas seule en cause, avance-t-elle. La mondialisation et les régimes institutionnels pèsent aussi lourdement. L’entrée des femmes - en particulier de femmes plus qualifiées - sur le marché de l’emploi, l’augmentation de l’immigration et le développement de métiers dans le domaine des services (santé, commerce et technologies) ont largement contribué à ce changement structurel.

Inégalités de genre et de statut

Les métiers qui sont en progression ne sont pas forcément synonymes de meilleurs emplois, met en garde Emily Murphy. Passer d’un emploi en déclin à une profession montante concerne surtout les femmes, par exemple dans les soins paramédicaux, mais les métiers faiblement rémunérés sont la voie la plus probable, par exemple comme employées de maison, dans la vente ou la restauration. Les travailleurs masculins des secteurs industriel ou agricole ont plus de risque de tomber au chômage que les femmes employées de bureau, surtout en Grande-Bretagne et en Allemagne - moins en Suisse où les reconversions les plus probables vont vers des métiers en hausse mais à bas salaire.

Emily Murphy montre que les inégalités de genre et de statut demeurent vivaces. L’observation selon laquelle les femmes occupant les métiers les moins rémunérés dans le secteur des services connaissent rarement une mobilité ascendante est d’autant plus marquante concernant les migrantes, alors même qu’une bonne partie d’entre elles possèdent des niveaux de formation supérieurs aux autochtones engagées pour les mêmes tâches. Un autre motif de préoccupation réside dans le fait que les métiers où les femmes procurent 60% de la main-d’œuvre sont également ceux qui offrent les salaires les plus bas ; là où les femmes sont majoritaires, le niveau de revenu du travail baisse.

Besoin de formation continue

Une des conclusions importante de cette thèse est que les employé-e-s de bureau au niveau inférieur ou intermédiaire ont davantage de capacités à adapter leurs compétences aux exigences des métiers montants. « Ces personnes semblent connaître des transitions plus faciles en fonction de ce qui leur est demandé, parce que leur profession de départ paraît plus proche de ces nouveaux métiers », souligne Emily Murphy.

Ce constat en entraîne un autre, sous forme de conséquence pour les politiques publiques : le besoin de formation continue, tout particulièrement pour les travailleurs des secteurs primaires et secondaires, qui auraient besoin de développer de nouvelles aptitudes pour pouvoir s’adapter aux évolutions du marché de l’emploi. « C’est un aspect qui mériterait l’attention de la recherche », estime-t-elle.

Une carrière prometteuse

En plus d’avoir publié dans une revue prestigieuse, Emily Murphy a également réussi l’exploit d’être engagée comme post-doc avant même d’obtenir son doctorat… Depuis septembre, elle fait des va-et-vient entre Lausanne et l’Université de Zurich, où le Département de Sociologie lui a offert deux postes.

C'est Marlis Buchmann, chercheuse réputée, qui l'a intégrée dans l’équipe du Swiss Survey on Children and Youth (COCON), dont la prochaine vague de collecte de données commencera en 2015 avec les enfants de la plus jeune cohorte, âgés maintenant de 15 ans (ils en avaient 6 au début de l’enquête en 2006).

Et dès l’an prochain, Emily Murphy participera également au Stellenmarkt-Monitor Schweiz (SMM), projet qui vise à étudier l’évolution des exigences et des pratiques des employeurs lors des processus de recrutement, à l’aide d’une base de données remontant jusque dans les années 50.

Les compétences analytiques d’Emily Murphy feront certainement des merveilles à Zurich. Sur le plan personnel, le fait de rester en Suisse lui permettra de continuer à s’adonner au ski, qu’elle a découvert en quittant l’Irlande. Descendre et remonter la pente ne devrait plus l’effrayer, dans quelque domaine que ce soit.

  • 1. Murphy, E. (2014). Workers' movement out of declining occupations in Great Britain, Germany and Switzerland. European Sociological Review, 2014 30: 685-701.
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La conférence nationale sur la promotion de la santé s’injecte une bonne dose de parcours de vie

Sept chercheurs et chercheuses LIVES, dont cinq chef-fe-s de projet, interviendront lors d'une prochaine réunion annuelle des professionnel-le-s de la santé le 29 janvier 2015 à Lucerne. Entièrement consacrée au thème des parcours de vie, cette journée organisée par Promotion Santé Suisse prévoit une série de conférences plénières et sous-plénières ainsi que des ateliers et des stands d’exposition, dont celui du Pôle de recherche national LIVES, qui promet d’être interactif.

« Si l’étude des parcours de vie n’est pas un concept nouveau, son application dans le domaine de la santé est cependant plus récente. Cette approche a pour objectif de mettre en évidence les interactions étroites entre la santé des individus et l’environnement physique et socio-économique dans lequel ils naissent, grandissent et vivent », annonce le programme de la 16e Conférence nationale sur la promotion de la santé se qui se tiendra le 29 janvier 2015 à la Messe Lucerne.

L’organisation Promotion Santé Suisse a dédié cette édition à Promouvoir notre santé tout au long de la vie, et invité plusieurs membres du Pôle de recherche national LIVES – Surmonter la vulnérabilité : perspective du parcours de vie (PRN LIVES) à partager avec le monde médical leurs recherches menées à ce sujet en sciences sociales.

Le directeur du PRN LIVES, Prof. Dario Spini, interviendra dans la première séance plénière avec une présentation intitulée Dynamiques de santé au cours de la vie: une piste pour la prévention? Il sera suivi par Dr. Stéphane Cullati avec Parcours de vie et trajectoires de santé en Suisse: quelles conséquences pour la promotion de la santé?

Dans la sous-plénière sur les personnes âgées, la Prof. Pasqualina Perrig-Chiello, cheffe de l’IP12, s’exprimera sur les Ruptures à un âge avancé: répercussions et schémas d’adaptation en cas de divorce ou de veuvage, et le Prof. Claudio Bolzman, chef de l’IP2, parlera de la santé des migrants âgés.

Dans les autres sous-plénières, il sera encore question de Configurations familiales et fonctionnements sociaux-affectifs dans l’enfance et l’adolescence avec le Prof. Eric Widmer, sociologue chef de l’IP8.  Dans la partie réservée à la vie adulte, le chef de l’IP7, Prof. Jérôme Rossier, et une membre de son équipe, Prof. Alexandra M. Freund, aborderont l’angle de la psychologie pour faire le lien entre travail et bien-être d’une part, motivation et santé de l’autre.

« Seule une approche multidisciplinaire et multisectorielle est à même de nous aider à trouver des solutions. (…) Une telle approche intégrée et multidisciplinaire a pour objectif de rendre le système de santé plus efficace », estiment Barbara Weil, de la Fédération des médecins suisses, et Catherine Favre Kruit, de Promotion Santé Suisse, en présentant la conférence dans le dernier Bulletin des médecins suisses.

Les participants à cette journée sont invités à passer voir le stand du Pôle de recherche national LIVES, qui présentera sur un mode ludique un outil de travail de la recherche en parcours de vie : le calendrier de vie. Servant à retracer des trajectoires biographiques individuelles, cet outil permet d’analyser les liens existant entre la santé et les autres domaines de la vie tels que la famille et le travail.

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Le couple, invité surprise et omniprésent du forum sur la monoparentalité

Une trentaine de professionnels du social se sont réunis, vendredi 21 novembre 2014 à l’Université de Lausanne, à l’invitation du Pôle de recherche national LIVES et de la Fédération suisse des familles monoparentales. Face à l’augmentation des séparations et la banalisation des foyers éclatés, les objectifs de la rencontre étaient d’identifier les défis pour les politiques publiques ainsi que des pistes pour la recherche. Les échanges ont été fructueux, imprégnés toute la journée par ce constat : si un enfant, ça se fait à deux, une séparation réussie aussi...

Qu’est-ce qui rend le fonctionnement et les relations des familles monoparentales différents, comparés aux familles traditionnelles ? De quelles ressources ces foyers – autrefois considérés comme atypiques mais aujourd’hui en forte augmentation – manquent-il le plus ? Quelles sont les faiblesses observables à ce sujet dans le système suisse aux niveaux juridique, fiscal ou social ? Telles sont quelques-unes des questions qui ont été débattues lors du forum Famille en mutation et monoparentalités : le point de vue des professionnel-le-s qui s’est tenu à Lausanne fin novembre.

Une trentaine de représentant-e-s de services de l’Etat, d’œuvres d’entraide, d’associations de défense des parents ou de structures spécialisées dans l’enfance et la famille avaient répondu à l’appel du Pôle de recherche national LIVES – Surmonter la vulnérabilité : perspective du parcours de vie (PRN LIVES) et de la Fédération suisse des familles monoparentales (FSFM). Le format prévoyait une série de discussions, le matin en petits groupes professionnellement les plus homogènes possibles, suivies l’après-midi de confrontations des différents points de vue regroupés par thèmes, avant le moment de la synthèse et des conclusions en plénière, autant de « précieuses suggestions » pour la recherche, a souligné la Prof. Laura Bernardi, vice-directrice du PRN LIVES.

Les discussions étaient animées par des chercheurs et des chercheuses du PRN LIVES et suivies par des observateurs et observatrices en vue de la rédaction d’un rapport détaillé à venir en 2015 afin de rendre compte de toute la richesse des expériences et réflexions des professionnel-le-s engagé-e-s aux côtés des foyers monoparentaux.

L’état des lieux s’est concentré sur trois thèmes : les relations, les ressources et les politiques publiques, avec de nombreux liens ou problématiques communes entre ces domaines.

Manques et points forts

Parmi les particularités des familles monoparentales, les intervenant-e-s ont largement relevé les manques de ressources en termes de revenu, de temps, de liens sociaux, d’information et d’accès à la formation. L’isolement, le sentiment d’échec et les problèmes d’éducation sont autant de difficultés. Mais ces foyers possèdent aussi des points forts : ils offrent un plus grand nombre de modèles et de références à leurs enfants que les familles dites traditionnelles - où les conflits existent aussi, a rappelé une participante, mais où l’on n’a pas toujours la liberté de dire ce qu’on pense…

Tout au long de la journée, de nombreuses discussions ont tourné autour des étapes précédant et suivant la rupture du couple, perçue comme l’acte fondateur du foyer monoparental. « Ce n’est pas au moment du divorce que les choses se règlent », a ainsi déclaré Nicole Baur, déléguée à l’égalité du canton de Neuchâtel, rappelant que les femmes paient très cher, au moment de la séparation, leur mauvaise insertion sur le marché de l’emploi, largement due en Suisse à l’absence de solutions de garde et à une fiscalité défavorable aux couples qui travaillent.

La précarisation qui pèse ensuite sur les familles monoparentales frappe également lourdement les parents non gardiens (c’est-à-dire les pères, dans la plupart des cas), ont relevé les participant-e-s. Car ceux qui paient les pensions alimentaires peuvent certes défiscaliser cette charge jusqu’à la majorité des enfants, mais ne peuvent pas réclamer l’aide sociale, leur minimum vital étant en principe préservé. « Les pères contributeurs sont ainsi les seuls qui ne reçoivent aucune aide », a souligné Doris Agazzi, coordinatrice romande de la FSFM.

Mais si la question financière est source de nombreux conflits, « ce n’est pas toujours quand il y a peu d’argent que les problèmes sont les plus grands », a nuancé Nadia Rosset, spécialiste de la médiation familiale, rejoignant ainsi l’avis d’Antoine Hartmann, juriste au Centre social protestant (CSP) : « Quand on a réussi à dissocier le couple parental du couple amoureux, il est plus facile de se mettre d’accord. Ceux qui dialoguent s’en sortent très bien », a-t-il estimé, ajoutant plus tard : « Quand un couple explose, il faut attendre que la poussière retombe. Cela dépend de la force de la bombe et de la sensibilité à la poussière. (…) Le problème, c’est le conflit perpétuel. » Or, note Carmen Religieux, psychologue indépendante et membre du comité de la FSFM, « le conflit est aussi une manière de maintenir le lien… »

Problèmes de justice

Impossible donc de ne pas parler du couple, surtout en cette année où est entrée en vigueur la nouvelle loi sur l’autorité parentale conjointe comme règle. « Elle a été pensée pour des ex-partenaires qui s’entendent », remarque Caroline Alvarez, du Service de protection vaudois de la jeunesse. « Elle augmente les guerres ouvertes », dénonce quant à lui Thomas Riedi, président de l’Association des familles monoparentales et recomposées - Vaud (AFMR). L’ensemble des professionnel-le-s présent-e-s s’accorde à penser que si l’autorité parentale conjointe va bien dans le sens de l’intérêt de l’enfant, elle risque cependant d'aboutir à l’ouverture de nombreuses procédures auprès des instances officielles et tribunaux déjà surchargés.

A ce sujet, les carences de la justice ont été désignés plusieurs fois comme une source importante d’inquiétude : lenteur à traiter les cas, absence d’outils pour faire appliquer les décisions, manque de formation des  juges aux problématiques familiales et à la médiation, et surtout absence d’un tribunal de la famille qui soit seul compétent, comme il en existe en Allemagne, alors qu’en Suisse justice de paix et tribunaux d’arrondissement se répartissent les rôles.

Besoin de relais

Au moment de conclure, le mot « relais » s’est imposé pour désigner d’un seul terme plusieurs besoins fondamentaux des familles monoparentales : besoin tout d’abord de lieux d’accueil pour les enfants afin de favoriser leur développement et permettre aux parents de travailler - pont indispensable vers l’autonomie financière et l’intégration sociale ; besoin également de lieux d’écoute, de partage et de réseautage pour les parents - « pour dire que c’est difficile », et aussi « pour se rendre compte que d’autres expériences existent, que ce qui est intolérable pour soi peut être accepté ailleurs », a exposé Nicole Pletscher, collaboratrice d’accueil au CSP. Les difficultés des familles migrantes, privées du soutien de la famille élargie et moins bien armées pour affronter les démarches administratives, sont un exemple de situations où les besoins en « relais » sont particulièrement criants.

Toujours dans le même esprit, l’accessibilité et la prise en charge financière des prestations de médiation devraient être améliorées, ont défendu plusieurs intervenant-e-s. « On voit moins de défauts de paiement des pensions alimentaires quand la convention a été élaborée dans un processus de médiation que quand elle est le résultat d’une décision de justice », a par exemple cité Patrick Robinson, de la Coordination romande des organisations paternelles (CROP).

Equilibre travail-famille

Les recommandations issues de ce forum feront l’objet d’une publication à part entière. On peut déjà relever qu’il y sera notamment question d’harmoniser au niveau fédéral l’aide au recouvrement, les avances des pensions alimentaires et les pratiques fiscales. Les propositions viseront également une meilleure conciliation entre vie de famille et vie professionnelle, avec des aménagements du temps de travail à prévoir de manière moins « genrée » qu’actuellement, afin que les deux parents s’impliquent de manière plus équilibrée dans les deux dimensions, et cela avant comme après la rupture. Des idées de « formation à la parentalité » (sur le mode de l’éducation sexuelle à l’école) et de « prévention des séparations » ont aussi été évoquées.

Pistes pour la recherche

Enfin plusieurs études seraient nécessaires, ont estimé les participant-e-s, pour mieux définir les dispositifs à développer en faveur des familles monoparentales : analyser de manière qualitative les différences dans le bien-être des enfants en fonction des modes de garde ; comparer quantitativement le temps octroyé à la famille et celui consacré au travail au sein des foyers monoparentaux ; observer l’incidence des contributions d’entretien sur la paupérisation ; ou encore étudier rétrospectivement le parcours de vie des adultes enfants de divorcés.

« Les problèmes des familles monoparentales sont les mêmes que dans les autres familles, mais ils surgissent plus tôt et plus fort », a déclaré pendant la journée Serena Giudicetti, membre de l’antenne tessinoise de la FSFM. Ce sentiment à la fois de normalité et d’urgence pourrait être un bon leitmotiv pour la suite…

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Combiner données qualitatives et quantitatives : les apports de LIVES dans un workshop et un livre

Un workshop de deux jours aura lieu les 9 et 10 février 2015 à l’Université de Bielefeld. A côté de chercheurs basés en Allemagne, la vice-directrice du PRN LIVES est une des organisatrices. Elle est également co-auteure d’un chapitre sur les méthodes mixtes dans un livre collectif récemment publié aux Presses universitaires de Cambridge.

« Une bonne recherche par méthodes mixtes nécessite de connaître les deux approches méthodologiques ainsi que les défis méthodologiques, théoriques et analytiques spécifiques à l’intégration d’approches logiques différentes » : le workshop Beyond methodological dualism: Combining qualitative and quantitative data (au delà du dualisme méthodologique: combiner des données qualitatives et quantitatives) organisé au Centre pour la recherche interdisciplinaire (ZIF) de l’Université de Bielefeld en février prochain promet d’explorer le potentiel des méthodes mixtes sur la base d’études concrètes dans les domaines du marché du travail, des inégalités sociales, de la famille et des migrations. Soutenu par l’Institut allemand pour la recherche sur l’emploi (IAB), l’Institut allemand pour la recherche en économie (DIW Berlin) et le Pôle de recherche national LIVES, l’événement réunira des conférences plénières et des ateliers méthodologiques et thématiques.

La Prof. Laura Bernardi, vice-directrice du PRN LIVES, a proposé la session sur la famille. Elle a une longue expérience en méthodes mixtes, qu’elle applique maintenant à sa recherche sur les familles monoparentales en Suisse. Quand elle travaillait à l’Institut Max Planck pour la recherche démographique à Rostock (Allemagne) entre 2003 et 2009, elle a utilisé cette approche pour étudier l’influence des réseaux sociaux et familiaux sur les choix individuels de fécondité.

Cette recherche1 s’est penchée sur les partenaires de couples nés en Allemagne de l’Est et de l’Ouest qui ont atteint l’âge adulte au début des années 90. Elle est résumée dans un chapitre du livre Mixed Methods Social Networks Research, Design and Applications (Recherche sur les réseaux par méthodes mixtes. Conception et applications) qui a paru récemment aux Presses universitaires de Cambridge. Ce papier montre comment l’approche qualitative enrichit les données quantitatives, qui à elle seules ne sauraient décrire des aspects tels que les perceptions individuelles, les expériences et l’organisation familiale, ainsi que les mécanismes sociaux de soutien, d’apprentissage, de pression et de contagion qui sont en jeu dans la décision de faire un enfant.

L’approche quantitative quant à elle a permis de construire une typologie des réseaux et apporté une perspective structurelle. Les auteurs soulignent le défi pour des chercheurs issus de la tradition soit purement quantitative, soit entièrement qualitative, de surmonter leurs différences épistémologiques. « Il ne faut pas sous-estimer le processus de négociation nécessaire afin de trouver la bonne solution au moment de la conception d’une étude par méthodes mixtes », avertissent les auteurs. Ils défendent cependant l’idée que les méthodes mixtes possèdent « une force unique » qui mérite qu’on qu’attaque à ce challenge.

Au sein du PRN LIVES, plusieurs projets recourent aux méthodes mixtes sur des sujets comme la famille, la migration, le travail ou le vieillissement. Quelques chercheurs LIVES partageront leur expérience lors du workshop de Bielefeld : Emanuela Struffolino évoquera son approche méthodologique dans le cadre d’une étude sur les trajectoires professionnelles au moment de la transition à la parentalité, Andrés Gomensoro présentera sa méthode de recherche – « entre trajectoires et narrations » - sur les parcours de formation des enfants de la seconde génération de migrants, et Marthe Nicolet décrira comment elle a mêlé analyse quantitative et analyse de contenu dans une recherche sur les annonces mortuaires en Valais.

  • 1. Bernardi, L., Keim, S., Klärner, A. (2014). Social Networks, Social Influence, and Fertility in Germany: Challenges and Benefits of Applying a Parallel Mixed Methods Design. In Dominguez, S. & Hollstein, B., Mixed Methods Social Networks Research. Design and Applications (p. 121-152). Cambridge (UK): Cambridge University Press.
SLLS President Elizabeth Cooksey and LIVES PhD Candidate Ignacio Madero-Cabib

Une conférence internationale sur les parcours de vie à Lausanne récompense un doctorant LIVES

Ignacio Madero-Cabib a remporté un prix pour l'un des trois meilleurs posters lors de la conférence annuelle de la Society for Longitudinal and Life Course Studies (SLLS) qui s'est déroulée à l'Université de Lausanne du 9 au 11 octobre 2014. Le Pôle de recherche national LIVES était l'organisateur local de ce congrès, qui comportait plus de 200 présentations, une quarantaine de posters et deux conférences plénières, dont celle du Prof. Giuliano Bonoli de l'Université de Lausanne.

La présidente de la Society for Longitudinal and Life Course Studies (SLLS), Elizabeh Cooksey, professeure de démographie sociale à l'Université de l'Etat d'Ohio (USA), et d'autres membres du comité exécutif de la SLLS ont remis trois prix parmi la quarantaine de posters exposés lors de la 5e conférence annuelle de l'association, qui était accueillie cette année par le Pôle de recherche national LIVES à l'Université de Lausanne:

  • Jennifer Tork, de l'Université de Bielefeld, Allemagne, pour son poster Overcoming the risk of low levels of education by the ability of resilience
  • Julie Falcon, qui après une thèse à l'Université de Lausanne est passée par l'Université de Stanford (USA) et se trouve maintenant au Wissenschaftszentrum Berlin für Sozialforschung (WZB), pour son poster Transitions from school to work in time of crisis: Do younger generations really face worse career prospects than older ones at labour-market entry? 
  • Ignacio Madero Cabib, doctorant LIVES à l'Université de Lausanne, qui vient de passer un semestre au WZB également, pour son poster Life course determinants of retirees' subjective and objective well-being in Switzerland and Germany, réalisé avec la Prof. Anette Fasang, de l'Université Humboldt à Berlin.

La conférence a réuni près de 300 délégués venus de 23 pays, autour de 5 sessions parallèles comprenant environ 200 présentations. Le thème de cette année portait sur les politiques sociale dans une perspective parcours de vie, avec des accents sur la santé, l'éducation, l'emploi, la pauvreté, la famille, l'enfance, le grand âge, la migration, les questions de genre, les dépendances, les pratiques religieuses et les questions de méthode. Un atelier méthodologique d'une journée a d'ailleurs précédé la conférence le 8 octobre, animé par des membres du PRN LIVES.

Deux conférences plénières ont jalonné le congrès. Lors de l'ouverture, Giuliano Bonoli, professeur de politique sociale à l'Institut des hautes études en administration publique (IDHEAP) de l'Université de Lausanne et membre de l'IP4 du PRN LIVES, a consacré son intervention à la stratégie de l'investissement social. Utilisant des données de plusieurs sources, dont certaines études menées par son équipe, il a montré les limites mais également les promesses de l'investissement social. La préscolarisation par exemple, dont on connaît maintenant l'impact sur la performance scolaire ultérieure, profite pour l'instant surtout aux classes moyennes: c'est le fameux "effet Matthieu". Les politiques sociales ont donc un rôle à jouer pour faire en sorte que les plus défavorisés aient également accès à des places en crèche, par exemple en bénéficiant de tarifs adaptés au revenu. Le Prof. Bonoli a appelé de ses voeux davantage de recherche sur la question.

Autre invitée vedette, Kathleen Kiernan, professeure de politique sociale et de démographie à l'Université de York (GB), a abordé l'impact de l'environnement familial sur les jeunes enfants. Tirant ses données de l'étude longitudinale UK Millenium Cohort Study, elle s'est intéressée aux capacités cognitives et au comportement des enfants de moins de 5 ans, et montre que la pauvreté a un impact négatif sur les deux dimensions, mais que "l'affection parentale est plus importante que la richesse" pour améliorer les compétences des enfants.

Tout au long des trois jours de conférence, de multiples tweets ont été émis par des participants en utilisant le hashtag

Photo Michelle Gibson © iStock

Les politiques sociales au coeur des débats du 3e Colloque Pauvreté

Les 2 et 3 octobre 2014, plus de 250 personnes se sont réunies à l'Université de Lausanne pour réfléchir aux mesures destinées à réduire la précarité. Soutenue par le Canton de Vaud, la Haute école spécialisée de Suisse occidentale (HES-SO), l'Université de Lausanne, le Centre de compétences suisse pour les sciences sociales FORS et le Pôle de recherche national LIVES, la troisième édition du Colloque biennal sur la pauvreté a réuni des délégués d'organes fédéraux ou cantonaux, d'organisations non gouvernementales et de fondations, ainsi que du monde de la recherche.

Walter Schmid a ouvert le colloque structuré en 8 conférences plénières et 13 ateliers. L'ancien président de la Conférence suisse des Institutions d'action sociale (SKOS/CSIAS) a donné un discours passionné sur le thème de l'aide sociale en Suisse, actuellement fortement menacée selon lui. Au cours des dernières années, des requérants d'asile ont vu leur assistance réduite à une simple aide d'urgence; dans certains cantons comme Berne, les prestations d'aide sociale ont diminué de 10%. Si cette tendance devait continuer, a averti Walter Schmid, le système suisse de protection sociale, complexe et fragmenté, pourrait se transformer en un système à deux vitesses où un nombre croissant de personnes recevrait beaucoup moins que les prestations minimum actuelles, pour l'instant fixées à 60% du revenu médian en Suisse.

Une question de justice?

Mais qu'est-ce qui justifie le maintien de telles dépenses par l'Etat social? D'une manière ou d'une autre, la plupart des conférences ont répondu à la question. Pour Walter Schmid, la réponse est claire: l'Article 12 de la Constitution fédérale garantit le "droit d'être aidé et assisté et de recevoir les moyens indispensables pour mener une existence conforme à la dignité humaine".

Peter Sommerfeld, professeur à la Haute école de travail social de la Haute école spécialisée du Nord-Ouest de la Suisse, a présenté une vision quelque peu différente. S'exprimant sur le rôle du travail social dans la lutte contre la pauvreté, il a justifié les politiques publiques comme une forme de justice sociale tirant sa légitimité dans un besoin de bien-être ancré lui aussi dans la constitution. S'inspirant de l'approche des capabilités, Peter Sommerfeld estime que la pauvreté doit être comprise comme un déficit de bien-être; la meilleure manière d'y remédier serait donc de concentrer les efforts sur les capacités des individus, plutôt que de focaliser sur des chiffres tels que le revenu médian.

Loin de considérations éthiques, Jacques Donzelot de l'Université Parix X Nanterre a retracé l'histoire des politiques de lutte contre la pauvreté, montrant que deux motivations intimement liées ont toujours façonné les politiques sociales, et tout spécialement celles contre la précarité: la charité et le contrôle social. C'est particulièrement le cas du système pré-moderne de patronage philanthropique, du système de sécurité sociale dans les sociétés industrialisées, basé sur les assurances, ou des politiques actuelles contre l'exclusion sociale qui, selon Jacques Donzelot, maintiennent aujourd'hui la cohésion sociale dans le but de mobiliser les citoyens contre le monde extérieur.

Diversité des trajectoires

La question reste ouverte de savoir si Jacques Donzelot avait la société française à l'esprit en évoquant le caractère défensif des politiques de cohésion sociale. Cela dit, le colloque a clairement montré la diversité des personnes touchées par la pauvreté et par les politiques sociales destinées à la contrer. La conférence de Morgane Kuehni, Professeure à la Haute école de travail social et de la santé - EESP Lausanne (HES-SO), s'est attachée à illustrer cette diversité s'agissant des "working poor": certains ressentent de la honte et de la révolte envers leurs conditions de vie, d'autres s'y sont résignés, alors que d'autres encore ne montrent aucun scrupule.

Monica Budowksi, Professeure à l'Université de Fribourg, et Robin Tillmann, Directeur du Panel Suisse de Ménages chez FORS, ont également illustré cette diversité en évoquant les difficultés que rencontrent les chercheurs en sciences sociales pour analyser et mesurer la pauvreté. Celle-ci varie en intensité selon les moyens et les indicateurs utilisés par les études.

Au fil des 13 ateliers, il a encore été question de diversité des acteurs et des politiques en lien avec la pauvreté. Les thèmes ont porté sur l'endettement, l'aide en nature, la pauvreté chez les jeunes et chez les aînés, le logement, la santé et l'emploi. D'autres sujets étaient plus spécifiques, comme le "case management" ou la collaboration entre les nombreuses institutions sociales publiques. Tous ces ateliers commençaient par une présentation d'un chercheur ou d'une chercheuse et une présentation d'un-e praticien-ne, suivies par une discussion ouverte permettant l'échange d'idées, d'expériences et de connaissances, et favorisant ainsi les contacts entre les domaines professionnels et les disciplines académiques.

Pas de politique unique

Sans surprise, pour être traduite dans des politiques concrètes, cette diversité réclame des actions concertées. Bea Cantillon, de l'Université d'Anvers, en a donné les raisons en présentant la perspective de l'investissement social.

Dénonçant la perte du pouvoir d'achat parmi des couches grandissantes de la population suisse, Pierre-Yves Maillard, Conseiller d'Etat vaudois, s'est attardé quant à lui sur les rouages des politiques de lutte contre la pauvreté dans son canton, et a défendu sa stratégie de mesures spécifiques allant de pair avec les assurances connues et institutionnalisées en matière de santé, d'invalidité et de vieillesse. Il a expliqué que l'Etat de Vaud a mis en place des soutiens pour les familles, les étudiants, le logement et les soins, ainsi que pour l'emploi des jeunes et des femmes. Il a également mentionné que le canton a lancé un programme de prévention de la pauvreté passant par des projets dans les écoles et l'accueil de la petite enfance.

Enfin Gabriela Felder, directrice du Programme suisse de prévention et de lutte contre la pauvreté à l'Office fédéral des assurances sociales, a présenté ce programme lancé en 2014, démontrant encore une fois la grande diversité d'envergure, d'approche et de mise en oeuvre s'agissant des questions de pauvreté. Les projets concernés tournent autour de quatre axes: l'accès des enfants et des jeunes adultes à la formation, l'intération professionnelle, les conditions de vie ainsi que le suivi des mesures. Prévu jusqu'en 2018, ce programme sera doté d'un budget de 9 millions de francs.

Pascal Maeder, responsable LIVES du transfert de connaissances

Retrouvez le programme du colloque 

Image mwpenny © iStock

"Venir d’ailleurs, vieillir ici" : une journée sur les populations âgées issues de la migration

Dans le cadre de la Semaine de la diversité organisée par le Canton de Genève, la Fédération Maison Kultura et le Groupe Intermigra de la Haute école de travail social de Genève ont tenu le cinquième Forum Romand sur l’interculturalité le jeudi 2 octobre 2014. Cette édition a été consacrée au vieillissement des populations issues de la migration et à ses enjeux en termes de politiques publiques et de travail social. Les modératrices des échanges reviennent sur cette journée pour en dégager les principales conclusions.

Au niveau fédéral, les populations âgées issues de la migration constituent depuis la fin des années 2000 une thématique mise à l’agenda de la politique de la vieillesse. Toutefois, ces populations n’émergent pas forcément comme public-cible des politiques de la vieillesse qui sont du ressort des communes et des cantons. Ces politiques touchent des domaines aussi variés que la mobilité, le logement, l’accès aux soins à domicile, les séjours en Etablissement médicaux sociaux, les activités culturelles et sportives, la formation, l’accès aux prestations complémentaires, ou encore le soutien aux démarches administratives.

Aujourd’hui, la prise en compte par les politiques locales des migrants âgés dépend en grande partie de la volonté des services publics et/ou des milieux associatifs. La journée « Venir d’ailleurs, vieillir ici » s’est donc donnée pour objectif de mieux comprendre les besoins et les enjeux en la matière, en croisant les résultats de recherches récentes avec les expériences des professionnels engagés auprès de ces populations. L’enthousiasme pour cette thématique étant au rendez-vous, les échanges ont été riches et intenses.

Conditions de vie des migrants âgés à la lumière des parcours de vie

Claudio Bolzman, Professeur à la Haute école de travail social et chef de l'IP2 du Pôle de recherche national LIVES, a présenté les résultats de trois recherches sur le vieillissement et la migration en Suisse. Il s’agit de l’étude Vivre / Leben / Vivere – Au-delà de la démocratisation du grand âge: progrès et inégalités, soutenue par LIVES, au sein de laquelle il coordonne un projet sur les personnes âgées originaires d’Italie, d’Espagne et du Portugal, et à laquelle participent Laure Kaeser et Giacomo Vagni. Il est également responsable, avec Théogène-Octave Gakuba, d’une recherche financée par la Fondation Leenards sur la qualité de vie des personnes âgées issues de l'immigration africaine et latino américaine. Enfin, il coordonne un projet sur les conditions de vie des personnes âgées d’origine roumaine, auquel a participé Oana Ciobanu.

Les résultats de ces recherches montrent que ces populations représentent une part croissante et hétérogène des populations âgées en Suisse. Leurs conditions de vie découlent en effet d’un parcours de vie marqué par le processus migratoire : conditions socioéconomiques et politiques dans le pays d’origine, motifs de migration, statut juridique dans le pays d’arrivée et accès aux droits sociaux et civiques, trajectoires professionnelles, familiales et de santé, et liens transnationaux et intergénérationnels.

Rémi Gallou, chercheur à la Caisse Nationale d’Assurance vieillesse en France, a ensuite présenté les résultats d’une enquête sur le vieillissement et le passage à la retraite des populations âgées résidant en France, et a également mis l’accent sur le poids de l’institutionnalisation des parcours de vie pour comprendre les différences nationales dans le domaine : les conditions de vie des populations âgées issues de la migration sont le produit d’un enchevêtrement entre, d’une part, les politiques migratoires et de l’emploi qui ont joué un rôle essentiel dans leurs trajectoires professionnelles, et d’autre part les politiques sociales qui impactent leurs conditions économiques au temps de la retraite, l’ensemble de ces politiques étant fortement déterminées par les contextes sociopolitiques des pays d’origine et d’arrivée.

Enjeux pour la recherche et le travail social

L’après-midi a été consacré aux expériences et attentes des professionnel.le.s. Les intervenant.e.s ont souligné l’importance de la prise en compte des besoins : « Si l’on veut proposer des mesures adaptées aux personnes issues de la migration, il faut écouter le terrain », a estimé Elma Hadzikadunik, responsable de Âge et migration à l’Entraide protestante suisse (EPER). Tou.te.s signalent l’abondance d’information, la qualité des prestations sociales et de santé, et le nombre important des activités socioculturelles pour les personnes âgées résidant en Suisse.

Mais des barrières à l’accès existent malheureusement souvent pour les personnes issues de la migration, et ce pour différentes raisons : manque de maîtrise de la langue locale, analphabétisme, volonté de « ne pas faire de vagues », comme l’a exprimé Ali Agraniou, représentant de Seniors d’ici et d’ailleurs à la Ville de Genève, ou encore appréhension des tâches administratives, etc. Toutefois, « ça ne veut pas dire qu’ils ne sont pas demandeurs », a également relevé Patricia Abd El Kader, responsable de Pays’Âge, une association grenobloise.

Comme l’a rappelé Anatole Tshizubu Malu, responsable de l’Université populaire africaine en Suisse, des lieux de rencontre où peuvent s’échanger les expériences communes seraient une première solution pour palier les difficultés d’accès. D’autres solutions ont également émergé de la discussion : former les prestataires de services pour les personnes âgées à la problématique de la migration, valoriser et échanger les compétences entre parties prenantes, mobiliser les communautés d’origine comme relais entre prestataires et personnes âgées issues de la migration, sans que ces acteurs communautaires ne se substituent aux services pour la vieillesse déjà existants.

Bref, il s’agit de sensibiliser les différents acteurs impliqués – y compris les chercheurs – à la question de la diversité du vieillissement, mais également de valoriser les parcours de vie des populations d’origine étrangère afin de ne pas faire exister les immigrés « que par les problèmes qu’ils posent à la société » (Abdelmalek Sayad, 2006, L’immigration ou les paradoxes de l’altérité).

Par Laure Kaeser et Oana Ciobanu

Informations 

  • Bolzman C., Fibbi R., Vial M. (1999) "Les Italiens et les Espagnols proches de la retraite en Suisse: situation et projets d'avenir", Gérontologie et société, 91 : 137–151.
  • Bolzman C., Poncioni R., Vial M., Fibbi R. (2004) "Older labour migrants’ wellbeing in Europe : the case of Switzerland", Ageing and Society, 24(3) : 411-429.
  • Programme Senior d’ici et d’ailleurs de la Ville de Genève
  • Programme Âge et migration de l’Entraide Protestante Suisse
"Les droits de l’enfant et l’approche par les capabilités : défis et perspectives"

"Les droits de l’enfant et l’approche par les capabilités : défis et perspectives"

Nouveau livre édité par Daniel Stoecklin (Institut universitaire Kurt Bösch) et Jean-Michel Bonvin (HETS-EESP & PRN LIVES) aux éditions Springer, avec un chapitre de Stephan Dahmen (HETS-EESP & PRN LIVES).

Ce livre traite des droits de l'enfant dans la perspective des capabilités. L'objectif est de questionner le développement des droits et libertés des enfants ainsi que leurs possibilités de participation dans des contextes aussi divers que la formation, l'accès aux loisirs, les parlements des jeunes, etc. 

L'ouvrage comprend notamment deux contributions de membres du CESCAP (Haute école de travail social et de la santé - EESP Lausanne, HES-SO) et de l'IP5 du Pôle de recherche national LIVES :

D'une part, Daniel Stoecklin et Jean-Michel Bonvin proposent une nouvelle façon de conceptualiser la citoyenneté et la participation des enfants à partir de quatre facteurs (économiques, politiques, organisationnels et personnels) qui favorisent ou entravent le développement de leurs capabilités. À partir de cette réflexion, les auteurs étudient comment et dans quelle mesure le droit des enfants à être entendu peut se traduire en une participation effective dans le cadre d'activités de loisirs.

D'autre part, Stephan Dahmen avance une critique des théories de la jeunesse focalisées sur l'autonomie des enfants, sous-estimant généralement les inégalités et le poids du contexte social dans le développement de leurs capabilités. Partant d'une étude de la transition école-travail, l'auteur suggère que l'approche par les capacités est un moyen adéquat d'étudier les droits de l'enfant dans une perspective sociologique.

Téléchargez la préface et la table des matières du livre ainsi que la conclusion.

Références complètes :

  • Stoecklin, D., & Bonvin, J.-M. (Eds.). (2014). Children’s Rights and the Capability Approach. Challenges and Prospects. Dordrecht: Springer.
  • Dahmen, S. (2014). The Theoretical Orthodoxy of Children’s and Youth Agency and Its Contradictions: Moving from Normative Thresholds to a Situated Assessment of Children’s and Youth Lives. In D. Stoecklin & J.-M. Bonvin (Eds.), Children’s Rights and the Capability Approach. Challenges and Prospects (pp. 153-173). Dordrecht: Springer.
  • Stoecklin, D., & Bonvin, J.-M. (2014). Cross-Fertilizing Children’s Rights and the Capability Approach. The Example of the Right to Be Heard in Organized Leisure. In D. Stoecklin & J.-M. Bonvin (Eds.), Children’s Rights and the Capability Approach. Challenges and Prospects (pp. 131-152). Dordrecht: Springer.
Inégalités sociales et inégalités de santé chez les personnes âgées : colloque à Montréal

Inégalités sociales et inégalités de santé chez les personnes âgées : colloque à Montréal

Dans le cadre des 27e Entretiens du Centre Jacques Cartier, une équipe LIVES travaillant notamment au Centre interfactultaire de gérontologie et d’études des vulnérabilités de l’Université de Genève participera à deux jours de réflexion interdisciplinaire faisant la part belle aux enquêtes longitudinales les 2 et 3 octobre 2014.

Le Centre Jacques Cartier est une plateforme d’échanges entre la région Rhône-Alpes et le Québec visant la collaboration entre milieux universitaires, milieux d’affaires et gouvernements, sur la base de l’interdisciplinarité. Un de ses objectifs est de "garantir un espace scientifique francophone grâce à l’excellence des communications qui sont présentées lors de ses Entretiens et à celle des réseaux qui s’y constituent", affirme son délégué général Alain Bideau.

Les Entretiens sont un rendez-vous annuel portant sur des problèmes de société. Cette année, les 27e Entretiens auront lieu du 2 au 10 octobre 2014. Les 2 et 3 octobre à Montréal, le premier colloque portera sur « Les interrelations entre la santé et le social dans la vieillesse ». Michel Oris, co-directeur du Pôle de recherche national LIVES, est membre du comité scientifique.

Comme le précise le programme, ce colloque « vise à faire progresser notre compréhension des relations qui existent entre les inégalités sociales et de santé parmi les personnes âgées. Il s’agira de les mettre en évidence, d’établir ou de réfuter les effets de cumul ainsi que les processus de régulation ou d’ajustement qui permettent de maintenir le bien-être individuel. L’étude de l’hétérogénéité dans la vieillesse considèrera aussi les origines des inégalités, les aspects processuels à travers des outils rétrospectifs (calendriers de vie, biographies) ou prospectifs (panels), pour prendre en compte le parcours de vie antérieur ou saisir l’impact du vieillissement.

L’ambition est de dépasser l’opposition encore courante entre l’approche de causalité sociale (le social détermine la santé) et celle de sélection ou causalité inverse (l’origine développementale de la santé et la santé pendant l’enfance déterminent les trajectoires sociales et de santé tout au long de la vie), pour faire ressortir les dynamiques d’interrelations. Cette rencontre se veut un espace de dialogue entre les perspectives sociodémographiques, psychologiques, biomédicales et épidémiologiques, pour discuter et promouvoir l’utilisation des méthodes longitudinales. »

Membres du Pôle de recherche national LIVES à l'Université de Genève, Michel Oris, Rainer Gabriel, Delphine Fagot et Jonathan Zufferey y présenteront un papier.

Des chercheurs latins inaugurent une nouvelle association de démographie historique

Des chercheurs latins inaugurent une nouvelle association de démographie historique

Le co-directeur du PRN LIVES, Michel Oris, est membre des comités scientifique et d'organisation de la conférence inaugurale visant à créer la Société européenne de démographie historique, soutenue par la Société de Démographie Historique (SDH), l'Asociación de Demografía Histórica (ADEH) et la Società Italiana di Demografia Storica (SIDeS). La conférence aura lieu à Alghero-Sassari (Sardaigne, Italie) du 25 au 27 septembre 2014.

La nouvelle association vise à renforcer la coopération entre intellectuels concernés par l'étude de la démographie historique en Europe, et à stimuler l'intérêt pour les questions de population auprès des programmes scientifiques, des agences et gouvernements européens, des organisations nationales et internationales et du grand public.

Lors de la conférence d'Alghero, plusieurs membres du Pôle de recherche national LIVES présenteront un papier:

Aline Duvoisin et Sylvie Burgnard de l'Université de Genève présenteront “Childless women during the baby boom in Switzerland” (femmes sans enfant en Suisse pendant le baby boom) au cours de la session “Qualitative and mixed approaches of fertility behaviours” (approches qualitatives et mixtes des comportements de fécondité) le 25 septembre, présidée par Michel Oris, également chef de  l'IP13 du PRN LIVES.

Le 26 septembre, Rainer Gabriel et Michel Oris de l'Université de Genève présenteront “A life course perspective on poverty in old-age Switzerland” (une perspective parcours de vie sur la pauvreté au grand âge en Suisse) au cours de la session “Life Course approaches in historical demography” (approches parcours de vie en démographie historique), présidée par Gilbert Ritschard.

Gilbert Ritschard, chef de l'IP14 du PRN LIVES et professeur à l'Université de Genève, présentera “Promises and requirements of recent development in sequence analysis” (promesses et exigences des récents développement en analyse de séquence) au cours de la session “Life course and the transformation of historical demography” (parcours de vie et transformation de la démographie historique).

Michel Oris présidera également une session sur “Internal and international migrations” (migrations internes et internationales) le 27 septembre.

Voir le site de la conférence: www.eshd.eu

Inégalités dans les sociétés modernes et familles au XXIe siècle: colloque et conférence publique

Inégalités dans les sociétés modernes et familles au XXIe siècle: colloque et conférence publique

La Faculté des Sciences de la Société et la Faculté d'Economie et de Management de l'Université de Genève, en collaboration avec le Secrétariat d'Etat à l'Economie (SECO) organisent un colloque d'une journée sur les inégalités dans les sociétés modernes, en présence de plusieurs acteurs clés le jeudi 25 septembre 2014. Cet événement sera suivi dans la soirée par une conférence publique sur l'évolution de la famille par Gøsta Esping-Andersen, professeur renommé de sociologie à l'Université Pompeu Fabra de Barcelone.

Jean-Dominique Vassalli, recteur de l'Université de Genève, et Marie-Gabrielle Ineichen-Fleisch, cheffe du SECO, ouvriront le colloque. Puis participeront aux discussions le vice-recteur Yves Flückiger, Cyril Muller de la Banque mondiale, Didier Chambovey du SECO, Pierre Maudet, Chef du Département de l'Economie et de la Sécurité de Genève, Jean-Nathanaël Karakash, Chef du Département de l'Economie et de l'Action sociale de Neuchâtel, ainsi que bien d'autres membres prestigieux des mondes politique et académique.

Le Prof. Gosta Esping-Andersen, qui donnera la conférence d'ouverture de la nouvelle année académique à 19h00, participera également aux discussions de la session du matin. Le Prof. Jean-Michel Bonvin et le Prof. Michele Pellizzari, tous deux membres du Pôle de recherche national LIVES, respectivement présideront et concluront la session de l'après-midi.

Cet événement est organisé par l'Université de Genève et le Secrétariat d'Etat à l'Economie (SECO) avec le soutien du PRN LIVES et de l'Organisation pour la Coopération et le Développement économique (OCDE).

Inscription possible jusqu'au 24 septembr à l'adresse suivante: inequalities-2014@unige.ch

Couverture du livre "Adultes aînés, les oubliés de la formation" aux éditions Antipodes

On a encore besoin d’apprendre passé 65 ans : une évidence qui fait son chemin

Une table ronde soutenue par le Pôle de recherche national LIVES le 18 septembre 2014 à Lausanne a réuni plusieurs acteurs politiques, académiques, économiques et associatifs autour de la question de la formation des seniors, à l’occasion de la sortie du livre plaidoyer de Roland J. Campiche et Afi Sika Kuzeawu. Si les participants étaient d’accord sur l’urgence des besoins, ils peinent à s’accorder sur les mesures à prendre.

« J’avoue que ce livre a un peu bousculé mes certitudes : ses constats devraient être évidents, mais ils ne m’avaient pas encore frappé, et ils n’ont pas encore pénétré tout le monde », a déclaré jeudi 18 septembre Guy Parmelin, conseiller national UDC, lors de la table ronde organisée par le PRN LIVES en collaboration avec la Fédération suisse des Universités du 3e âge, la Fondation Leenaards et la Fondation Champ-Soleil, et suivie par près de 80 personnes à l'hôtel Continental de Lausanne.

Animé par la journaliste Manuela Salvi, le débat a réuni un large consensus sur la place grandissante des aînés dans la société. « Ensemble ils forment la plus grande garderie de Suisse », a déclaré Roland J. Campiche, qui présentait son dernier ouvrage paru aux éditions Antipodes : Adultes aînés, les oubliés de la formation[1].

Le poids et le déni

Professeur honoraire de l’Université de Lausanne, Roland J. Campiche a également relevé l’apport des seniors dans les activités associatives, leur poids lors les votations et dans les conseils municipaux, et indiqué qu’en Suisse la moitié  des personnes interrogées souhaiteraient travailler plus longtemps. « Pourtant tout se passe comme si passé le rubicond de la retraite, on entrait dans une zone grise en matière de formation ». Preuve du déni, selon le sociologue: les récentes lois sur les universités et sur la formation continue ne disent pas un mot des seniors.

Plusieurs intervenants ont largement évoqué ces besoins de nouveaux apprentissages: pour se diriger dans un monde de plus en plus numérique, pour être capable d'aider des proches entrés dans le 4e âge, pour prévenir la dégénérescence  - car « le cerveau s’use quand on ne l’utilise pas », a rappelé le neurologue Yves Dunant -, pour lutter contre la dépression qui frappe les individus lors des grandes transitions – adolescence ET retraite, et dont les coûts seraient encore supérieurs à ceux de la maladie d’Alzheimer -, voire même pour « servir de vivier de main d’œuvre indigène après l’électrochoc du 9 février », a lancé de manière volontairement provocante la conseillère aux Etats socialiste Géraldine Savary, se disant « persuadée que cette discussion va naître ».

Quels moyens ?

Mais les participants ont butté sur la question des moyens. Introduire un financement public ? Créer des bases légales ? Et quelle(s) organisation(s) mettre en place ou défendre ? Dans son livre, Roland J. Campiche plaide pour une reconnaissance officielle du rôle des universités du 3e âge, accompagnée d’un soutien financier par l’Etat, qu’il évalue à 500'000 francs par an. « Il faudrait aussi dire ce que ça rapporterait comme retour sur investissement, c’est un langage que les politiques comprennent », a proposé un auditeur.

Certains se sont cependant émus du caractère jugé « élitiste » des universités du 3e âge, signalant qu’il existe d’autre voies pour se former à la retraite, voire s’y préparer : associations ou fondations (Pro-Senectute, Force Nouvelle, FAAG), universités populaires, cours Migros, etc.

Pour une nouvelle « andragogie »

Roland J. Campiche s’est insurgé contre « le mythe d’une université inaccessible », déclarant que les étudiants des Unis 3 provenaient de toutes les catégories de la société. Mais il a reconnu qu’une nouvelle forme de pédagogie reste à développer, « des pairs par les pairs », plus interactive, valorisant les compétences acquises des adultes aînés, qui pourrait même « féconder l’ensemble du système de formation ».

Enfin quelques pistes ont été proposées par les intervenants : réduire les coûts de la santé pour les aînés qui se forment, réclamer un programme national de recherche sur la thématique, professionnaliser la formation des bénévoles, considérer l’éducation comme un projet humain « allant de la naissance à la mort », favoriser les échanges intergénérationnels…

« La proportion de jeunes retraités qui s’engagent dans une formation est encore une minorité, mais il est prouvé qu’une ou deux années de plus ou de moins de formation au cours de la vie ont des effets significatifs sur la longévité », a rappelé le sociologue François Höpflinger.

600'000 babyboomers arriveront dans quelques années à la retraite. « Il faut du temps entre le constat et la mise en œuvre. C’est pourquoi le lobbysme est nécessaire », a estimé Guy Parmelin, définitivement rallié à la cause. Il disposera bientôt d'un outil pour ce faire auprès de ses collègues alémaniques : le livre de Roland J. Campiche et Afi Sika Kuzeawu paraîtra l’an prochain en allemand aux éditions Seismo.


[1]Adultes aînés, les oubliés de la formation par Roland J. Campiche et Afi Sika Kuzeawu avec la collaboration de Jacques Lanares, Sandrine Morante, Denis Berthiaume, éditions Antipodes, Lausanne, 2014
M. Oris and G. Ritschard: Sequence Analysis and Transition to Adulthood

Les "grands noms d’une petite méthode" qui monte réunis dans un livre

La région lémanique est devenue une étape clé dans le développement de l’analyse de séquence, une méthode en plein essor dans les sciences sociales : à l’Université de Lausanne et l’Université de Genève, des chercheurs rattachés au Pôle de recherche national LIVES sur les parcours de vie font partie - avec d’autres ! - des acteurs incontournables des dernières avancées, recensées dans un ouvrage édité par Philippe Blanchard, Felix Bühlmann et Jacques-Antoine Gauthier aux éditions Springer.

Pourquoi telle personne va tomber dans la précarité et telle autre y échapper ? Jusqu’à il y a quelques années, la réponse à cette question échappait aux sciences sociales, qui ne disposaient que de modèles synchroniques, appréhendant les individus à un moment donné de leur existence et non dans une perspective longitudinale. Le développement des études sur les parcours de vie, par définition diachroniques et de nature interdisciplinaire, a conduit à s’intéresser davantage aux processus, et pour ce faire s’est largement inspiré de méthodes venues des sciences dures, notamment de la biologie génétique et de la bioinformatique, pour représenter statistiquement des successions d’états et d’événements.

L’analyse de séquence permet ainsi de construire des typologies de trajectoires individuelles lors de recherches portant par exemple sur les configurations familiales, les carrières ou l’insertion professionnelles, les transitions majeures telles que le passage à l’âge adulte, à la parentalité, à la retraite, ou encore les trajectoires de migration, de santé ou de vieillissement. Cette méthode s’est également répandue hors du champ de la sociologie pour imprégner la recherche en psychologie développementale, en histoire, en démographie ou en science politique.

Ses différentes applications font aujourd’hui l’objet d’un livre dont le projet éditorial est issu d'une collaboration entre les universités de Lausanne et de Genève. Advances in Sequence Analysis : Theory, Method, Applications est le deuxième volume d’une série des éditions Springer consacrée à la recherche sur les parcours de vie et les politiques sociales - collection dirigée par les trois membres de la direction du PRN LIVES, Dario Spini, Michel Oris et Laura Bernardi.

Un projet né entre Lausanne et Genève

En 2012, une conférence à Lausanne sur l’analyse de séquences (LaCOSA) avait réuni une trentaine d’utilisateurs chevronnés de la méthode à travers le monde autour de chercheurs et chercheuses renommés, comme Cees Elzinga, Brendan Halpin ou Anette Fasang. Ses organisateurs étaient Philippe Blanchard, de l’Institut d’études politiques et internationales (IEPI), ainsi que Felix Bühlmann et Jacques-Antoine Gauthier, de l’Institut des sciences sociales, tous deux membres du Pôle de recherche national LIVES. Un tiers des participants et plusieurs orateurs étaient également liés à LIVES, notamment l’équipe du Prof. Gilbert Ritschard à l’Université de Genève, qui a développé l’outil TraMineR, spécifique à l’analyse de séquence et devenu une véritable référence pour les spécialistes.

« Comparée à d’autres méthodes, l’analyse de séquence est utilisée par une communauté relativement restreinte », explique Felix Bühlmann. « C’est pour cette raison que nous avons pu motiver les ‘grands noms de cette petite méthode’, à participer à cette conférence, puis à la rédaction d’un ouvrage collectif ».

Innovations conceptuelles

« La force de ce livre repose sur une apparente faiblesse : la méthode et les thématiques qu’il décrit trouvent rarement leur place dans les revues scientifiques car ces dernières exigent un certain formatage difficilement compatible avec les innovations conceptuelles et visuelles proposées par l’analyse de séquence », estime Felix Bühlmann.

Pour Jacques-Antoine Gautier, « la diversité des contributions réunies dans ce livre œuvre à la constitution d'une communauté méthodologique plus affirmée et offre un espace de réflexion original sur la nature de l'analyse de séquence et sa place dans les sciences sociales».

Au sein du PRN LIVES, plusieurs études sur différents groupes de personnes vulnérables se basent sur l’analyse de séquence, car elle permet de réduire la complexité des parcours individuels et d'augmenter la lisibilité des étapes et transitions qui façonnent les parcours de vie.

Et la méthode continue de faire des émules: ses meilleurs spécialistes au sein de LIVES partageront leurs connaissances avec des chercheurs et chercheuses du monde entier lors d’un workshop méthodologique le 8 octobre 2014, qui précédera la conférence annuelle de la Society for Longitudinal and Life Course Studies (SLLS), cette année à l’Université de Lausanne.

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