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Pour la lauréate du Prix LIVES, l’école a une part de responsabilité dans le harcèlement des enfants handicapés

Les enfants et adolescents atteints d’une incapacité physique ou mentale sont davantage exposés aux violences corporelles, verbales et psychologiques de la part de leurs camarades que les élèves touchés par un autre type de désavantage. Cela est particulièrement marqué lorsque l’institution a étiqueté ces jeunes comme ayant des besoins éducatifs spécifiques. En récompense de la publication de cette recherche dans la revue Sociology, Stella Chatzitheochari a reçu un prix lors de la conférence annuelle de la Society for Longitudinal and Life Course Studies. Le comité de sélection du Pôle de recherche national LIVES a relevé la qualité scientifique et l’originalité de son étude.

Stella Chatzitheochari

Le LIVES Best Paper Award for Young Scholars distingue des jeunes auteur·e·s de travaux interdisciplinaires sur la vulnérabilité dans le parcours de vie. Remis pour la première fois cette année au cours de la conférence annuelle de la Society for Longitudinal and Life Course Studies (SLLS) le 6 octobre 2016 à Bamberg (Allemagne), le prix de 2000 euros est allé à la Dr. Stella Chatzitheochari, professeure assistante à l’Université de Warwick (GB), pour son article Doubly Disadvantaged? Bullying Experiences Among Disabled Children and Young People in England” (Doublement désavantagés? Les expériences de harcèlement chez les enfants et les jeunes handicapés en Angleterre), publié en ligne en 2015 et imprimé en 2016 par la revue Sociology, avec pour co-auteures Samantha Parsons de l’University College London et Lucinda Platt de la London School of Economics and Political Science.

Double peine

Le papier de Stella Chatzitheochari aborde la question du cumul des désavantages qui frappe les élèves infirmes victimes de harcèlement. Déjà rendus vulnérables à cause de leur handicap et des difficultés socio-économiques qui accompagnent leur état de santé, ces enfants et ces jeunes souffrent d’une double peine du fait des difficultés relationnelles vécues au sein de l’école. Il a en effet déjà été prouvé que le harcèlement conduit à des conséquences négatives sur le long terme pour les personnes qui en sont les cibles, tant au niveau de l’équilibre émotionnel que des performances socio-professionnelles.

L’originalité de cette recherche est d’apporter un regard sociologique, quantitatif et longitudinal à un sujet surtout étudié jusqu’à présent d’un point de vue psychologique, qualitatif ou transversal. Partant des données de deux grandes enquêtes britanniques, la Millenium Cohort Study et la Longitudinal Study on Young People in England, Stella Chatzitheochari s’est intéressée au sentiment de victimisation rapporté par les participants aux âges de 7 et 15 ans. Toute son analyse a veillé à isoler ce phénomène d’autres variables explicatives telles que le statut économique et social, les résultats scolaires, la taille et le poids, le genre, l’origine ethnique, la composition familiale, etc.

Reproduction des inégalités sociales

En utilisant trois marqueurs de l’invalidité tels que définis en Angleterre - le LSLI pour les incapacités chroniques, le SEN pour les besoins éducatifs spécifiques, et le SEN complété d’une déclaration officielle de l’établissement -, la Dr. Chatzitheochari construit un modèle social du handicap et observe que les plus hauts taux de victimisation, tels que constatés chez les élèves souffrant d’une incapacité, sont en partie liés à d’autres facteurs de vulnérabilité. Cependant, elle démontre aussi que toutes choses étant égales par ailleurs, les étiquettes institutionnelles augmentent significativement le risque de harcèlement. Ces résultats « attirent l’attention sur le contexte scolaire comme lieu potentiel de reproduction des inégalités sociales », concluent les auteures.

Processus de sélection

Stella Chatzitheochari, détentrice d’un doctorat en sociologie décerné en 2012 par l’Université du Surrey, est la première lauréate du tout nouveau Prix LIVES pour jeunes auteur·e·s qui sera dorénavant remis chaque année. Le comité de sélection est composé des membres de la direction du PRN LIVES et de quatre autres chercheurs seniors, représentant plusieurs disciplines comme la sociologie, la psychologie sociale, la démographie, la statistique, l’économie et la politique sociale. 53 articles étaient en compétition, en provenance de 20 pays répartis sur les cinq continents. Six papiers étaient présentés par de jeunes chercheurs et chercheuses travaillant en Suisse, dont certain·e·s impliqué·e·s au sein du PRN LIVES.

Le comité de sélection a classé les articles en fonction de plusieurs critères : centralité de la recherche sur la question de la vulnérabilité et des parcours de vie, originalité, interdisciplinarité, qualité scientifique et pertinence des méthodes. Dr. Chatzitheochari a aisément rallié un maximum de voix. En plus de recevoir un chèque de 2000 euros, elle a été invitée gracieusement à venir présenter son étude pendant la conférence de la SLLS. Toutes nos félicitations !

>> Chatzitheochari, S., Parsons, S., and Platt, L. (2016) Doubly Disadvantaged? Bullying Experiences Among Disabled Children and Young People in England, Sociology, 50(4): 695-713.

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Le calvaire des chômeurs âgés de plus de 55 ans: une recherche doctorale qui devient un livre

La thèse d'Isabel Baumann vient d'être publié par la série Sringer Life Course Research and Social Policies, éditée par le PRN LIVES et dont c'est le 5e numéro. Se basant sur des données originales sur les trajectoires en Suisse de travailleurs licenciés après une fermeture d'entreprise, cette publication montre que les cinquantenaires rencontrent de sérieuses difficultés pour retrouver un emploi. Tous les chapitres sont accessibles gratuitement en anglais sur Internet.

Pour la première fois depuis le lancement en 2013 de la série Springer consacrée à la recherche sur les parcours de vie et les politiques sociales, un volume paraît sous la plume d'un auteur unique, et il s'agit d'une jeune chercheuse! Isabel Baumann s'est intéressée aux anciens employés de cinq compagnies ayant fermé leurs portes au cours des dernières années. Dans le cadre du projet LIVES IP204 et sous la direction du Prof. Daniel Oesch à l'Université de Lausanne, sa recherche s'est notamment concentrée sur la capacité de ces travailleurs à retrouver un emploi. Ses résultats ont été présentés en 2015, lors de sa soutenance de thèse. Les conclusions principales indiquent que les chômeurs seniors ont beaucoup plus de peine à surmonter leur licenciement que les individus jeunes et peu qualifiés.  

La Suisse connaissant un taux de chômage remarquablement bas comparé à d'autres pays, qu'est-ce que cette publication apporte au débat international sur l'intégration professionnelle? "Elle montre que même dans un pays privilégié, il y a des différences importantes entre les différents profils de travailleurs. Il est donc essentiel de savoir qui souffre le plus avant de concevoir et de mettre en oeuvre des mesures d'aide à l'emploi. En Suisse, ces politiques devraient principalement viser les individus les plus âgés, mais ailleurs il pourrait s'agir d'autres catégories de personnes", explique Isabel Baumann.

Actuellement en Suisse, le débat est vif sur l'opportunité de recruter davantage de seniors pour compenser la réduction attendue de main d'oeuvre étrangère après le vote de février 2014. Cependant, Isabel Baumann souligne qu'on ne connaît pas assez les raisons pour lesquelles les gens de plus de 55 ans rencontrent autant de problèmes quand ils sont en recherche d'emploi. Elle estime que sans une meilleure compréhension du phénomène, il est difficile de prévoir si cette nouvelle situation permettra d'améliorer les perspectives des chômeurs âgés. La tendance démographique actuelle n'a d'ailleurs rien pour rassurer, ajoute-t-elle, au vu du nombre de baby boomers venant gonfler les rangs des cinquantenaires potentiellement menacés par l'exclusion: "Le taux d'emploi de cette population est plutôt satisfaisant en comparaison internationale, mais ceux qui perdent leur emploi deviennent vraiment vulnérables".

Le livre de Springer suit la même structure que sa thèse doctorale, avec une introduction légèrement remaniée pour un public plus généraliste. Grâce au soutien du Pôle de recherche national LIVES, la version électronique est entièrement téléchargeable gratuitement, mais des exemplaires imprimés peuvent également être commandés à un prix raisonnable. Le PRN LIVES espère que cette publication encouragera d'autres jeunes chercheurs et chercheuses à tenter eux aussi cette aventure éditoriale en faisant appel à la série Springer.

>> Baumann, I. (2016). The plight of older workers. Labor market experience after plant closure in the Swiss manufacturing sector. New York, USA: Springer, Life Course Research and Social Policies. Vol. 5.

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Le boom des centenaires est un challenge pour la société et pour leurs enfants seniors

Les personnes de 90 ans et plus constituent le groupe d’âge dont la croissance est la plus rapide. La Prof. Daniela Jopp collecte depuis plusieurs années et dans plusieurs pays des données sur cette population. Elle démarre un nouveau projet en Suisse qui s’intéresse aux relations de ces individus très âgés avec leurs enfants eux-mêmes âgés. Le 22 septembre 2016, elle donnera une conférence publique à l’occasion de l’ouverture des cours de la Faculté des sciences sociales et politiques de l’Université de Lausanne.

« Bientôt tous centenaires ? », interroge le titre de la prochaine conférence publique de Daniela Jopp, professeure associée à l’Université de Lausanne et au Pôle de recherche national LIVES. Un enfant sur deux né dans les années 2000 pourrait bien le devenir, annonçait-elle déjà en février dernier lors d’une autre intervention dans le cadre de la conférence REIACTIS. Le 4e âge nous concerne non seulement parce que nous risquons de l’atteindre, mais aussi parce qu’il y a des chances que nos parents vivent bien au-delà de ce qu’ils avaient imaginé.

Les progrès de la médecine ne sont pas les seuls responsables. Un meilleur niveau de vie et plus d’attention portée à la santé permettent à un nombre croissant d’individus de prolonger leur espérance de vie. En dix ans, le nombre de centenaires a augmenté de 30% aux Etats-Unis. Et la probabilité pour les personnes très âgées de conserver leurs capacités cognitives intactes augmente également. Plus de la moitié des centenaires étaient récemment dans cette situation favorable, contre 41% dix ans plus tôt, selon une étude menée par Daniela Jopp et d’autres collègues sur un échantillon allemand.

Les bienfaits d’une vie active

« Nous avons observé que les personnes nées autour de 1912 dont les capacités cognitives sont les plus élevées sont celles qui ont été les plus actives dans leur vie »,  détaille la chercheuse. « Par exemple, les femmes de cette cohorte de centenaires qui ont disposé d’un compte en banque personnel ont un meilleur fonctionnement. Pour les personnes de la cohorte précédente, nées au tout début du siècle, c’était un niveau d’éducation plus élevé et une bonne santé qui permettaient de prédire une meilleure santé mentale. Apparemment, pour les cohortes de centenaires plus récentes, l’activité au cours de la vie a eu un effet protecteur plus important. »

Parlant de santé mentale, un autre fait surprend également : la grande majorité des centenaires ne montre aucun signe de dépression, et seuls 10% indiquent qu’ils désirent mourir. De manière un peu moins étonnante, ceux qui vivent en institution montrent une moins grande satisfaction de vie que ceux qui ont conservé un logement privé. Avoir encore des plans et s’occuper des autres permet aussi aux personnes très âgées de conserver cette envie de vivre : « Une dame à New York nous a raconté vouloir connaître les résultats du Super Bowl de la saison suivante. Deux autres personnes tenaient le coup par souci pour leur fils malade », raconte Daniela Jopp.

Relations sociales et affectives

Les constats du réseau international de recherche constitué par la Prof. Jopp sont parus cet été dans un numéro spécial du Journal of Aging & Social Policy. Sur la base de trois enquêtes menées au Portugal, en Allemagne et aux Etats-Unis, ces papiers s’intéressent tout particulièrement aux relations sociales et affectives de ces grands vieillards, une ligne de recherche que Daniela Jopp poursuit maintenant en Suisse grâce au soutien de la Fondation Leenaards et du Pôle de recherche national LIVES.

Etant donné l’importance reconnue des liens affectifs sur le bien-être, et du fait que les personnes très âgées ont souvent vu disparaître la plupart de leurs contemporains, la recherche de Daniela Jopp entend creuser l’aspect des relations entre ces individus et leur progéniture, entrée ou presque dans le 3e âge. Son équipe a commencé à s’entretenir et cherche encore d’autres contacts avec des dyades de parents-enfants âgés afin de comparer deux groupes : un premier composé de parents de plus de 95 ans et leurs enfants de plus de 65 ans, et un deuxième ensemble constitué de parents âgés de 70 à 85 ans et leurs enfants âgés de 40 à 60 ans.

La chercheuse s’attend à observer une certaine ambivalence dans ces rapport, en particuliers chez les dyades les plus âgées : « Les enfants décrivent en général comme une chance le fait d’avoir un parent très âgé encore en vie, mais ils se plaignent de ne plus avoir assez de temps pour eux-mêmes. Avec le temps, il arrive que d’anciennes blessures psychologiques finissent par ressurgir dans la relation. »

Nouveaux besoins

Le but, en cernant mieux les besoins des aînés et de leurs enfants seniors, est de pouvoir alimenter la réflexion autour de la prise en charge, non seulement des (presque) centenaires, mais aussi des « jeunes » retraités qui s’occupent de leurs parents, car leur propre santé finit souvent par pâtir de cette charge : « Les gouvernements devraient avoir les proches-aidants dans leur radar », soutient Daniela Jopp.

Et puisqu’une bonne partie de la population est destinée à connaître le même sort, elle s’étonne qu’on ne s’occupe pas davantage des problèmes des personnes âgées et très âgées. Les mesures devraient passer, selon elle, par offrir un vrai rôle aux aînés dans la société, leur proposer des mesures de rééducation physique quand nécessaire, se soucier de leur mobilité, veiller à ce que leurs lunettes et appareils auditifs soient régulièrement adaptés, prendre au sérieux et soulager leurs douleurs. Autant de signes de considération permettant une meilleure qualité de vie qui ne font pas encore partie des habitudes, comme si cette partie grandissante de l’humanité n’était que quantité négligeable.

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La recherche sur le vieillissement révèle les maux actuels et futurs de la société

La gérontologie est beaucoup plus que la science de ceux qui s’intéressent aux vieux. En combinant les angles de vue des différentes disciplines impliquées, elle permet de faire un état des lieux du monde contemporain et d’esquisser les défis qui concernent les jeunes d’aujourd’hui et moins jeunes de demain. Le Pôle de recherche national LIVES participe à ce mouvement. Les travaux de ses chercheurs et chercheuses ont débouché sur plusieurs excellentes thèses doctorales, ainsi qu’une contribution récente à une publication majeure.

Consécration pour le Pôle de recherche national LIVES : son directeur, Dario Spini, et trois collègues – Daniela Jopp, Stéphanie Pin, Silvia Stringhini – signent un chapitre dans la 4e édition du Handbook of Theories of Aging, une somme de plus de 700 pages éditée aux Etats-Unis par Vern L. Bengtson et Richard A. Settersten, Jr., rassemblant « les sommités les plus respectées du domaine ».

Biologistes, psychologues, sociologues, ainsi que spécialistes des politiques sociales et de la pratique sont ainsi convoqués pour exposer l’état actuel des connaissances sur le vieillissement, désigner les théories qui n’ont plus lieu d’être et identifier celles qui doivent aujourd’hui les remplacer à la lumière des dernières découvertes. Selon les éditeurs, décrire de nouveaux modèles doit servir à prédire les défis à venir et guider les interventions futures destinées à améliorer la condition humaine.

Processus et dynamiques

Cette 4e édition - près de 30 ans après la première en 1988 et moins de 10 ans après la dernière en 2009 - accorde un intérêt tout spécifique aux processus qui sont à l’œuvre dans le vieillissement. Elle reflète ainsi l’évolution de la sociologie et de la psychologie, qui prêtent de plus en plus d’attention aux dynamiques étudiées par la perspective des parcours de vie, telles que le bien-être ou les relations affectives et le réseau social. L’idée sous-jacente est de s’intéresser à la qualité de vie, au « bien vieillir » et non pas juste au « vieillir le plus longtemps possible », expliquent les éditeurs.

Le chapitre commandé à l’équipe du PRN LIVES prend donc assise sur l’essor des études longitudinales, qui se développent en Suisse comme dans plusieurs autres pays. Les auteurs présentent quatre grandes leçons tirées des enquêtes récentes et toujours en cours sur les personnes âgées. Tout d’abord la difficulté de placer ces recherches dans un cadre temporel fixe et unique : quelles phases de la vie inclure pour une compréhension globale des effets de l’âge, jusqu’à où remonter dans le passé, puis à quelle fréquence répéter les mesures, et comment délimiter empiriquement les différentes temporalités observables dans les trajectoires ?

Hétérogénéité des parcours

Autre problème : prendre en compte l’hétérogénéité des parcours de vie et l’aspect multidirectionnel de certaines variables. Le fameux « paradoxe du bien-être », par exemple, - une théorie considérée jusqu’à il y a peu comme très robuste, indiquant que la satisfaction de vie aurait tendance à augmenter avec l’âge -, ne se confirme en fait que dans les pays riches et chez les personnes en bonne santé. Les modèles de vieillissement ne peuvent par conséquent faire l’impasse des différences de cohorte, de genre et de statut économique et social.

Il faut également considérer la multi-dimensionnalité des parcours de vie, le fait que chaque existence se déploie dans plusieurs domaines, en étant soumise à des facteurs tant objectifs que subjectifs. Face aux difficultés, les individus peuvent mettre en route des mécanismes de « sélection, optimisation et compensation » dans l’agencement de leurs différents types de ressources (économiques, sociales, physiques, etc.) qui rendent plus complexe pour la recherche la lecture des vulnérabilités et la compréhension de la résilience.

Âge biologique et âge social

Enfin les processus de vieillissement agissent à plusieurs niveaux différents. Âge biologique et âge social ne coïncident pas toujours ; les contextes environnementaux, institutionnels et normatifs évoluent également et doivent être pris en compte au fil des différentes générations étudiées.

Difficile, donc, de théoriser une fois pour toutes les nombreuses dynamiques liées au vieillissement, concluent Dario Spini et ses collègues. Relevant à la fois la multiplication bienvenue des enquêtes longitudinales et les difficultés pour les acteurs académiques de mener des carrières privilégiant l’interdisciplinarité, ils se réjouissent du financement croissant d’études sur les parcours de vie, mais restent prudents sur les apports définitifs de ces recherches à une compréhension globale et universelle des mécanismes de vieillissement.

Floraison de thèses

Prudents, ou trop modestes ? Les thèses doctorales réalisées dans le cadre du Pôle de recherche national LIVES, défendues pour certaines très récemment, révèlent en tout cas de vraies avancées dans l’analyse de certains aspects entourant l’avancée de l’âge. Laure Kaeser, Rainer Gabriel, Marie Baeriswyl, Julia Henke et Barbara Masotti, promus docteurs en 2015 et 2016 par l’Université de Genève, ont tous réalisé leur recherche au sein du Centre interfacultaire de gérontologie et d’études des vulnérabilités (GICEV), sous la (co-)direction du Prof. Michel Oris et sur la base des données collectées par l’enquête Vivre-Leben-Vivere (VLV), financée par LIVES. D’autres travaux sont en cours et déboucheront dans les mois et années qui viennent sur de nouveaux résultats.

Ces jeunes chercheurs et chercheuses montrent que l’évolution du regard sur les personnes âgées, passées de vieillards assistés à seniors actifs, ignore la réalité des plus vulnérables, ceux qui n’ont pas vraiment bénéficié de la démocratisation des études, des progrès institutionnels et sanitaires, et de l’élévation générale du niveau de vie. Leurs analyses fines de l’échantillon VLV, composé de 3600 personnes âgées de plus de 65 ans et faisant suite à deux autres grandes enquêtes menées en 1979 et 1994, donnent un tableau tout en nuances du vieillissement en Suisse.

Perception des difficultés économiques

Julia Henke, par exemple, qui défendait sa thèse le 17 juin dernier, compare des indicateurs objectifs et subjectifs de précarité pour montrer les limites de l’utilisation du seul critère de seuil de pauvreté dans l’évaluation de la vulnérabilité économique. Le revenu de l’assurance vieillesse et survivants (AVS) ne garantit pas aux personnes sans épargne, isolées et en mauvaise santé d’être à l’abri de difficultés financières. Selon la chercheuse, l’observation de la qualité de vie des aînés doit comprendre des aspects psychologiques en plus des données économiques. Elle souligne que le choix des indicateurs n’est jamais innocent et contribue à façonner notre vision du monde, surtout dans une société régie par les données.

Participation sociale et bien-être

La thèse de Marie Baeriswyl, soutenue le 16 juin, apporte également une réflexion dans ce sens. Observant l’évolution de la participation sociale à la retraite, elle constate que « l’émergence de retraités multi-participatifs, engagés, consommateurs, mais aussi intégrés à différentes communautés, privées ou publiques, ne se fait pas sans un décalage croissant avec ceux qui n’ont pas les mêmes opportunités et ressources ». Fait intéressant, la comparaison avec les enquêtes de 1979 et 1994 montre qu’avant 2011, la question de la satisfaction de vie n’était pas posée aux personnes âgées, ce qui pose à nouveau la question de ce que l’on mesure et de ce que cela révèle des paradigmes en cours.

La recherche de Marie Baeriswyl permet de confirmer le lien entre participation sociale et bien-être à la retraite. Elle infirme certaines théories comme le délitement du capital social dans les sociétés contemporaines et la perte des solidarités familiales, « peurs qui ont longtemps marqué la problématisation de la vieillesse », relève la chercheuse. Elle constate par contre une polarisation entre les personnes bien dotées en capital social, économique et culturel, qui maintiennent des liens affectifs de qualité et une vie riche en activités, et les laissés pour compte dont le niveau d’instruction est souvent faible et la santé déclinante.

Des inégalités de genre se perpétuent également après l’âge de la retraite, les hommes restant globalement plus engagés dans l’espace public et les femmes davantage concentrées sur la sphère privée. Un déséquilibre qu’il sera intéressant de réexaminer dans quelques années, pour voir si la participation grandissante des femmes sur le marché du travail modifiera les comportements au moment de la retraite.

Structures contre individus

Cette thèse passionnante s’achève sur un appel à ne pas oublier l’importance de garantir des structures institutionnalisées de participation sociale et à ne pas céder à l’« idéologie de la désinstitutionalisation », qui laisserait les seniors seuls responsables de leur propre activation et nierait les injustices qui sont à la base des différences de participation sociale entre les aînés les plus et les moins favorisés.

Elle rejoint ainsi les conclusions du chapitre de Spini et al. dans le Handbook of Theories of Aging, qui rappelle que s’il est bien établi que l’espérance de vie et le bien-être sont liés à l’environnement socio-économique, de nombreuses théories du vieillissement focalisent toujours sur les caractéristiques personnelles plutôt que de s’intéresser au contexte. A une époque où le poids démographique des personnes âgées met au défi non seulement l’Etat-Providence, mais aussi l’équilibre entre les âges dans les débats démocratiques, se préoccuper des conditions actuelles et futures du vieillissement est d’une importance capitale qui ne cessera de croître.

» Vern L. Bengtson & Richard A. Settersten, Jr. (2016). Handbook of Theories of Aging. New York: Springer, 752 p.

» Dario Spini, Daniela S. Jopp, Stéphanie Pin, and Silvia Stringhini (2016). The Multiplicity of Aging: Lessons for Theory and Conceptual Development From Longitudinal Studies. In Vern L. Bengtson & Richard A. Settersten, Jr. (2016). Handbook of Theories of Aging (p. 669-690). New York: Springer.

» Julia Henke (2016). Revisiting Economic Vulnerability among Swiss Pensioners: Low Income, Difficulty in Making Ends Meet and Financial Worry. Sous la direction de Michel Oris. Université de Genève.

» Marie Baeriswyl (2016). Participations et rôles sociaux à l’âge de la retraite. Une analyse des évolutions et enjeux autour de la participation sociale et des rapports sociaux de sexe. Sous la direction de Jean-François Bickel & Michel Oris. Université de Genève.

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LIVES investit 700'000 francs dans trois projets de recherche sur la santé et le vieillissement

Lancé en janvier dernier, l'appel à propositions de projet de recherche sur le parcours de vie et la vulnérabilité a donné lieu à 42 propositions et à la sélection de trois projets innovants et prometteurs. Au cœur de ces projets figurent les thèmes de la santé et du vieillissement. Deux d'entre eux recourront aux données du Panel suisse de ménages. Une équipe, venue de Suisse alémanique, est nouvelle au sein de LIVES, tandis que les deux autres projets sont menés par des membres établis de notre pôle de recherche.

Cette année, le Pôle de recherche national LIVES a invité des chercheurs travaillant dans des universités suisses ou des instituts de recherche à solliciter le financement de projets d'un montant de 200’000 à 300’000 francs suisses pour une durée de 3 ans. Les projets interdisciplinaires ainsi que ceux faisant appel à des données longitudinales étaient particulièrement les bienvenus.

Sur 42 propositions, trois projets ont été approuvés. Le processus de sélection a été mené par le Conseil consultatif de LIVES, groupe indépendant de chercheurs internationaux chargé de classer les projets proposés en fonction de leur qualité, de leur degré d'innovation et de leur faisabilité.

Les trois projets retenus débuteront en septembre et bénéficieront d'une enveloppe globale de 700’000 CHF. Dans une perspective longitudinale, ils tenteront de répondre à des questions passionnantes sur le vieillissement et la santé. Les chefs de projet seront assistés par de jeunes chercheurs. Chaque projet se concentrera sur l'une des cross-cutting issues (questions transversales) du programme et examinera les effets du stress et des ressources sur les différentes sphères de la vie, au fil du temps et à différents niveaux d'analyse (interactions sociales et contexte normatif).

Résilience après la survenance d'une maladie chronique

Dr. Claudio Peter, chercheur principal à la Recherche suisse pour paraplégiques à Nottwil et au Department of Health Sciences and Health Policy de l'Université de Lucerne, mènera un projet sur la résilience et la vulnérabilité après la survenance d'une maladie chronique. Avec Dr. Gisela Michel, professeure associée dans le même service et directrice adjointe du Registre suisse du cancer de l'enfant, et Dr. Nicole Bachmann, chercheuse collaboratrice à la Haute école spécialisée du Nord Ouest de la Suisse, ils engageront un doctorant et un postdoc à temps partiel.

A l'aide des données du Panel suisse de ménages (PSM), ils ont l'intention d'étudier le bien-être et la santé mentale dans les cinq ans suivant la survenance d'une maladie chronique (attaque, sclérose en plaque, lésion de la moelle épinière, arthrite rhumatoïde, etc.) et de comparer les résultats obtenus aux niveaux d'avant l'événement afin de déterminer les facteurs – ressources physiques, sociales et psychologiques – qui influent sur ces processus. L'équipe pose l'hypothèse que «la compréhension du processus d'adaptation à une maladie chronique est une des clés pour l'élaboration d'interventions ciblées destinées à renforcer la résilience de la personne».

Effets des événements de la vie sur le parcours de santé à un âge avancé

A partir des données du PSM et de celles du projet SHARE (Survey of Health, Ageing and Retirement in Europe), le deuxième projet a pour mission d'étudier l'influence des événements de la vie sur la santé à un âge avancé. Son équipe est composée de Dr. Stéphane Cullati, Prof. Claudine Burton-Jeangros, Dr. Delphine Courvoisier, Prof. Matthias Kliegel, Dr. Rainer Gabriel, de l'Université de Genève, actifs dans les projets LIVES IP208 et IP213, ainsi que du Prof. David Blane, du International Centre for Life Course Studies in Society and Health à l’University College de Londres, et du Dr. Idris Guessous, de l'Unité d'épidémiologie populationnelle des Hôpitaux universitaires de Genève. Un chercheur postdoctoral ainsi qu'un chercheur en médecine et un statisticien viendront étoffer cette équipe interdisciplinaire d'épidémiologistes et de gérontologistes.

Leurs axes de recherche portent sur l'influence des conditions socioéconomiques de l'enfance et des événements non normatifs tels que la séparation des parents ou la perte de leur emploi sur les parcours de santé à un âge avancé. Ils s'attachent également à étudier l'impact à long terme des trajectoires familiales et professionnelles pendant la vie active sur le parcours de santé à la retraite. Ils testeront l'hypothèse du cumul des avantages et handicaps ainsi que l'effet protecteur de la mobilité sociale.

Sujets très âgés et leurs enfants âgés

Le troisième projet s'attache aux relations entre les personnes très âgées et leurs enfants d'âge mur. En comparant deux groupes de dyades parent-enfant, l'un composé de parents de plus de 95 ans et d'enfants de plus de 65 ans, et l'autre de parents entre 70 et 85 ans et d'enfants entre 40 et 60 ans, les chercheurs font l’hypothèse que le «groupe plus âgé est confronté à des difficultés uniques en raison de la relation prolongée, des besoins de prise en charge et de la plus grande vulnérabilité liée à l'âge et aux ressources limitées des dyades, ce qui les fragilise davantage.» Pour ce projet, des données quantitatives et qualitatives seront recueillies. La fondation Leenaards a déjà financé la première partie exploratoire de cette étude.

La Prof. Daniela Jopp, psychologue et membre de l’équipe IP212 du PRN LIVES à l'Université de Lausanne, mène le projet en collaboration avec la Prof. Kathrin Boerner de l'Université du Massachusetts Boston et le Prof. Heining Cham de l'Université de Fordham. Dr. Claudia Meystre, chercheuse postdoctorale à l'Université de Lausanne, leur apportera son aide, et trois assistantes-étudiantes se chargeront d'interroger les sondés. Cette étude, qui fait appel à plusieurs méthodes, examinera notamment les facteurs contextuels et les valeurs culturelles telles que le «familisme», c'est-à-dire les forts sentiments normatifs d'allégeance à la famille. Par cette étude, les chercheurs espèrent identifier les besoins de nouvelles politiques de santé pour s'adapter à une population en forte croissance.

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Maturité contre apprentissage: de l'emploi grâce aux deux, mais de meilleurs salaires avec la "matu"

La Suisse, permet-elle à trop de jeunes de faire une maturité, au risque qu’ils acquièrent des compétences inadaptées au marché du travail ? Ou, au contraire, mise-t-elle trop sur la formation professionnelle duale qui, en enfermant les jeunes dans des métiers spécifiques, les rendraient vulnérables au progrès technologique ? Le nouveau numéro de la revue Social Change in Switzerland répond à ces deux questions en analysant les perspectives d’emploi et de salaires que différentes formations offrent tout au long de la trajectoire professionnelle.

Sur la base de l’Enquête suisse sur la population active et du Panel suisse de ménages, Maïlys Korber et Daniel Oesch, chercheurs à l’Université de Lausanne, montrent qu’une maturité non suivie d’études universitaires ne relègue pas ses détenteurs à une vie aux marges du marché de l’emploi. Le taux d’emploi des bacheliers est très élevé en Suisse et leur taux de chômage modeste. De même, et contrairement à une idée reçue, les travailleurs avec une formation professionnelle ne sont pas pris de vitesse par le changement structurel lié à l’évolution des métiers. Leur taux d’emploi reste élevé au-delà de 50 ans.

La formation professionnelle est toutefois moins avantageuse au niveau des salaires. A partir de l’âge de 30 ans, les travailleurs n’ayant qu’une maturité – et donc pas de formation tertiaire – gagnent des salaires annuels plus élevés que ceux ayant effectué un apprentissage. Une maturité donne ainsi lieu à une progression salariale plus importante au fil du parcours de vie. Cet avantage salarial en faveur de la maturité est surtout marqué pour les femmes.

Si le bilan de la formation professionnelle duale est excellent au niveau de l’employabilité, il est ainsi moins positif au niveau de l’évolution salariale. Les employeurs en Suisse rémunèrent mieux les personnes avec la seule maturité, une fois que ces derniers ont acquis quelques années d’expérience. Au niveau du marché du travail suisse, rien n’indique donc que le taux de maturité soit trop élevé. S’il l’on veut renforcer l’attrait de l’apprentissage, il s’agit de revaloriser les salaires – plutôt que de restreindre davantage l’accès à la maturité.

>> Korber, Maïlys & Oesch, Daniel (2016). Quelle perspectives d’emploi et de salaires après un apprentissage?. Social Change in Switzerland  No 6, retrieved from www.socialchangeswitzerland.ch

Contact: Daniel Oesch +41 (0)78 641 50 56 / daniel.oesch@unil.ch

La série Social Change in Switzerland documente, en continu, l’évolution de la structure sociale en Suisse. Elle est éditée conjointement par le Centre de compétences suisse en sciences sociales FORS, le Centre de recherche sur les parcours de vie et les inégalités (Faculté des sciences sociales et politiques, Université de Lausanne) LINES et le Pôle de recherche national LIVES – Surmonter la vulnérabilité: perspective du parcours de vie (PRN LIVES). Le but est de retracer le changement de l’emploi, de la famille, des revenus, de la mobilité, du vote ou du genre en Suisse. Basées sur la recherche empirique de pointe, elles s’adressent à un public plus large que les seuls spécialistes.

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Vulnérabilité dans les trajectoires de santé : appel pour la Revue suisse de sociologie

Appel à contributions pour le Numéro spécial 2018, vol. 44(2) de la Revue Suisse de Sociologie: "Vulnérabilité dans les trajectoires de santé : Perspectives du parcours de vie". Délai de soumission: 20 septembre 2016. Éditeurs et éditrice invités : Stéphane Cullati (Université de Genève), Claudine Burton-Jeangros (Université de Genève), Thomas Abel (Université de Berne).

Dans les sociétés contemporaines, les inégalités de santé sont influencées par une variété de déterminants sociaux. La définition classique des inégalités de santé a été récemment revisitée et, en partie, renouvelée par les perspectives du parcours de vie. Au fil du parcours de vie, les déterminants sociaux affectent les trajectoires individuelles de santé et façonnent les différences d’état de santé entre les groups socialement avantagés et désavantagés. Les contextes macro (temps historique, récessions économiques) et micro (sphères familiale et professionnelle, réseaux sociaux) déterminent les trajectoires de santé au cours du parcours de vie et le développement des inégalités de santé parmi et entre les sous-populations. A l’heure actuelle, les inégalités de santé continuent de croître dans les sociétés de l’opulence. Ce constat est un appel à plus de recherches à la croisée des chemins entre sociologie de la santé et épidémiologie du parcours de vie.

Les perspectives du parcours de vie cherchent à comprendre le développement des inégalités dans les trajectoires de santé. La santé est dynamique et elle change au cours de la vie, en suivant différentes chemins (stable en bonne santé, stable en mauvaise santé, en déclin, en amélioration, ou en suivant des fluctuations récurrentes). Au fur et à mesure que les personnes avancent en âge, l’état général de santé décline, lentement, et est progressivement altéré par une perte de capacités fonctionnelles et cognitives. Dans des sociétés caractérisées par l’individualisation et la diversité des modes de vie, les parcours de vie se développent à l’interface entre l’agentivité et les structures sociales. Les développements conceptuels de la sociologie concernant l’agentivité et les structures sociales contribuent à une meilleure compréhension des processus par lesquels émergent au cours du temps les inégalités dans les trajectoires de santé et comment les facteurs sociaux (par exemple, la position socioprofessionnelle, les conditions de travail, la vie maritale et de famille, les modes de vie, le genre, la migration, les discriminations sociales) influencent les trajectoires de santé.

Le système d’éducation, la sécurité sociale et le système de santé influencent les parcours de vie, les ressources que les individus ont à disposition lors des grandes étapes de la vie et leurs chances de maintenir une bonne santé le plus longtemps possible. Au sein de la société, les groupes socialement désavantagés sont structurellement positionnés dans des conditions de vie défavorables et sont, ainsi, plus susceptibles d’accumuler des risques pour leur santé (mauvaises conditions de travail, situation familiales défavorables), de ne pas avoir accès aux ressources matérielles et symboliques nécessaires pour surmonter les adversités de la vie, ou encore de ne pas adopter des comportements favorables à la santé. Cette position sociale, structurellement défavorable, les rend fortement à risque d’un déclin prématuré de leur état de santé au cours de la vie, ou d’un déclin plus rapide en comparaison avec les groupes sociaux avantagés, ou encore d’être confrontés à des transitions de vie non-normatives (perte d’emploi, divorce) pour des raisons de santé.

Ce numéro spécial souhaite réunir des contributions s’intéressant aux processus expliquant comment les avantages ou les désavantages sociaux affectent la santé des individus au cours de leur parcours de vie. Quels facteurs conduisent à une santé vulnérable ou à des maladies chroniques, handicaps ou incapacité ? Quels facteurs contribuent à un déclin accéléré de l’état de santé (trajectoires de santé mentale ou physique ou fonctionnelle) ? Alternativement, quels déterminants ont un impact positif pour la santé, comme par exemple maintenir un bon état de santé (physique, mentale et fonctionnelle) au fur et à mesure du vieillissement ? Dans quelle mesure ces processus sont-ils influencés par l’ancrage des individus dans les structures sociales ? Quels sont les déterminants sociaux (le filet de la sécurité sociale, la position socioprofessionnelle, la vie de famille, la vie professionnelle) et individuels (héritage biologique, émotions, cognitions, comportements de santé) qui modèrent ces processus ? Comment les sphères de vie comme la famille et le travail soutiennent, ou au contraire détériorent, les trajectoires de santé ?

Ce numéro spécial accueille des études empiriques, quantitatives ou qualitatives, ou combinant les deux démarches. Les manuscrits théoriques et les revues systématiques sont également bienvenus. Les manuscrits doivent étudier des trajectoires de santé selon une perspective parcours de vie. Les études peuvent porter sur toutes les étapes du parcours de vie (vie foetale, enfance, adolescence, vie adulte, vieillesse).

Éditeurs et éditrice invités :

Merci de soumettre votre proposition d’article à Stéphane Cullati (stephane.cullati@unige.ch) pour le 20 septembre 2016.
La proposition d’article comprendra les informations suivantes :

  • Nom et prénom, adresse courriel et affiliation de l’ensemble des auteur·e·s
  • Titre de la contribution
  • Résumé d’environ 500 mots plus une bibliographie indicative (sujet, objectif, méthode, résultats, discussion, conclusion).

Les résumés seront évalués par les éditeurs invités et une décision d’acceptation ou de rejet sera communiquée le 20 octobre 2016.
Les auteurs sélectionnés seront invités à soumettre leur manuscrit (max. 8'000 mots, 50'000 caractères incluant tableaux, figures et références bibliographiques) pour le 15 mars 2017. Les manuscrits seront ensuite soumis au processus habituel d’évaluation par les pairs de la Revue suisse de sociologie, avec au minimum deux examinateurs (reviewers) par manuscrit. Les langues des articles peuvent être l’anglais, l’allemand ou le français. Des informations supplémentaires sur la Revue suisse de sociologie et la procédure de soumission sont accessibles à l’adresse www.sgs-sss.ch/sociojournal.
La publication du numéro spécial est prévue pour le mois de juillet 2018.
Pour toutes questions, veuillez contacter Stéphane Cullati (stephane.cullati@unige.ch)

Evolution des familles en Suisse : les analyses du PRN LIVES pour l’Office fédéral de la statistique

Evolution des familles en Suisse : les analyses du PRN LIVES pour l’Office fédéral de la statistique

La Prof. Laura Bernardi et des membres de son équipe (Emanuela Struffolino, Andrés Guarin, Gina Potârca) ainsi que Marion Burkimsher signent les trois papiers du 1er numéro de Demos, une nouvelle newsletter d’informations démographiques de l’OFS. Monoparentalité, fécondité et mariages mixtes sont au sommaire.

Mères seules avec enfants: continuités et changements

Les ménages de parents seuls avec enfants sont en progression dans beaucoup de pays européens. En outre, l’augmentation des séparations et des divorces dans les différentes strates de la société accroît l’hétérogénéité de la population des parents seuls. Les données des recensements montrent que si, de 1970 à 2010, la proportion de ménages monoparentaux – personnes vivant seules avec un ou plusieurs enfants de moins de 25 ans – est restée stable autour de 4%, l’expérience de la monoparentalité n’en a pas moins profondément évolué. Avant les années 1980, les ménages monoparentaux étaient, en Suisse comme dans les autres pays d’Europe, des ménages à la structure relativement stable: une fois établie, la monoparentalité était là pour durer. Depuis les années 1990, on observe que la sortie de la monoparentalité devient plus fréquente et plus rapide, avec notamment des taux plus élevés de formation d’une seconde union et d’une famille recomposée. Cette évolution est en partie liée à des changements dans la composition de la population des parents seuls avec enfants et à l’évolution du cadre normatif qui régit la formation et la dissolution des unions. Face à ces dynamiques, le défi consiste à définir, à évaluer et à imaginer des politiques efficaces de soutien aux personnes qui passent par ces différents états de parentalité.

Schémas de fécondité comparés des immigrées et des Suissesses

Les comportements reproductifs des immigrées de première et de deuxième génération sont un déterminant important de la dynamique démographique, particulièrement en Suisse où les immigrés forment une part importante de la population et présentent une grande diversité de groupes ethniques. Nous décrirons ici les différences qui existent entre les Suisses et différents groupes d’immigrées quant au nombre d’enfants et à l’espacement des naissances, différences que nous interpréterons comme des indicateurs d’intégration. Nous avons utilisé les données de l’Enquête sur les familles et les générations de 2013, complétées par les données du recensement de la population de l’an 2000.

Les mariages mixtes et leur dissolution

On appelle mariage mixte un mariage entre deux personnes d’origine différente. La fréquence des mariages mixtes est un indicateur de la distance sociale et culturelle entre la popu­lation locale d’une part, les différents groupes d’immigrés d’autre part. Nous examinerons dans cet article la fréquence et la stabilité des mariages mixtes en Suisse. Nous nous poserons les questions suivantes: quels groupes d’immigrés ont le plus de chances de se marier avec des Suisses ? Lesquels ont le plus de chances de divorcer d’un conjoint suisse ? Les jeunes générations d’immigrés ont-elles plus ou moins de chances de conclure ou de rompre un mariage avec des Suisses?

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Photo iStock © vadimguzhva

Les enfants ont une vie en dehors de l’école et de la famille. Comment l’organiser?

Les toutes premières Assises de la Famille ont eu lieu à Genève le 31 mai 2016, à l’instigation de la nouvelle association Avenir Familles et de son Observatoire des familles, basé à l’Université de Genève avec le soutien du Pôle de recherche national LIVES. Cette journée de conférences, ateliers et débats a notamment mis en lumière les besoins croissants et parfois contradictoires de flexibilisation d’une part et de sécurisation d’autre part en ce qui concerne l’accueil extrascolaire et extrafamilial des enfants.

Pour leur première édition, les Assises genevoises de la famille ont réuni le 31 mai à Uni Mail quelque 90 participants issus des milieux associatifs, étatiques, économiques et académiques sur le thème de la prise en charge extrascolaire et extrafamiliale des enfants de 4 à 18 ans. L’événement, appelé à se répéter à intervalles régulières, a été initié et organisé par Avenir Famille, association créée il y a moins d’une année et regroupant déjà une quarantaine de partenaires. Elle comprend un volet recherche sis au Département de sociologie de l’Université de Genève sous la direction du Professeur Eric Widmer, co-directeur du Pôle de recherche national LIVES.

La matinée a été consacrée à trois conférences plénières impliquant six orateurs. Gianluigi Giacomel et Antonio Martin Diaz, actuellement chargés de recherche à l'Université de Lausanne, ont présenté les résultats de l’étude Prise en charge extrascolaire et extrafamiliale des enfants genevois, réalisée en 2013-2014 sur mandat de la Ville de Genève auprès de 1700 ménages. On y apprend par exemple que 60% des élèves genevois utilisent les restaurants scolaires et 40% les activités parascolaires en fin d’après-midi. Près d’un enfant sur deux est régulièrement gardé par un membre de la famille élargie, surtout les mercredis après-midi. Pendant les vacances, 7% des enfants ne partent pas du tout, et l’on constate que les activités encadrées à la journée ont largement supplanté les colonies de vacances.

Le Prof. Widmer a ensuite livré une analyse de ces résultats à la lumière du profil sociodémographique des parents. Il a constaté que les bas revenus sont associés à une moindre mobilisation du parascolaire, des activités extrascolaires et de la famille élargie, ce qui pose la question de l’encadrement de ces enfants, « davantage laissés à eux-mêmes dans les milieux où les ressources économiques, culturelles et sociales sont les plus faibles (…) alors qu’ils devraient être plus entourés pour compenser les désavantages sociaux ». Selon le chercheur, les familles migrantes souffrent particulièrement de cette « cumulativité des manques », résultant en une certaine « timidité sociale ». Il a conclu en déclarant qu’il ne fallait pas forcément augmenter l’offre, mais peut-être réfléchir à la présenter ou la structurer de manière différente, faisant appel à « l’intelligence collective » des participants aux Assises.

Flexibilité contre sécurité

Les deux conférences qui ont suivi, ainsi que les ateliers dans l’après-midi, ont ensuite à plusieurs reprises donné à réfléchir sur deux tendances actuelles de la société, flexibilisation et sécurisation, dont les impératifs s’avèrent parfois difficiles à concilier.

La sociologue Marie-Agnès Barrère-Maurisson, chercheuse au CNRS et spécialiste des relations entre famille et emploi, a distingué trois étapes au cours des cinquante dernières années en France : le familialisme des années 60 et 70, avec une division très genrée des rôles paternel et maternel, suivi dans les années 80 par une phase de féminisme, où la place des mères dans le monde du travail a été facilitée, pour arriver à partir des années 1990-2000 à une ère de « parentalisme », où l’enfant est au centre, quelle que soit la nature des relations conjugales entre les parents. « Ce qui fait famille aujourd’hui, c’est l’enfant et non plus le couple ; c’est le seul élément fixe dans une myriade de parentalités », a décrit la chercheuse, appelant à « repenser l’organisation du travail pour passer d’une culture de la présence à une culture de la performance, c’est-à-dire flexibiliser le temps de travail au maximum, aussi pour les hommes », dont l’implication croissante auprès des enfants a été saluée.

Cette promotion de la flexibilité n’a pas manque de faire réagir le public. « Je suis choquée car en ce qui me concerne, j’effectue 60% de présence pour 100% de performance », a relevé une participante. Plusieurs personnes ont ensuite souligné qu’il fallait bien entendu distinguer la flexibilité choisie de la flexibilité subie.

Ce thème a été parfaitement illustré lors de la conférence suivante, donnée par René Clarisse et Nadine Le Floc’h, psychologues et maîtres de conférence à l’Université de Tours. Spécialistes de la chronopsychologie, ils ont montré l’importance de respecter les rythmes journaliers, hebdomadaires et annuels de l’enfant, donnant plusieurs informations sur les pics et les baisses d’attention selon les heures et les saisons. Ils ont également livré des données intéressantes sur les besoins des plus petits en terme de « temps parental », ou autrement dit de « niche sécure », mettant en garde contre l’imprévisibilité des horaires et le travail de weekend côté parents, deux sources de stress pour les enfants ayant des conséquences sur leur niveau d’attention et donc d’apprentissage.

Le point de vue des acteurs

Les cinq ateliers de l’après-midi ont permis de faire un état des lieux et de discuter des structures de prise en charge du point de vue de différents acteurs : écoles publiques ou privées, associations extrascolaires, entreprises, associations familiale, institutions publiques. La tension entre besoin de flexibilité et besoin de sécurité y est fortement ressortie.

D’un côté, les acteurs réclament plus de flexibilité pour ouvrir des crèches, créer de nouvelles activités para ou extrascolaires, étendre les horaires de prise en charge des enfants, permettre des horaires de travail à carte pour les parents... Mais ces exigences se heurtent également à une autre tendance forte de la société vers plus de sécurité : exigences légales et règlementaires toujours plus contraignantes, anxiété des parents face aux accidents et aux performances scolaires et sportives des enfants, manque de tolérance pour les activités collectives bruyantes des jeunes, stigmatisation de certains milieux moins favorisés : « On est dans une société où il n’est plus concevable qu’un enfant aille tout seul sur un terrain de foot », a-t-on entendu pendant l’après-midi.

L’atelier dédié aux institutions publiques a également permis de prendre la mesure de certains cas lourds nécessitant l’intervention des services spécialisés. Il y a beaucoup été question des jeunes en rupture et du besoin d’améliorer la prévention, vue comme un investissement social, mais aussi de renforcer le dialogue avec les parents, la proximité et le travail en réseau, et de tenter de nouvelles manières de communiquer.

Un livre blanc des Assises de la famille reprendra tous ces thèmes en les développant. Un petit pas important pour la famille se transformera peut-être à Genève en un grand pas pour la société !

Lutte contre la pauvreté et participation sociale: entre revendications et réalités

Lutte contre la pauvreté et participation sociale: entre revendications et réalités

Le 28 juin 2016 l'Ecole de travail social de la Haute-Ecole spécialisée du Nord-Ouest de la Suisse accueilera la 2e conférence sur la Planification sociale à Bâle. Organisée par des membres du Pôle de recherche national LIVES, cet événement est ouvert aux chercheurs et praticiens intéressés par les questions d'éradication de la pauvreté et de participation sociale.

Dans les plans de lutte contre la pauvreté et de prévention, les institutions publiques et privées appliquent des procédures qui impliquent de plus en plus les bénéficiaires de ces programmes.

La conférence propose de discuter le statut actuel de cette participation sociale dans les campagnes contre la pauvreté.  Quelles sont les revendications et les démarches des acteurs - institutions publiques, oeuvres d'entraide, ONG, fondations, compagnies privées - quand ils mettent en place leurs programmes et services?

La collaboration entre les agents de l'Etat et de la société civile dans la lutte contre la pauvreté sera un autre aspect de cette conférence. Comment les décideurs des institutions publiques et des ONG peuvent-ils se coordonner pour mettre en place un système durable de programmes et services?

Deux experts reconnus donneront chacun une conférence plénière. Puis six ateliers suivront pour creuser des aspects tels que le travail avec les jeunes adultes, dans les quartiers ou avec des chômeurs de longue durée.

Organisation:

Informations & Inscriptions

>> www.tagung-sozialplanung.ch (en allemand)

Photo iStock © Aldo Murillo

L’ascenseur social dépose toujours la même proportion de gens à certains étages

La démocratisation de la formation et la tertiarisation de l’économie n’ont pas entraîné une hausse marquante de la mobilité sociale en Suisse au 20e siècle, révèle une étude de Julie Falcon publiée dans la revue Social Change in Switzerland.

Le visage de la Suisse a fortement changé en un siècle, mais les chances d’accéder à une meilleure position sociale que celle de ses parents sont demeurées extrêmement stables. Seules les personnes nées entre 1908 et 1934 ont été de plus en plus nombreuses à connaître une progression dans la hiérarchie sociale. Les taux de mobilité sociale des générations suivantes n’ont ensuite plus connu d’évolution : 40% des individus nés de 1935 à 1978 ont vécu une ascension sociale par rapport à la situation de leur père, 40% se sont maintenus dans la même classe socio-professionnelle et 20% ont été marqués par une position sociale moins avantageuse.

Pour arriver à ces constats, Julie Falcon, chercheuse à l’Université de Lausanne, a agrégé et analysé les données de 21 enquêtes, réunissant plus de 17'000 observations. Les catégories sociales sont réparties en trois groupes : la classe moyenne supérieure comprend les chefs d’entreprise, les ingénieurs, les professions libérales et intellectuelles, et les enseignants ; la classe intermédiaire regroupe les professions intermédiaires, les petits commerçants, les artisans et les agriculteurs ; la classe populaire désigne les employés de niveau inférieur, principalement de la vente et des services, et les ouvriers.

Si quatre personnes sur dix réussissent à s’élever socialement, le fait que ce taux n’ait pas augmenté au fil des décennies a de quoi surprendre. Le poids de la classe sociale ne se serait-il donc pas affaibli ?

La chercheuse observe que la tertiarisation de l’économie a bien ouvert de nouvelles opportunités de mobilité sociale ascendante, cela grâce au développement des emplois d’encadrement. Mais le niveau d’étude requis pour accéder aux professions les plus prestigieuses s’est également élevé. Or le milieu social d’origine continue d’avoir une influence considérable sur l’accès à l’éducation, puisque les classes intermédiaires et supérieures restent surreprésentées dans les filières exigeantes. Elle constate également que « le diplôme ne garantit pas à lui seul la réussite sociale. A même niveau d’étude, l’origine sociale continue d’exercer une influence non négligeable sur les chances d’accéder aux meilleures positions sociales ».

Julie Falcon conclut que « au cours du 20e siècle en Suisse, les inégalités entre les différentes classes sociales, loin de s’être affaiblies ou d’avoir disparu, se sont maintenues ».

>> Julie Falcon (2016). Mobilité sociale au 20e siècle en Suisse : entre démocratisation de la formation et reproduction des inégalités sociales. Social Change in Switzerland No 5. Retrieved from www.socialchangeswitzerland.ch

Contact: Julie Falcon, + 41 21 692 37 89, julie.falcon@unil.ch

La série Social Change in Switzerland documente, en continu, l’évolution de la structure sociale en Suisse. Elle est éditée conjointement par le Centre de compétences suisse en sciences sociales FORS, le Centre de recherche sur les parcours de vie et les inégalités (Faculté des sciences sociales et politiques, Université de Lausanne) LINES et le Pôle de recherche national LIVES – Surmonter la vulnérabilité: perspective du parcours de vie (PRN LIVES). Le but est de retracer le changement de l’emploi, de la famille, des revenus, de la mobilité, du vote ou du genre en Suisse. Basées sur la recherche empirique de pointe, elles s’adressent à un public plus large que les seuls spécialistes.

Photo © Annick Ramp / Biel/Bienne Festival of Photography / NCCR LIVES

Montrer et débattre de la vulnérabilité en Suisse, c’est aussi voir comment la surmonter

Le Pôle de recherche national LIVES a soutenu pendant six mois le travail de trois jeunes photographes, à découvrir aux prochaines Journées photographiques de Bienne du 29 avril au 22 mai 2016. Une publication intitulée Downs and Ups. Regards sur la vulnérabilité et la résilience réunit une partie de ces images et décrit en trois chapitres des questions qui sont au centre de la recherche sur les parcours de vie. Le festival sera également l’occasion d’une table ronde le 13 mai au Palais des Congrès de Bienne sur le thème « In/Visibilité : la vulnérabilité en Suisse - faux problème ou vrai tabou ? »

Mi-2015 trois jeunes femmes ont remporté un concours sur invitation lancé par le Pôle de recherche national LIVES et les Journées photographiques de Bienne : il s’agissait de proposer un projet autour des notions de vulnérabilité et de résilience. Les artistes avaient ensuite de juillet à décembre pour réaliser leurs images. L’aventure atteint maintenant son apogée avec l’exposition de ces trois séries dans le cadre du festival qui ouvre ses portes le 29 avril. Mais l’aventure ne s’éteindra pas après la fin de l’événement le 22 mai, car un livre reprend une sélection de ces photographies, accompagnées de textes expliquant au grand public l’approche scientifique des parcours de vie.

Les projets photographiques

Simone Haug a travaillé sur des acrobates à la retraite – d’anciens nomades ayant dû se résoudre à la sédentarité, artistes totaux redevenus anonymes, ex-gymnastes devant composer avec un corps en déclin. Dans la publication Downs and Ups, c’est l’occasion pour la Prof. Laura Bernardi d’expliquer comment les multiples fils qui tissent de nos vies sont interconnectés, pouvant générer du stress ou au contraire fournir des ressources compensatoires. Trajectoires familiales, professionnelles, résidentielles et de santé se superposent et entrent parfois en conflit, mais peuvent aussi être sources de solutions l’une par rapport à l’autre. Le filet de sécurité n’est pas toujours là où on l’attend.

Delphine Schacher s’est intéressée aux habitant du Bois des Frères, un lotissement de cabanons en bois aux confins de Genève, réveillant les souvenirs d’enfance du Prof. Dario Spini. Fils d’immigrés devenu directeur du PRN LIVES, il contemple avec ses yeux d’adulte et de chercheur les différents niveaux dans lesquels s’inscrivent ces parcours de vie – une observation partant du corps physique pour aboutir aux normes sociales qui nous régissent tous. Précarité, marginalité, débrouillardise et espoir s’entrechoquent dans l’environnement à la fois rude et fraternel des hommes photographiés, et dans l’analyse du professeur.

Annick Ramp a suivi les pas d’une personne transgenre, Sandra, dont elle donne à voir les fragilités et les forces héritées d’un destin hors du commun, jalonné de souffrances, de combats et de victoires. C’est l’occasion, dans les pages du livre, de comprendre l’importance d’observer les parcours de vie dans le temps. L’attention est portée sur l’accumulation des désavantages et sur la manière dont les individus construisent leur propre narration, forgeant ainsi leur identité au gré d’étapes et de transitions décisives.

Stress et ressources

La recherche sur les parcours de vie est encore mal connue du grand public. Elle bénéficie en Suisse du soutien de la Confédération, qui lui a octroyé un Pôle de recherche national financé pour douze ans par le Fonds national suisse de la recherche scientifique. Cela permet depuis 2011 à environ 150 chercheurs et chercheuses en sciences sociales d’une dizaine d’universités et hautes écoles de conduire plusieurs études longitudinales focalisées sur la vulnérabilité, définie comme un manque de ressources (pouvant être psychologiques, physiologiques, sociales, économiques, culturelles, institutionnelles) face à des événements ou phases stressantes de la vie (divorce, chômage, migration, vieillesse, deuil, etc.).

Dans cette perspective, chacun peut être concerné et touché un jour par la vulnérabilité. Et comme il s’agit d’un phénomène dynamique, il n’est pas possible de concevoir la vulnérabilité sans son pendant, la résilience, dont il s’agit de comprendre les ressorts. L’étude des parcours de vie montre en effet que si les individus sont marqués par leur contexte social et historique, ils jouissent également d’une certaine capacité d’agir et ne cessent de se développer tout au long de leur vie.

Toucher le grand public

Une partie du financement du PRN LIVES est également destinée à des projets de transfert de connaissances au grand public, raison de cette collaboration avec les Journées photographiques de Bienne. L’objectif est d’abord d’utiliser un langage accessible à tous, l’image, pour aborder des questions essentielles mais souvent négligées. Le fait d’offrir un tremplin à de jeunes photographes est une autre motivation pour un centre de recherche dont plusieurs articles scientifiques ont déjà porté sur les professions atypiques ou l’insertion professionnelle des jeunes.

En plus des trois accrochages et de la publication, et afin de permettre le débat avec le public, une table ronde aura lieu le 13 mai au Palais des Congrès de Bienne sur la question de la visibilité ou de l’invisibilité de la vulnérabilité en Suisse. La montre-t-on trop ou pas assez ? Où se trouve-t-elle ? Comment lui faire face ? Animée par le journaliste Dominique Antenen, elle réunira Felix Bühlmann, sociologue au PRN LIVES, Jérôme Cosandey, d’Avenir Suisse, Eric Fehr, maire de Bienne, Thérèse Frösch, co-présidente de la Conférence suisse des institutions d’action sociale (CSIAS), et Delphine Schacher, photographe.

Dans une ville située au carrefour des cultures francophone et germanophone, où le taux d’aide sociale est un des plus hauts de Suisse, cette série d’événements à Bienne promet une réflexion nationale intéressante.

>> Expositions : Simone Haug : Acrobates !. Delphine Schacher : Bois des Frères. Annick Ramp : Sandra - Ich bin eben doch eine Frau. Du 29 avril au 22 mai 2016, PhotoforumPasquArt, Bienne.

>> Hélène Joye-Cagnard et Emmanuelle Marendaz Colle (éd.). (2016). Downs and Ups. Regards sur la vulnérabilité et la résilience. Gent : Snoeck Publishers. 108 p. (trilingue F/D/E). Pour le commander : office@jouph.ch.

>> Table ronde In/Visibilité : la vulnérabilité en Suisse - faux problème ou vrai tabou ? Le 13 mai à 18h15, Palais des Congrès de Bienne (traduction simultanée français/allemand).

>> Visite : Parcours de vie par Dario Spini, directeur du PRN LIVES. Visite commentée des expositions de Simone Haug, Annick Ramp et Delphine Schacher, le 14 mai de 16h à 17h30.

>> Programme complet des Journées photographiques de Bienne sur http://www.bielerfototage..ch/fr.

© Simone Haug: self-portrait

Simone Haug : « Je suis fascinée par le potentiel de surréalisme dans le réel »

La photographe bernoise a réalisé un travail de haute précision avec cinq artistes de cirque à la retraite pour illustrer la vulnérabilité et la résilience, thèmes du projet de collaboration entre le Pôle de recherche national LIVES et les Journées photographiques de Bienne. Ses images poétiques sont au cœur d’une exposition et d’un livre à découvrir très prochainement.

Toute en finesse et en délicatesse, Simone Haug ressemble à ses photographies. Elle paraît effleurer les choses, mais les cerne et les souligne avec une justesse rare, soutenue par un regard plein d’espièglerie. Son dernier travail, intitulé Acrobates !, sera exposé lors des Journées photographiques de Bienne du 29 avril au 22 mai 2016. Il a été réalisé dans le cadre d’un mandat lancé par le PRN LIVES et sera également visible dans l’ouvrage Downs and Ups qui accompagne l’exposition.

Bienne est sa ville d’adoption : « J’ai toujours aimé son atmosphère décontractée. Quand j’étais encore à l’école, à Berne, je prenais le train en secret pour Bienne et venais m’installer dans un café près de la gare. C’est une ville de possibilités, à l’esprit sincère, chaleureux et ouvert. C’est quelque chose que je ressens très fort quand je me promène ici - une culture au quotidien. Même les caissières dans les supermarchés sont différentes à Bienne par rapport à Berne, où il y a plus d’étiquettes, le poids de la culture officielle. Ici c’est plus informel et direct. »

C’est dire si elle connaît déjà le festival dédié à la photographie qui est organisé chaque année à Bienne depuis vingt ans. Elle y avait d’ailleurs déjà exposé avec une amie, en 2006, une série intitulée Asile entre lieux et temps. Mais elle est encore loin de se considérer comme une photographe établie, même si la trentenaire affirme que ça marche de mieux en mieux pour elle, car les commandes arrivent. Pour vivre, elle fait également des transcriptions d’entretiens pour des sociologues, une tâche qu’elle apprécie : « Je n’ai pas besoin de faire les analyses, mais ça me nourrit », explique-t-elle.

Son projet photographique sur les artistes de cirques à la retraite met en scène cinq personnages, dont un couple, qu’elle a approchés individuellement au cours des six derniers mois de 2015. Elle y saisit avec une grande habileté la fragilité et la force de ces seniors ayant toujours la tête dans les étoiles malgré un physique diminué. Rencontre avec l’auteure de ces images originales et sensibles.

Comment êtes-vous venue à la photographie ?

J’ai toujours aimé regarder. Dans ma famille l'image était très présente. La photographie me paraissait donc l'outil idéal pour produire des images. J'ai appris assez jeune à me servir d'un appareil photo, et cet instrument est devenu pour moi une sorte de boussole pour découvrir le monde et mon entourage. A partir de l’adolescence, cela a pris de plus en plus de place dans ma vie, et je suis entrée dans une association d’autodidactes qui avait été créée à Zurich dans les années 80. Nous invitions des photographes confirmés, mais le principe de base était l’auto-organisation. Ensuite j’ai fait des études de sociologie, mais ce qui me tenait vraiment à cœur, c’était la photo. Alors j’ai décidé de poursuivre cette voie en entrant aux Beaux-Arts à Hambourg. Je ne voulais pas faire une école de photographie au sens strict, car je voulais me protéger du formatage. J’aime être libre, et je trouvais mieux de nourrir mon développement de manière différente.

Que reste-t-il de vos études de sociologie ?

Je pense qu’inconsciemment, ça m’influence encore parfois. Cela m’a appris à considérer plusieurs points de vue, et apporté des bases théoriques. Mais ce qui me dérange dans cette discipline, ce sont les affirmations. C’est pareil en photographie : je refuse tout ce qui catégorise. Je ne me vois pas comme une documentariste qui propose un message final. Dans la sociologie, j’aimais la matière mais pas la manière. J’ai donc tenté de m’en libérer.

Qu’est-ce qu’une bonne photo selon vous ?

Pour moi c’est une image qui laisse beaucoup de liberté. Elle doit donner juste assez d’information sur le contexte pour offrir ensuite beaucoup d’espace à l’interprétation. J’aime par dessus tout le mélange et l'équilibre entre l’abstraction d’une part, et un minimum nécessaire de points de repère concrets d’autre part. Je suis fascinée par le potentiel de surréalisme dans le réel. Et je trouve que la photographie permet vraiment de montrer cela. De plus, le métier de photographe me permet de partager des choses avec les gens et de leur rendre quelque chose en retour, une forme de reconnaissance ; cela compte aussi dans mon intérêt pour l’image. Un travail qui m'impressionne, par exemple, c'est la série Libuna d’Iren Stehli, qui a suivi une femme tout au long de sa vie. C’est une des forces de la photographie : saisir la dimension du temps qui passe.

Comment avez-vous travaillé pour ce projet sur les acrobates retraités ?

J’avais déjà une fascination pour le cirque, un monde d'illusions où les limites physiques sont sans cesse dépassées, mais c’est l’appel d’offre de LIVES et des Journées photographiques de Bienne qui m’a donné l’idée de prendre contact avec d’anciens acrobates. J’adore entrer ainsi dans de nouveaux mondes, faire des rencontres. En général je ne fais pas de mises en scène. Mais pour les artistes, la scène est une habitude. Je voulais travailler avec eux, faire quelque chose ensemble. Alors les mises en scène sont venues naturellement, en discutant avec eux. Le temps pour réaliser cela n’était pas énorme, mais je suis heureuse d’avoir trouvé une forme qui convient à ces personnes et à leur situation. J’aime le côté mystérieux de ces images. Cela représente ce que les artistes de cirque aiment faire : créer du mystère pour le public. Quant à l’utilisation du noir et blanc pour plusieurs images, c’est une manière pour moi de rester dans quelque chose d’abstrait. Cela éveille l’imagination, car on est moins connecté au réel. Je trouve aussi que le noir et blanc souligne bien la notion d’équilibre qui est au cœur du sujet.

Comment décririez-vous la résilience dont font preuve vos protagonistes ?

Je vois de la résilience dans leur attitude au quotidien. Les artistes de cirque ont connu un parcours professionnel absolu, et même à la retraite ils restent des acrobates dans leur tête. Cela se voit par exemple quand il s’agit de changer une ampoule. Peu de femmes retraitées monteraient sur les épaules de leur mari pour faire ça ! Ils ont toujours envie de jouer, de se mettre en scène. Les cinq personnes que j’ai rencontrées sont toutes en paix avec leur carrière passée. Chacun a fait ce qu’il pouvait. Tous sont d’accord de dire qu’il s’agissait de trouver le bon moment pour arrêter. Chaque histoire est différente, mais tous ont dû affronter des difficultés et ont fait preuve de force pour surmonter les situations.

De quoi êtes-vous la plus fière dans ce travail sur les acrobates ?

De la projection qui sera montrée dans l’exposition pendant les Journées photographiques. J’aime l’idée de créer un petit spectacle. Il s’agit d’un montage de photos qui défilent au son d’un tambour japonais. C’est la première fois que j’expose ce type de procédé. Je l’avais déjà fait dans un autre travail, mais je ne l’ai jamais montré.

>> La page consacrée à Simone Haug sur le site du festival

 

© Delphine Schacher: self-portrait

Delphine Schacher : « Accéder à des endroits invisibles » grâce à la photographie

Auteure de la série Bois des Frères sur les habitants d’anciens cabanons d’ouvriers saisonniers dans la banlieue de Genève, la photographe vaudoise présentera ce travail dans le cadre du double projet de collaboration entre le Pôle de recherche national LIVES et les Journées photographiques de Bienne – exposition et livre.

Nichée dans un vallon à la sortie de Begnins, la maison de Delphine Schacher a appartenu à ses grands-parents et jouxte la scierie familiale. La photographe née en 1981 est une enfant de la région. Elle y a fait ses premières images, avant même d’être diplômée de l’Ecole de photographie de Vevey. En tant qu’une des trois lauréates du concours sur invitation lancé par le PRN LIVES sur le thème « Vulnérabilité et Résilience », ses photos seront exposées du 29 avril au 22 mai 2016 aux Journées photographiques de Bienne et illustrent l’ouvrage Downs and Ups lié à ce projet.

Delphine Schacher s’est fait connaître avec son travail Petite robe de fête, qui montrait de jeunes adolescentes roumaines endimanchées dans un décor champêtre : une plongée au cœur du temps, et qui le défiait, aussi, puisqu’elle était partie initialement à la recherche de personnes photographiées vingt ans plus tôt par son père lors d’un voyage marquant le jumelage de leur commune avec un village roumain. « C’était la première fois que mon père voyageait si loin, et la première fois que je l’ai vu pleurer, ému par ces gens et leurs conditions de vie difficiles », raconte celle qui se décrit ironiquement comme « une exploratrice des temps modernes, de la génération easyJet, pour qui il est si facile de sauter dans un avion ».

Pour le projet LIVES à Bienne, elle est allée promener son objectif du côté de cabanons utilisés autrefois pour loger des saisonniers, tout près de la cité du Lignon, à une encablure de l’aéroport de Cointrin. Un habitat précaire et vétuste, toujours en usage aujourd’hui, où continuent de vivre des hommes aux parcours divers, qu’elle a approchés de près et dont elle magnifie la pudeur et la dignité. Interview.

Comment êtes-vous venue à la photographie ?

Ca a commencé quand j’avais environ 20 ans. Je viens d’une famille de trois enfants, et j’étais la seule à n’avoir aucune activité artistique. Mon frère jouait de la batterie, ma sœur de la flûte, et moi j’ai surtout passé mon adolescence à faire la fête, en parallèle à un apprentissage de commerce et une maturité professionnelle. Mais je ne me voyais pas faire ça toute ma vie. Je cherchais quelque chose de créatif. Alors j’ai commencé à prendre des cours du soir, d’abord de couture, puis de graphisme. Je n’ai pas eu le déclic, mais j’ai réalisé que j’aimais collectionner les photos dans les journaux.Je me suis alors inscrite à un cours de photographie dans la région, et là j’ai tout de suite croché. Nous devions faire des reportages. Ce qui me plaisait, c’était d’aller à la rencontre des gens, d’entrer dans des endroits où je n’aurais pas pu accéder sans cet alibi de la photographie. Pour mon premier travail et ma première expo dans le cadre de ce cours, le thème était « Une nuit dans la vie de … » et j’ai choisi de suivre un employé qui travaillait sur la rotative du Journal de la Côte. J’ai adoré ce sentiment de ne pas être dans mon élément et de devoir me faire ma place. En plus le rotativiste a bien reçu les photos, il était content. Alors j’ai poursuivi dans cette voie en m’inscrivant à l’association Focale, qui organise des ateliers. Là j’ai eu deux mois pour réaliser un travail sur le thème « Ombres » et j’ai eu l’opportunité de suivre des femmes en prison grâce à une animatrice socioculturelle qui avait monté un labo photo à la prison de Lonay. A nouveau j’ai aimé pouvoir accéder ainsi à des endroits invisibles.

Comment l’idée des cabanons du Lignon vous est-elle venue ?

En fait ce sujet m’habite depuis longtemps. En 2010, dans le cadre de Focale, j’ai dû réaliser un projet sur le thème « Périphérie ». Je me souvenais avoir vu un reportage à la télévision qui annonçait que les baraquements ouvriers situés à l’aéroport allaient être détruits, et j’ai appelé le syndicat Unia pour savoir s'il en existait encore d’autres. C’est là que j’ai découvert le site du Lignon. Puis, alors que j’étudiais la photographie à Vevey, je suis retournée sur place. Le lieu n’avait pas changé, mais c’était un travail vite fait et j’ai eu le sentiment d’être passée à côté du sujet. J’avais bien tiré quelques portraits, mais n’avais pas eu de discussion avec les gens. Alors que cette fois-ci, j’ai pu entrer chez eux. J’ai fait un pas de plus dans leur direction, pas seulement un pas physique, mais un pas émotionnel. J’ai osé aller plus loin, rechercher des postures. J’ai mieux réfléchi à comment les mettre en scène. Le fait d’avoir un mandat, qu’il y ait une attente, m’a aidé. La thématique « Vulnérabilité et Résilience » a aussi guidé mes choix. Je voulais montrer les hommes qui vivent dans ces cabanons, leur rendre honneur. Ce ne sont pas juste des gens qui passent.

Comment avez-vous travaillé ?

En juillet et août 2015, je suis allée en reconnaissance. Avec certains habitants, il s’agissait de retrouvailles. Puis, de septembre à décembre, je me suis rendue sur le terrain environ deux à trois fois par semaine, parfois de jour, parfois le soir. Je ne prenais pas toujours des photos, parfois il s’agissait juste de vivre des moments avec eux. J’ai voulu rendre compte du passage des saisons, mais je ne voulais pas qu’on sache en quelle année nous étions. J’aime bien qu’on ne voie pas si on est dans les années 70, 90, ou maintenant. C’est pourquoi j’ai évité de montrer des habits avec des marques ou des sacs de magasin. Ce lieu n’a pas d’âge ! J’ai aussi cherché à donner un côté pictural à certaines images, certaines attitudes… En tout j’ai réalisé 25 films en argentique. C’est une technique qui force à prendre son temps, à poser les choses.

Qu’est-ce qu’une bonne photo selon vous ?

Il faut d’abord que la lumière soit naturelle. Et il faut qu’il y ait quelque chose qui se passe, quelque chose de mystérieux ou quelque chose qui dérange. Par exemple un objet incongru ou une position fragile.

A votre avis, quelle est l’image de cette série qui montre le plus la résilience ?

J’aime bien la photo du gril à saucisses dans la cuisine commune. C’est une image qui montre des gens qui se débrouillent, qui s’accommodent de peu d’espace. Ils vivent comme les autres, mais en plus petit. Il y a aussi le portrait saisi à vif d’Augusto, qu’on voit avec sa poêle à frire et sa jolie tenue. C’est l’image d’un homme qui a su rebondir. Il semble dire : « Je n’ai pas de cuisine mais ça ne m’empêche pas de vivre normalement et de m’habiller avec une belle chemise. » Ces personnes vivent avec le minimum, mais ce n’est pas le désespoir. Je précise cependant que cet état des lieux n’est pas objectif : je n’ai pas vu tout le monde, et certains ne voulaient pas être photographiés, peut-être des gens pour qui c’est beaucoup plus dur. Mais il y a de beaux exemples de résilience. José, par exemple, qui vient du Cap-Vert : c’est un de mes chouchous, un des premiers avec qui j’avais parlé en 2010. Il savait à peine de français à l’époque, et maintenant il a trouvé du boulot. Il a un poste de responsable dans une entreprise d’échafaudages. Et pour lui, les échafaudages, c’est une passion, un véritable monde. Il me montre des photos sur son téléphone, et je peux vous dire que depuis, je ne vois plus les échafaudages de la même manière ! Enfin il y a ces images où l’on voit des chats, des oiseaux en cage. On peut y voir de l’enfermement dans l’enfermement. Mais cela montre aussi le besoin des gens de s’occuper de quelqu’un…

>> La page consacrée à Delphine Schacher sur le site du festival

© Annick Ramp: self-portrait

Annick Ramp: « J'espère que mon travail sur Sandra suscitera de l'empathie chez les gens »

Basée à Zurich, la plus jeune lauréate de la bourse photo offerte par LIVES a choisi de consacrer son travail sur la vulnérabilité et la résilience à la réalisation de portraits d'une personne transsexuelle: Sandra. Son œuvre sera exposée durant les Journées photographiques de Bienne et une sélection de ses images est publiée dans un livre.

Parmi les trois femmes ayant participé au projet du Pôle de recherche national LIVES et des Journées photographiques de Bienne, Annick Ramp est la seule âgée de moins de 30 ans. Malgré son jeune âge, sa carrière de photographe est pourtant déjà bien établie. Celle-ci franchira une nouvelle étape avec l'exposition de ses portraits de Sandra, transsexuelle, à la 20e édition des Journées photographiques de Bienne, du 29 avril au 22 mai 2016. Quelques-unes de ces photos sont aussi publiées dans l'ouvrage Downs and Ups.

Annick Ramp travaille comme photographe à mi-temps pour la Neue Zürcher Zeitung. Elle explique avoir trouvé ainsi un bon équilibre, qui lui permet de poursuivre en profondeur des travaux plus personnels. Elle habite un quartier populaire à l’ouest de la gare de Zurich, un endroit qu'elle aime pour son atmosphère multiculturelle et détendue.

Son projet sur Sandra a été sélectionné pour illustrer la vulnérabilité et la résilience, car elle possède un véritable talent pour aborder les corps et les âmes avec un profond respect. Ses photos dépeignent une personne joyeuse, avec ses côtés sombres, un personnage complexe qui, malgré les traces laissées par de longs combats, a réussi à surmonter bien des épreuves. Nous avons interrogé Annick Ramp sur son approche.

Comment en êtes-vous venue à la photo?

Après l'école, j'ai fait un apprentissage commercial, mais j'ai très vite réalisé que cela ne me satisferait pas. Je savais que je voulais faire quelque chose en rapport avec la photo, mais je ne savais pas comment m'y prendre. C'est mon père qui m'a initiée en premier à la photographie. Puis, quand j'ai eu 19 ans, j'ai fait un voyage en Nouvelle-Zélande. Mes parents y avaient vécu pendant cinq ans et je suis née à Auckland, mais ils sont partis quand j'avais huit mois. Alors j'ai voulu découvrir l'endroit, y rencontrer les gens, et c'est là que j'ai commencé à prendre des photos. Elles étaient surtout concentrées sur les lignes, les paysages, mais pas vraiment sur les gens. De retour en Suisse, je me suis inscrite à une formation préalable en art, puis j'ai quitté Schaffhouse pour Zurich, où je savais que je voulais vivre. Pendant un an, j'ai étudié différents types d'art et de communication visuelle. Après cela, je me suis inscrite à la formation diplômante «Fotodesign» à Zurich. J'ai alors eu la chance de faire un stage d'un an avec un photographe, et là j'ai trouvé ce qui m'intéressait vraiment. C'est la photographie que je pratique aujourd'hui, axée sur les gens. Une fois mes études terminées, j'ai fait un autre stage à la Neue Zürcher Zeitung, où j'ai achevé ma formation et où j'ai eu la chance d'obtenir un poste.

Que recherchez-vous lorsque vous photographiez des personnes?

J'aime montrer différentes sortes de gens, différentes versions de la vie. Lors de mon premier stage, j'ai pris des photos d'un homme excentrique qui est assez connu à Schaffhouse et qui s'appelle Heinz Möckli. Pendant deux mois, je l'ai suivi partout, et j'ai pris conscience qu'il ne s'agissait pas seulement d'un travail. C'est une activité qui m'apporte beaucoup. J'adore observer la façon dont les êtres humains vivent dans leur environnement et les multiples façons qu'ils ont de le percevoir. Ce qui m'intéresse en particulier, ce sont les gens qui ne vivent pas comme tout le monde.

Comment avez-vous rencontré Sandra?

Pour mon travail de fin d'études, j'ai fait un reportage sur un établissement spécialisé, où séjournent de manière temporaire des personnes souffrant d'addictions, de maladies mentales ou d’autres sortes de fragilité. Un soir, Sandra était présente, et je l'ai revue ensuite à l'arrêt de bus. Je l'ai trouvée fascinante. Elle paraissait fragile et forte à la fois. On voyait qu'elle avait une certaine confiance en elle. Nous avons parlé, et elle s'est mise à chanter. Elle avait l’air d’une femme, mais avec quelque chose de masculin. Elle en a parlé ouvertement, mais elle a refusé de poser devant l'objectif. Après ça je l’ai toujours gardée en tête. J'ai essayé de la contacter par Facebook, mais elle n'a pas répondu. J'ai de nouveau essayé par l'intermédiaire du leader de son groupe de musique, qui m'a suggéré de venir à une répétition le jeudi. J'y suis allée, et elle s'est souvenue de moi. Je lui ai alors proposé de faire des portraits d'elle et elle a accepté. C'est ce que j'ai fait pendant deux ou trois mois, mais je ne savais pas comment je raconterais son histoire. C'est alors que j'ai reçu l'invitation du PRN LIVES et des Journées photographiques de Bienne. Le concept était né!

Dans cette série, quelle est la photo qui incarne le mieux selon vous le thème de la résilience?

Celle avec le brouillard: ce n'était pas du tout mis en scène. C’était pendant la répétition d'une pièce de théâtre et il y avait cette machine qui crée de la vapeur. J’ai saisi Sandra alors qu’elle était à côté. Parfois elle s’égare de la réalité ; elle s'enfuit ailleurs, rêve les yeux fermés. Cette photo m'a fait prendre conscience qu’il y a quelque chose à montrer au sujet de Sandra, et aussi qu'il faut du temps pour approcher ça.

Comment avez-vous procédé avec Sandra pour ce travail?

Je ne lui ai rien imposé. Je ne lui ai jamais dit : « Fais ci ou fais ça! ». On a passé des journées entières ensemble et c’était à moi de saisir les bons moments. Le plus difficile, pour moi, ensuite, n'a pas été de faire des choix, mais de limiter la série aux meilleures prises et de leur donner un ordre. Composer une série de photos est quelque chose qui me fascine. C'est vraiment intense. Je peux passer des semaines à déplacer des photos éparpillées au sol jusqu'à ce que je décide laquelle est vraiment indispensable, lesquelles expriment ce qui est juste. C'est aussi une question de respect pour mes sujets. J'ai montré ma sélection à Sandra et elle a accepté d'être vue aussi dans ses mauvais moments. Elle est tout à fait consciente de son histoire et du fait qu'elle n'est pas toujours de très bonne humeur. Il m'importait beaucoup qu'elle accepte mes choix, mais je ne l’ai pas laissée non plus m’influencer. J'espère que mon travail sur Sandra suscitera de l'empathie chez les gens. Je trouve bizarre que la société ordonne les choses en opposant constamment le masculin et le féminin.

Pour vous, qu’est-ce qu’une bonne image?

Tout d’abord il faut qu'elle me touche d’une manière ou d’une autre. J'ai besoin de sentir que le photographe l'a faite avec empathie, que le sujet n'est pas juste là pour faire une bonne image. J'aime les photos qui racontent quelque chose, qui provoquent de l’émotion et qui diffusent une part de poésie. J'aime regarder les photo en séries, parce que je trouve souvent difficile de comprendre quelque chose avec une seule image. Je pense qu’il peut y avoir plus de nuances si les photos se répondent l’une à l’autre.

>> La page consacrée à Annick Ramp sur le site du festival 

Image iStock © ra-photos

Conférence internationale LIVES - Relations en deuxième partie de vie: Défis et opportunités

La conférence aura lieu les 28 et 29 juin 2016 à l'Université de Berne. Accueillant dix présentations en anglais, dont cinq d'orateurs invités et cinq de chercheur·e·s LIVES, l'événement offrira également deux sessions poster et une table ronde. Le délai de soumission pour les posters est fixé au 6 juin.

Les relations affectives sont cruciales pour le bien-être des personnes en deuxième partie de vie. Le soutien social et le partenariat amoureux contribuent à la satisfaction de vie, ont des impacts positifs sur la santé et réduisent les effets négatifs du stress. Par contre, les relations de mauvaises qualité et l'ambivalence affective représentent des facteurs de risque, pour les couples comme pour les individus qui partagent d'autres types de liens affectifs, par exemple entre adultes et leurs parents âgés.

La rupture des relations de couple, que ce soit à travers le deuil ou le divorce, est l'un des événements les plus stressants du parcours de vie, et sa probabilité augmente dans cette partie de vie. Cela peut poser un défi important pour le bien-être psychologique, particulièrement à un stade de la vie où les ressources sociales et physiques sont déclinantes. Néanmoins, les adultes âgés présentent de grandes différences dans leur adaptation et leur manière de face face à la perte d'un partenaire.

L'objectif général de cette conférence est de combiner des lignes de recherche sur la vulnérabilité et la résilience avec des études sur l'intervention psychologique, afin d'analyser ce qui facilite ou entrave l'adaptation à la perte d'un être cher et aux défis relationnels en seconde partie de vie.

Présentations des conférenciers invités

  • Self-Concept regulation and resilience to interpersonal loss
    > Prof. Dr. Anthony MANCINI, Pace University (NY)
  • Adaptation to bereavement in late life
    > Prof. Dr Margret STROEBE, University of Utrecht
  • Making connections: loneliness interventions in later life
    > Prof. Dr. Nan STEVENS, VU University Amsterdam; Radboud University, Nijmegen
  • Social network compensation in later life: resourcefulness, resilience, and constraints
    > Prof. Dr. Karen ROOK, University of California Irvine
  • Resilience research, resilience promotion, and the role of flexibility
    > Prof. Dr. George BONANNO, Columbia University (NY)

Des membres du PRN LIVES présenteront également leurs recherches: Daniela Jopp (Université de Lausanne), Michel Oris (Université de Genève), Pasqualina Perrig-Chiello (Université de Berne), Eric Widmer (Université de Gennève) et Hansjörg Znoj (Université de Berne).

La conférence aura lieu en anglais.

Dans le cadre de cet événement se tiendra également une table ronde sur le thème de la solitude avec des représentants de groupes d'intérêt nationaux, de la politique et de la recherche, qui aborderont la question d'un angle pratique (en allemand).

  • Prix de l'inscription pour les personnes externes à LIVES: 150 CHF (repas, pause et apéritif inclus) ou 80 CHF pour un jour ainsi que pour les étudiants
  • Délai d'inscription: 20 juin 2016
  • Délai pour soumettre un poster: 6 juin 2016

Cliquer ici pour plus d'information en anglais sur la conférence, pour les inscriptions et pour proposer un poster

Photo Hugues Siegenthaler

Une jeune auteure "LIVES" gagne un prix pour un papier sur la monoparentalité et la santé

Emanuela Struffolino est la lauréate 2015 du Prix Jeune Auteur de la revue Population éditée par l'Institut national d'études démographiques (INED). Une première version de son article avait paru parmi les LIVES Working Papers.

L'INED et la revue Population ont annoncé le 29 février 2016 que le Prix Jeune Auteur, nouvellement créé en mémoire de la doctorante Valeria Solesin, décédée lors des attaques terroristes à Paris le 13 novembre 2015, a été attribué à Emanuela Struffolino pour son article "Le rôle de l’emploi et de l’instruction sur la santé perçue des mères de famille monoparentale en Suisse", écrit en collaboration avec Laura Bernardi et Marieke Voorpostel.

Résumé

Les mères sans conjoint et avec des enfants à charge sont plus susceptibles d’être sans emploi et pauvres, facteurs qui augmentent les risques d’être également en mauvaise santé. En Suisse, l’insuffisance des politiques de conciliation entre travail et famille et une fiscalité qui avantage les couples mariés adoptant une division traditionnelle du travail se traduisent par de faibles taux de participation des mères au marché du travail.

Pour le cas particulier des mères seules vivant avec leurs enfants, l’emploi peut être associé à une meilleure santé parce qu’il atténue les difficultés économiques liées au fait d’être le seul pourvoyeur de ressources du foyer. Cependant, le travail peut représenter un facteur de stress supplémentaire étant donné que les mères seules assument la majeure partie des soins aux enfants.

Comment l’état de santé autodéclaré est-il associé à la situation familiale et le statut d’emploi en Suisse ? Nos analyses à partir du Panel suisse de ménages (vagues 1999-2011) montrent que les mères seules qui sont hors du marché du travail présentent plus de risques de déclarer un mauvais état de santé, en particulier si elles sont titulaires d’un diplôme du deuxième cycle de l’enseignement secondaire. En revanche, les mères seules se déclarent en meilleure santé si elles travaillent à temps plein plutôt qu’à temps partiel, alors que c’est l’inverse pour les mères en couple.

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>> Struffolino, E., Bernardi, L., & Voorpostel, M.. (2016). Self-reported Health among Lone Mothers in Switzerland: Do Employment and Education Matter? Population-E, 71 (2), 187-214

Une première version de l'article était paru en 2015 dans les LIVES Working Papers:

>> Struffolino, E., Bernardi, L., & Voorpostel, M.. (2015). Self-reported health among lone mothers: Do employment and education matter?. LIVES Working Papers, 2015(44), 1-28.

Image Floriane Moriaud HES-SO

Succès d’un congrès atypique à Lausanne sur le vieillissement et le pouvoir d’agir

Le 5e colloque du Réseau international d’étude sur l’âge, la citoyenneté et l’intégration socio-économique (REIACTIS) s’est tenu du 10 au 12 février 2016 à l’Université de Lausanne. Il a réuni près de 400 participants issus tant du monde académique que de la pratique de terrain. Une rencontre jugée extrêmement riche par les acteurs concernés, en raison des possibilités d'interaction et pour la qualité des interventions.

Quatre ans après la dernière édition à Dijon, le congrès REIACTIS de Lausanne a offert près de deux fois plus de présentations qu’en 2012. « Pour un congrès international, la formule est vraiment atypique, mélangeant praticiens, politiques et chercheurs, visites sur le terrain et conférences », a relevé le Prof. Dario Spini, membre du comité d’organisation local et directeur du Pôle de recherche national LIVES, tout en soulignant « une collaboration avec la Haute école spécialisée de Suisse occidentale (HES-SO) et l’Université de Lausanne très réussie ».

Selon Valérie Hugentobler, Professeure associée à la HES-SO, Haute école de travail social et de la santé - EESP, « les retours ont été globalement très positifs à tous points de vue : bonne qualité des interventions, diversité de la provenance des intervenants, bonne participation également des professionnels, échanges riches… »

Source d'inspiration

Cette appréciation est confirmée par des professionnels du terrain comme Alain Plattet, responsable de l’unité Travail social communautaire à Pro Senectute. Il mentionne « des opportunités uniques et précieuses d’ouvrir mes champs de vision grâce à l’extraordinaire diversité des acteurs en présence. La variété des projets et de leurs dimensions a été une source d'inspiration et d'apprentissage certain. Ces trois jours m'ont permis de prendre du temps pour faire des rencontres concrètes et utiles pour le développement des "Quartiers Solidaires": en plus des échanges de pratique, de nouvelles initiatives de co-constructions nationales et internationales se sont manifestées. Très ressourçant pour retourner dans nos projets quotidiens ! »

Les sessions, ateliers et symposiums ont porté sur des thèmes aussi divers que l’habitat, la santé, la migration, les défis technologiques, les liens sociaux, et bien d'autres encore.

Index de précarité

Lors des conférences plénières, le Prof. Chris Phillipson, directeur du Manchester Institute for Collaborative Research on Ageing (MICRA), a lancé un appel à créer un « index de la précarité » des personnes âgées. Inquiet que les politiques de promotion du vieillissement actif laissent de côté les plus vulnérables, il a soutenu qu’il était plus que jamais nécessaire de « redéfinir des espaces de solidarité sociale » pour les personnes âgées.

Centenaires plus en forme

La conférence de Daniela Jopp, professeure de psychologie à l’Université de Lausanne et membre du PRN LIVES, a décrit quant à elle les avancées les plus récentes de la recherche sur les centenaires. Elle a montré que depuis le début des années 2000, l’état des personnes qui atteignent un âge très avancé s’est amélioré sur plusieurs points : elles sont plus autonomes et possèdent de meilleures capacités cognitives. Si toutes connaissent des problèmes de santé, 80% des grands vieillards interrogés se déclarent cependant heureux. « Le succès du bien vieillir, c’est la capacité à s’adapter », a déclaré Daniela Jopp, encourageant le public à « passer du temps de qualité avec ses proches âgés, et laisser les professionnels s’occuper du reste. »

>> Site du congrès

>> Plus de détails sur les conférences sur le site de REISO

Image iStock © AtnoYdur

La bonne santé du couple, une ressource importante pour surmonter les effets du cancer

Les compagnons de femmes atteintes d’un cancer du sein montrent des signes de détresse très importants. Mais plus les hommes sont satisfaits de leur relation de couple, moins ils trouvent que le fardeau à porter est lourd. La satisfaction conjugale permet également aux femmes de moins souffrir de l’altération de leur image corporelle. Et si deux tiers des couples voient leur vie sexuelle modifiée par la maladie, plus de la moitié restent cependant actifs sexuellement, alors que d’autres parlent de « tendresse accrue ». Tels sont les principaux résultats de la thèse de Sarah Cairo Notari, brillamment défendue le 25 janvier 2016 à l’Université de Genève et à l’origine de plusieurs publications scientifiques.

La femme n’est pas la seule victime du cancer du sein, une maladie qui recense près de 6000 cas et plus d’un millier de décès par an en Suisse. Comme dans toutes les affections potentiellement mortelles, l’entourage est mis à rude épreuve, le conjoint étant en première ligne. Mais sa souffrance à lui est rarement au centre des préoccupations. Afin de comprendre l’impact de ce mal sur le couple, une étude a été lancée en 2011 dans le cadre du Pôle de recherche national LIVES. Des données longitudinales ont ainsi été récoltées auprès de 80 femmes traitées au CHUV et 55 de leurs partenaires masculins. Sarah Cairo Notari, assistante à l’Unité de psychologie clinique des relations interpersonnelles de l’Université de Genève, les a analysées dans le cadre de sa thèse, « L’ajustement psychologique de la femme et de son partenaire au cancer du sein », grâce à laquelle elle a récemment accédé au grade de docteur en psychologie.

La détresse psychologique des hommes

Dans un premier papier, Sarah Cairo Notari a procédé à une revue systématique de la littérature scientifique sur la détresse psychologique des partenaires de femmes atteintes d’un cancer du sein, un champ encore peu investigué. La synthèse des 23 articles retenus montre que ce niveau de détresse est plus élevé chez ces hommes que dans la population générale. Cependant, « contrairement à une croyance assez répandue dans le domaine, [les partenaires] ne reportent pas des niveaux de détresse psychologique plus élevés que les patientes », relève la chercheuse.

Le fardeau subjectif du « partenaire-aidant »

Le partenaire est souvent le principal proche-aidant des femmes atteintes du cancer du sein, prenant en charge toute une série de tâches allant de l’aide pratique au soutien émotionnel en passant par les soins aux enfants, la gestion domestique, etc. L’étude a montré que le poids de ce fardeau est fortement lié aux conditions physiques et psychologiques de la patiente, et qu’il diminue par conséquent avec le temps et la rémission. Mais surtout, Sarah Cairo Notari a été en mesure de démontrer que plus le degré de satisfaction conjugale est élevé, moins lourd apparaît ce fardeau aux yeux des hommes, indépendamment des conditions médicales de leur compagne. Ces résultats seront prochainement présentés dans le Journal of Health Psychology.

Altération de l’image corporelle de la femme

La satisfaction conjugale joue aussi un rôle protecteur important et durable du côté des patientes en ce qui concerne les altérations de leur image corporelle. Les femmes ayant subi une mastectomie et/ou une chimiothérapie ont nettement moins de problèmes liés à leur apparence quand elles vivent une relation de couple jugée positive. Cette tendance s’est maintenue aux différents moments de l’étude, soit deux semaines, trois mois et un an après l’opération subie par les participantes à l’étude. Sarah Cairo Notari a également noté que les femmes vivant en couple mais non mariées  rapportaient une altération de l’image corporelle plus importante que les femmes mariées. Les conclusions indiquent que « la satisfaction conjugale et le statut marital peuvent mitiger l’impact des traitements, en diminuant le niveau d’altération de l’image corporelle des femmes ».

Changements du fonctionnement sexuel

Un autre volet de l’étude s’est intéressé au fonctionnement sexuel des couples, les relations intimes étant reconnues comme une dimension importante de la qualité de vie. Pour cette partie, un entretien semi-structuré avec 75 participantes était réalisé par une infirmière membre de l’équipe lors d’une rencontre deux semaines après l’intervention chirurgicale, s’ajoutant au premier questionnaire écrit. Les données quantitatives indiquent que pour 64% des femmes interrogées, la maladie et le traitement ont entraîné une modification des relations sexuelles. 53% des patientes indiquent cependant toujours maintenir une vie sexuelle active, avec ou sans changement. Mais pour 29% des patientes, il s’agit d’un arrêt complet des rapports. Les données qualitatives ont permis de montrer que l’interruption de l’activité sexuelle n’était pas liée à des difficultés conjugales : pour 40% des femmes devenues inactives depuis l’opération, la sexualité a même été remplacée par un « sentiment accru d’intimité et de proximité », voire « un renforcement des liens affectifs ».

Le couple victime ET ressource

La détresse ressentie par les deux partenaires, la souffrance physique et psychologique de la femme, le fardeau subjectif qui pèse sur l’homme, ainsi que les modifications qui s’opèrent dans la vie intime montrent que le couple est bien victime de la maladie. Mais pas une victime impuissante, souligne Sarah Cairo Notari : « Le rôle de ressource de la relation de couple est sans doute l’aspect le plus important que nous avons pu mettre en évidence dans ce travail de thèse », écrit-elle à la fin de son manuscrit, ajoutant plus loin que ces résultats ont pu « confirmer le rôle protecteur d’une relation satisfaisante dans l’ajustement des femmes et de leur partenaire au cancer du sein. » Elle appelle donc à « veiller à la santé du couple, en plus de la santé de la femme », tout en reconnaissant que la nature complexe de la satisfaction conjugale rend difficile une intervention clinique de nature préventive.

La suite

De nouvelles publications scientifiques suivront bientôt la parution de cette thèse dirigée par le Prof. Nicolas Favez. Une quatrième vague de données, récoltées deux ans après l’annonce de la maladie, reste à analyser. Et des équipes françaises et belges s’intéressent à mettre leurs recherches respectives en commun avec le projet valdo-genevois.

« Ce travail ouvre toute une ligne de recherche », a déclaré Friedrich Stiefel, professeur à  l'Université de Lausanne et chef du Service de psychiatrie de liaison du CHUV, lors de la soutenance publique de la thèse de Sarah Cairo Notari. Un autre membre du jury, le Prof. Darius Razavi de l’Université libre de Bruxelles, a quant à lui qualifié cette recherche de « merveilleuse étude » concernant « des personnes hautement vulnérabilisées ». Reste à trouver les ressources pour continuer. « Il est plus facile d’obtenir du financement pour les collectes de données que pour les analyses », regrette avec raison Nicolas Favez…

 

>> Cairo Notari, S.. (2016). L’ajustement psychologique de la femme et de son partenaire au cancer du sein. Sous la direction de Nicolas Favez. Université de Genève

Déjà publié :

>> Favez, N., Cairo Notari, S., Charvoz, L., Notari, L., Ghisletta, P., Panes Ruedin, B., Delaloye, J.-F.. (sous presse). Distress and body image disturbances in women with breast cancer in the immediate postsurgical period: The influence of attachment insecurity. Journal of Health Psychology.

 

La désaffection des ouvriers pour le Parti socialiste a précédé d’une décennie leur vote pour l’UDC

La désaffection des ouvriers pour le Parti socialiste a précédé d’une décennie leur vote pour l’UDC

Dans un nouvel article de la revue Social Change in Switzerland, Line Rennwald et Adrian Zimmermann se penchent sur l’évolution du vote ouvrier en Suisse entre 1971 et 2011. Se basant sur les données de dix enquêtes électorales, les auteurs montrent que l’Union démocratique du centre (UDC) a su occuper un vide à partir des années 90, après quatre législatures consécutives de perte d’influence du Parti socialiste (PS) auprès des couches populaires.

L’article de Line Rennwald et Adrian Zimmermann présente la première analyse systématique de toutes les enquêtes électorales existantes entre 1971 et 2011. Leur analyse permet de retracer les étapes du divorce entre le Parti socialiste et une partie importante de l’électorat ouvrier.

Deux processus

Les auteurs mettent en exergue deux processus distincts : tout d’abord un affaiblissement du soutien des ouvriers pour le Parti socialiste dans les années 80 ; puis la montée spectaculaire de l’UDC parmi cet électorat à partir de 1995. Entre deux, et surtout aux élections fédérales de 1987 et 1991, le vote ouvrier a été marqué par une forte abstention, que les auteurs identifient comme la phase-clé du desserrement des liens avec le PS.

La proportion des ouvriers qui ont voté pour le PS est ainsi passée de 38% en 1975 à 16% en 2011. A cette date, ils étaient près de 40% à voter UDC contre seulement 8% en 1975. Si le PS a perdu des votes ouvriers dans toutes les régions linguistiques de Suisse, il conserve davantage de soutien auprès des classes populaires dans les cantons romands.

Mutation de l'offre politique

Les auteurs attribuent un rôle décisif dans ces mutations à l’évolution de l’offre politique des partis. Alors que le PS a favorisé les thèmes liés aux « nouveaux mouvements sociaux » tels que l’écologie, le féminisme ou le pacifisme, l’UDC de son côté a concentré son action sur les sujets de politique migratoire et de souveraineté face à l’Europe. Le discours populiste de l’UDC a ainsi réussi à s’allier une partie des milieux populaires, qui n’ont pourtant que peu à gagner des positions ultralibérales de ce parti en matière économique et sociale.

>> Line Rennwald et Adrian Zimmermann. (2016). Le vote ouvrier en Suisse, 1971-2011. Social Change in Switzerland No 4. Retrieved from www.socialchangeswitzerland.ch

Contact: Dr. Line Rennwald, +41 79 761 32 81, line.rennwald@gmail.com

La série Social Change in Switzerland documente, en continu, l’évolution de la structure sociale en Suisse. Elle est éditée conjointement par le Centre de compétences suisse en sciences sociales FORS, le Centre de recherche sur les parcours de vie et les inégalités (Faculté des sciences sociales et politiques, Université de Lausanne) LINES et le Pôle de recherche national LIVES – Surmonter la vulnérabilité: perspective du parcours de vie (PRN LIVES). Le but est de retracer le changement de l’emploi, de la famille, des revenus, de la mobilité, du vote ou du genre en Suisse. Basées sur la recherche empirique de pointe, elles s’adressent à un public plus large que les seuls spécialistes.

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