Aux Mystères de l’UNIL, le LAbyrinthe du brAssAge MAnga servira de laboratoire au « vivre ensemble »

Aux Mystères de l’UNIL, le LAbyrinthe du brAssAge MAnga servira de laboratoire au « vivre ensemble »

L’édition 2018 des portes ouvertes de l’Université de Lausanne aura lieu du 31 mai au 3 juin sur le campus. Le Pôle de recherche national LIVES proposera aux visiteurs – jeunes et moins jeunes – de réfléchir à la notion d’intersectionnalité à l’aide d’un jeu de cartes mélangeant âges, genres et statuts socio-professionnels.

Dans une formule à la fois éprouvée et à chaque fois renouvelée, les Mystères de l’UNIL accueilleront des classes vaudoises d’élèves de 9 à 13 ans les jeudis 31 mai et vendredi 1er juin, ainsi que familles et visiteurs lambdas les samedis 2 et dimanche 3 juin 2018.

Comme d’habitude, le Pôle de recherche national LIVES a répondu présent à l’appel d’imaginer un atelier, cette année sur le thème « Vivre ensemble ».  Pour nous trouver, il faudra se rendre au stand No 11, intitulé Le LAbyrinthe du brAssAge mAngA.

Là, un peu à la manière d’Alice au pays des merveilles, les visiteurs seront appelés à jouer aux cartes dans un dédale un peu fou, prétexte pour aborder le concept d’intersectionnalité, qui permet de voir comment des individus appartenant à différents types de catégories sociales font face à un cumul de discriminations.

Par exemple: en moyenne, les femmes sont moins payées que les hommes pour le même travail; les personnes jeunes et les personnes âgées ont plus de peine à trouver un emploi, de même que les étrangers et les personnes peu qualifiées. Les gens qui réunissent toutes ces caractéristiques rencontrent donc plus de difficultés sur le marché du travail et dans la vie en général.

Spécialisés dans l’étude de la vulnérabilité dans les parcours de vie, les chercheurs et chercheuses du PRN LIVES sont convaincus qu’une société est plus forte si elle intègre toutes ses composantes, en faisant une place à chacun·e et en donnant les mêmes chances à toutes et tous.

Les joueurs seront donc appelés à former le jeu de carte le plus équilibré et représentatif possible de toutes les différences pour chercher ensemble la sortie du labyrinthe. En faisant ces alliances, ils collecteront les ressources produites par les diverses activités professionnelles des personnages, issus au départ de trois familles distinctes de professions : les facilitateurs (en rouge), les créateurs (en jaune) et les administrateurs (en bleu).

Les Mystères de l’UNIL seront également l'occasion de présenter au grand public comment le PRN LIVES collecte ses données à l’aide de « calendriers de vie », un outil permettant de retracer et visualiser l’ensemble d’une biographie. En faisant ressortir les liens entre les grands domaines de la vie que sont la résidence, les relations affectives, les activités et la santé, ainsi que l’accumulation au fil du temps des avantages et désavantages, c’est aussi une manière de comprendre l’importance de l’intersectionnalité dans les parcours de vie.

>> Poster de l'atelier No 11

>> Programme complet des Mystères de l'UNIL

>> Site web du dessinateur du jeu de cartes: Julien Cordebar

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Quelle est l’influence du réseau social sur les aspirations professionnelles des jeunes ?

Une équipe LIVES sous la responsabilité du Prof. Eric Widmer a remporté le concours pour mener l’enquête ch-x de la Confédération suisse en 2020-21. Les premiers tests du questionnaire informatisé auront lieu dès juin 2018. Les chercheur·e·s visent à établir une cartographie à l’échelle nationale du capital social des jeunes nés au tout début du millénaire, en lien avec leur santé psychique et leurs projets d’avenir.

Tous les deux ans, une nouvelle équipe de scientifiques est nommée pour mener un sondage auprès de tous les jeunes Suisses appelés pour la conscription de l’armée à l’âge de 19 ans. Le questionnaire est également soumis à 3000 jeunes femmes et ressortissants étrangers du même âge répartis sur tout le territoire, ce qui permet d’obtenir un portrait extrêmement complet d’une même cohorte. Chacune de ces enquêtes ch-x porte sur une thématique différente et est attribuée à l’issue d’une procédure ouverte de sélection.

Pour l'enquête 2020-21, c'est un projet déposé par Eric Widmer, professeur de sociologie à l’Université de Genève et co-directeur du Pôle de recherche national LIVES, en collaboration avec Ivan de Carlo, Eva Nada, Marlène Sapin et Gil Viry, qui a gagné le concours. Avec l’aide d’Eva Nada et Myriam Girardin, engagées pour la mise sur pied du projet, les liens entre le capital social des enquêtés et leurs choix de formation et de profession seront scrutés. La partie qualitative de l'étude sera menée à la Haute école de travail social de Genève.

Où se voient les jeunes dans dix ans ? Et quel est le poids de leur réseau personnel sur ces aspirations ? Entre juin et septembre 2018 le questionnaire destiné à recueillir les données nécessaires au projet sera testé sur tablettes numériques auprès d’une centaine de conscrits. L’ensemble de l’enquête devra ensuite être validé par le Comité scientifique et les membres de la Commission ch-x.

Quand la collecte réelle de données aura lieu en 2020-21 sur l’ensemble des sondés, les chercheurs disposeront d’un matériau unique pour constituer une cartographie des réseaux sociaux des jeunes en Suisse intégrant le genre, l’origine sociale et la situation géographique.

Réseaux en forme de chaîne ou de pont

La recherche s’intéresse en particulier à comparer l’effet des réseaux de type "chaîne", c’est-à-dire constitués de personnes fortement reliées entre elles, avec des réseaux de type "pont", où l’individu est entouré de personnes qui n’ont que peu ou pas d’interactions entre elles. Un réseau combinant des aspects "chaîne" et "pont" correspond généralement à un capital social plus élevé, alliant la solidarité du groupe que génère le type "chaîne" à la diversité de contacts et l’autonomie que procure le type "pont".

Une première question est alors de savoir quels facteurs sociaux sont associés à ce capital social. « La taille de l’échantillon ch-x permet, souligne Eric Widmer, d’évaluer précisément comment le milieu social d’origine, la structure familiale mais aussi le lieu de résidence et la mobilité géographique génèrent des insertions relationnelles très spécifiques pour les jeunes adultes, génératrices de ressources différentes. »

Les participants seront interrogés sur les personnes - quinze au maximum - qui ont joué un rôle important dans leur vie au cours des douze mois précédents, que ce soit au sein de la famille, parmi les amis, le milieu scolaire ou professionnel ou dans les clubs, groupements ou associations dont ils font partie. Il sera précisé que ce rôle peut être positif, quand il s’agit de soutien, de conseils et d’encouragements, mais également négatif, quand ces personnes les découragent, les empêchent d’agir ou les énervent.

Ambivalence et conflit

Le réseau peut effectivement être source de conflit, explique Eric Widmer :
« Nous faisons l’hypothèse que les personnes marquées par une forte ambivalence à l’égard de leurs proches auront des aspirations professionnelles moins ambitieuses à cause du stress que cela génère, et qui a un effet direct sur la santé psychique. Mais la causalité peut être aussi inverse, et des aspirations faibles pourraient donner lieu à des conflits avec l’entourage. »

Une batterie de questions validées par des recherches antérieures portera sur la santé psychique, afin de pouvoir analyser statistiquement les relations entre réseaux, état mental et aspirations professionnelles. Le lien entre capital social, santé psychique et parcours de formation et d’insertion n’a pas encore donné lieu à des études approfondies en Suisse, souligne l’équipe.

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Jeunes adultes en Suisse : la formation tertiaire en vaut la peine

Que sont devenus quinze ans plus tard les jeunes qui ont quitté l’école obligatoire en l’an 2000 ? Une étude de Thomas Meyer publiée dans la revue Social Change in Switzerland montre qu’à l’âge de 30 ans, la grande majorité est en emploi et gagne près de 6000 francs par mois. Cet article met en lumière l’effet protecteur des diplômes des hautes écoles, mais également la persistance des inégalités homme-femme.

Sur la base de l’enquête longitudinale suisse TREE (Transitions de l’École à l’Emploi), Thomas Meyer montre que les transitions entre formation et emploi se sont allongées depuis le début du 21e siècle. Ces transitions sont marquées, pour de nombreux jeunes en Suisse, par d’importantes discontinuités, réorientations et années intermédiaires.

Près de la moitié de la cohorte examinée a quitté le système de formation avec un certificat de capacité fédéral (en règle générale un apprentissage) ; 40% ont obtenu un diplôme du degré tertiaire (université, haute école ou formation professionnelle supérieure) – soit deux fois plus que la génération précédente ; et 10% sont restés sans diplôme de formation post-obligatoire.

La situation sur le marché du travail à l’âge de 30 ans est majoritairement favorable : le taux d’activité professionnelle est élevé, le chômage est bas, et le revenu médian s’établit à près de 6000 francs par mois.  Si les diplômé·e·s d’une formation professionnelle initiale (apprentissage) sont beaucoup moins touché·e·s par l’emploi précaire que les jeunes adultes sans formation post-obligatoire, les deux groupes ne se distinguent pas de manière significative au niveau du chômage et du salaire moyen.

Par contre, les personnes diplômées d’une haute école ou ayant achevé une formation professionnelle supérieure gagnent, en moyenne, 1000 francs de plus que les personnes sans formation tertiaire. Si le marché du travail suisse intègre certes bien, voire très bien, les jeunes adultes à tous les niveaux de qualification, la demande de main-d’œuvre est particulièrement importante – et les salaires sont donc plus élevés – pour les jeunes avec une formation tertiaire.

Thomas Meyer montre enfin à quel point le sexe, en combinaison avec la situation familiale, continue d’influencer la situation professionnelle des trentenaires. Alors que presque tous les jeunes pères travaillent à temps plein, une jeune mère sur cinq quitte le monde du travail, trois mères sur quatre travaillent à temps partiel et les différences de salaire entre les sexes s’élèvent à 800 francs par mois.

>> Thomas Meyer (2018). De l’école à l’âge adulte : parcours de formation et d’emploi en Suisse. Social Change in Switzerland No 13. Retrieved from www.socialchangeswitzerland.ch

Contact : Thomas Meyer, +41 31 631 38 23, thomas.meyer@soz.unibe.ch

La série Social Change in Switzerland documente, en continu, l’évolution de la structure sociale en Suisse. Elle est éditée conjointement par le Centre de compétences suisse en sciences sociales FORS, le Centre de recherche sur les parcours de vie et les inégalités (Faculté des sciences sociales et politiques, Université de Lausanne) LINES et le Pôle de recherche national LIVES – Surmonter la vulnérabilité: perspective du parcours de vie (PRN LIVES). Le but est de retracer le changement de l’emploi, de la famille, des revenus, de la mobilité, du vote ou du genre en Suisse. Basées sur la recherche empirique de pointe, elles s’adressent à un public plus large que les seuls spécialistes.

Avec «Refugee Routes», le PRN LIVES s’associe à l’OSAR pour éclairer des parcours de migrants

Avec «Refugee Routes», le PRN LIVES s’associe à l’OSAR pour éclairer des parcours de migrants

Le 26 avril 2018 aura lieu à Lausanne une soirée de présentations sur la situation des requérants d’asile et réfugiés issus de Syrie, afin de mieux comprendre le contexte prévalant dans leur pays d’origine et les procédures qui les attendent en Suisse. Organisée par l’Organisation suisse d’aide aux réfugiés avec le soutien du Pôle de recherche national LIVES, cette formule sera ensuite répétée à d’autres occasions pour évoquer d’autres contextes migratoires tels que l’Erythrée, l’Afghanistan, etc.

Il y a sept ans, la Syrie basculait dans la guerre civile. Aujourd’hui, le conflit syrien est à l’origine du plus grand nombre de réfugiés dans le monde. Avec 12 millions de personnes déplacées, soit 65% de la population syrienne, la situation humanitaire est catastrophique. En partenariat avec le Pôle de recherche national LIVES, l’OSAR propose une soirée d’information sur la situation des réfugié·e·s en Suisse, leurs motifs d’exil et les conditions d’accueil dans ce pays.

Cette soirée, le 26 avril prochain de 17h30 à 20h30 à l’hôtel Continental de Lausanne (2 Place de la Gare), est ouverte à toute personne intéressée, en particulier dans les milieux associatifs et institutionnels.

Lors de cet événement, le professeur Jordi Tejel, historien et expert du Moyen-Orient à l’Université de Neuchâtel, proposera une lecture historique de la Syrie pour mieux comprendre sa situation actuelle. Ensuite Guillaume Charron, directeur du Independent Diplomat (ID) à Genève depuis 2016 et spécialiste de la situation sur place en Syrie, apportera son exper­tise et partagera son expérience de terrain. Sarah Frehner, collaboratrice scientifique au service juridique de l’Organisation suisse d’aide aux réfugiés, expliquera quelles sont les conditions d’accueil en Suisse pour les per­sonnes provenant de la Syrie. Enfin, avec une touche poétique et culturelle, nous aurons le privilège d’entendre l’histoire de vie d’un réfugié syrien en Suisse. Une partie réservée aux questions du public et un apéritif concluront la rencontre.

Les soirées « Refugee Routes » sont une initiative de l’Organisation suisse d’aide aux réfugiés (OSAR) soutenue par le Pôle de recherche national LIVES – Surmonter la vulnérabilité : Perspective du parcours de vie (PRN LIVES).

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Augmenter l’activité professionnelle des seniors: un défi pour l’égalité et la santé au travail

Un projet de recherche européen a démarré en janvier 2018 en vue d’étudier les conséquences de l’allongement de la vie active des hommes et des femmes. Dirigé par la Prof. Nicky Le Feuvre de l’Université de Lausanne (UNIL) et recourant à des méthodes développées au sein du Pôle de recherche national LIVES, le projet DAISIE compare la situation des seniors en emploi dans différents pays, dont la Suisse, avec un focus sur trois secteurs d’activité: les transports, la santé et la finance. Les inégalités sociales et de genre seront au cœur des analyses.

Annoncés en été 2017, trois projets impliquant des chercheurs et chercheuses suisses ont été sélectionnés à la suite d’un appel du réseau NORFACE (New Opportunities for Research Funding Agency Cooperation in Europe) lancé pour soutenir des programmes de recherche sur l’accumulation des inégalités sociales au long du parcours de vie. Au total, 170 équipes avaient répondu à l’appel et 13 projets ont été retenus pour financement. Deux des projets primés ont des liens avec le Pôle de recherche national LIVES – Surmonter la vulnérabilité : Perspective du parcours de vie (PRN LIVES). L’un d’eux, Dynamics of Accumulated Inequalities for Seniors in Employment (DAISIE), bénéficiera de 1.5 million de francs sur trois ans.

Le projet DAISIE, dirigé par Nicky Le Feuvre, professeure de sociologie du travail à l’UNIL et cheffe du projet Genre & Professions (IP206) au sein du PRN LIVES, a pour objectif d’étudier les enjeux sociaux du vieillissement au travail. Dans la plupart des pays européens, en effet, l’allongement de l’espérance de vie et les difficultés de financement des caisses de pension génèrent des incitations plus ou moins fortes en faveur de l’allongement de la durée de la vie active des seniors.

Savoir dans quelles conditions il est possible ou souhaitable de prolonger la vie professionnelle des individus est dès lors une question brûlante, car l’emploi des seniors a des conséquences en cascade sur d’autres domaines de la vie, y compris la santé. Outre les enjeux d’emploi, de financement des retraites et de gestion des ressources humaines, ce sujet révèle l’importance des échanges intergénérationnels des seniors, que ce soit avec leurs enfants adultes et leurs petits-enfants ou avec leurs propres parents âgés.

L’une des hypothèses du projet DAISIE est que l’injonction à prolonger la vie au travail concerne presque tous les membres de la « génération sandwich » des 50 ans et plus en Europe aujourd’hui. Toutefois, les conséquences de cette incitation ne seraient pas les mêmes pour l’ensemble des seniors, et représenteraient surtout une source potentielle de vulnérabilité pour les personnes dont les trajectoires professionnelles ont été les moins continues et les moins rémunératrices, dont une part importante de femmes faiblement qualifiées, sur qui repose l’essentiel du travail de « care ».

Cinq contextes nationaux contrastés

Pour vérifier ces postulats, Nicky Le Feuvre s’est entourée de collègues travaillant dans cinq pays européens : la Suisse, le Royaume-Uni, l’Irlande, la Suède et la République tchèque1. Les trois premiers connaissent des systèmes de protection sociale d’inspiration libérale et des régimes de genre à caractère plutôt conservateur. Ici, la prise en charge des personnes dépendantes, à commencer par les enfants en bas âge, repose principalement sur l’économie de marché et/ou sur les familles. La Suède, par contraste, est connue pour l’étendue de ses prestations publiques en faveur de l’articulation travail-famille et pour la grande attention portée à l’égalité femmes-hommes. Enfin, la République tchèque a connu sous l’influence soviétique une culture spécifique du travail des femmes, qui cède actuellement la place à une polarisation des trajectoires d’activité des mères, liée au démantèlement partiel des services publics.

La première partie du projet DAISIE consistera à analyser les parcours professionnels des seniors des deux sexes dans ces cinq contextes sociétaux très contrastés. En Suisse, par exemple, l’équipe s’attend à constater une très grande implication des seniors dans la garde de leurs petits-enfants, « condition structurelle pour que les femmes plus jeunes puissent se maintenir en emploi », souligne Nicky Le Feuvre.

« Si l’idée est que les grands-parents doivent désormais consacrer plus d’années à leur activité professionnelle, notamment parce que cela permet de maintenir l’équilibre financier des caisses de retraite, il faudrait alors mesurer les conséquences de ce changement, notamment pour l’articulation travail-famille, sur plusieurs générations successives », relève la chercheuse.

Les tensions du maintien en activité des seniors

De précédentes recherches menées par Nicky Le Feuvre et ses collaboratrices à l’UNIL ont déjà permis de saisir l’ampleur du problème : « Ce que l’on a vu dans le cadre du PNR 60 (« Égalité entre hommes et femmes »), c’est qu’un certain nombre de femmes ont travaillé à temps partiel pendant que leurs enfants étaient en bas âge - ou jusqu’à l’adolescence, et puis, soit parce qu’elles ont divorcé, soit parce qu’elles ont commencé à faire le calcul de leurs futures rentes de retraite, se sont retrouvées à devoir augmenter leur taux d’activité en fin de carrière, notamment pour compléter leur deuxième pilier. De telles pratiques vont à l’encontre de l’idée d’une transition planifiée des seniors vers une réduction progressive de leurs heures de travail en toute dernière partie de carrière. »

Elle ajoute : « Pour les individus qui ont des métiers plutôt physiques ou nerveusement éprouvants, cette nécessité de travailler plus alors que l’on vieillit génère d’importants risques de santé, qui sont souvent masqués par crainte de paraître peu performant aux yeux de l’employeur, afin de préserver son emploi. Parfois cela se combine avec la responsabilité de s’occuper de parents très âgés devenus dépendants, ou avec la nécessité de soutenir financièrement des enfants adultes qui connaissent des « accidents de parcours » (chômage, divorce, maladie), ce qui participe aussi à cette impossibilité de ‘lever le pied’ en fin de parcours. »

L’apport du PRN LIVES

Pour observer les trajectoires des seniors dans les cinq pays, le projet a adopté un dispositif méthodologique mixte, combinant analyses de séquence et entretiens biographiques rétrospectifs à l’aide d’un « calendrier de vie », deux spécialités du PRN LIVES.

La partie quantitative utilisera les données de l’enquête longitudinale SHARE (Survey of Health, Ageing and Retirement in Europe), en collaboration avec le Dr. Jacques-Antoine Gauthier de l’UNIL et le Prof. Boris Wernli de FORS.

Pour la partie qualitative, les personnes interrogées seront issues de trois univers professionnels eux aussi très contrastés : les transports, un milieu assez masculin, exigeant du point de vue physique et marqué par des horaires décalés ; la santé, domaine ayant des caractéristiques communes avec les transports du point de vue de la pénibilité, mais plutôt occupé par des femmes ; et la finance, secteur d’activité plus mixte et moins physique, mais actuellement soumis à de fortes restructurations et évolutions technologiques.

Penser égalité et vieillissement de concert

« Les recherches antérieures ont montré que les entreprises ont plutôt tendance à externaliser les effets du vieillissement au travail ; elles encouragent les travailleurs et travailleuses âgé·e·s ‘fatigué·e·s‘ ou malades à réduire leurs heures de travail ou à partir plus tôt à la retraite », observe Nicky Le Feuvre. « Or, de telles pratiques de gestion RH sont difficilement compatibles avec les nouvelles injonctions au maintien en emploi des seniors. »

Nicky Le Feuvre mentionne également que « les politiques du vieillissement au travail, quand elles existent, sont rarement articulées avec les politiques d’égalité. Les deux peuvent même être pensées de manière contradictoire. D’un côté les entreprises facilitent le passage au temps partiel pour les mères de jeunes enfants, alors que de l’autre ces ‘années manquantes’ de cotisation vont peser lourdement sur les conditions dans lesquelles les femmes vont affronter la dernière partie de leur carrière professionnelle. Rares sont les entreprises qui pensent égalité professionnelle et vieillissement au travail de concert. »

Tout au long du déroulement de la recherche, les partenaires du projet DAISIE maintiendront des liens étroits avec des acteurs socio-économiques impliqués dans le vieillissement au travail, notamment par l’organisation de rencontres avec des employeurs, syndicats, associations et décideurs politiques dans chacun des pays étudiés. Un des objectifs est d’arriver à formuler des recommandations utiles pour l’élaboration de politiques de gestion des âges qui prennent en compte de manière intégrée les facteurs essentiels que sont le genre, l’âge et le statut social. Soit ce qu’on appelle, dans la recherche, une approche inter-sectionnelle des inégalités.


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Activer les plus vulnérables ? Le cas de l’Assurance-invalidité révèle bien des paradoxes

Les trois dernières réformes de l’AI en Suisse ont cherché à enrayer l’augmentation des coûts en exigeant de la part des assurés davantage d’efforts de réinsertion professionnelle. Emilie Rosenstein a ausculté cette évolution de manière quantitative et qualitative, et met en lumière l’ambivalence des changements opérés : sa thèse souligne plusieurs asymétries entre les objectifs visés et les résultats obtenus, ainsi qu’entre les normes promues et leurs effets concrets sur les personnes souffrant de handicap.

« Seul est libre qui use de sa liberté et (…) la force de la communauté se mesure au bien-être du plus faible de ses membres. » Cet extrait du préambule de la Constitution suisse parachève la thèse doctorale d’Emilie Rosenstein consacrée aux contradictions d’un pan important de la politique sociale en Suisse, qui tout en prônant l’intégration des bénéficiaires aboutit à des formes d’exclusion.

Soutenue le 12 février 2018 à l’Université de Genève, cette thèse en sociologie, menée sous la direction du Prof. Jean-Michel Bonvin, analyse les évolutions récentes de l’Assurance-invalidité (AI) en s’appuyant sur deux cadres théoriques : la perspective des capabilités du Nobel Amartya Sen d’une part, qui examine les régimes sociaux sous l’angle de la capacité des individus à faire des choix qu’ils ont des raisons de valoriser, et celles des parcours de vie développée au sein du Pôle de recherche national LIVES, qui perçoit la vulnérabilité comme un manque de ressources affectant plusieurs domaines de la vie, à plusieurs niveaux et dans le temps.

La recherche d’Emilie Rosenstein recourt à des méthodes tant quantitatives que qualitatives et réunit des données d’une grande richesse pour évaluer les conséquences des révisions de l’AI survenues en 2004, 2008 et 2012, dont l’un des objectifs principaux était de réduire le nombre de rentiers, en particulier parmi les jeunes souffrant de handicap psychique, catégorie en forte augmentation depuis les années 90.

Pour tenter d’atteindre leur but, ces réformes ont surtout suivi trois lignes directrices : une évaluation plus stricte du droit à la rente, une intervention plus rapide de l’AI, basée notamment sur une détection précoce des incapacités, et un développement des mesures de réadaptation professionnelle et de placement sur le marché du travail.

Résultats contrastés

Les observations d’Emilie Rosenstein débouchent sur des résultats contrastés : si le nombre de rentiers a nettement baissé au niveau national, la part des plus jeunes bénéficiaires - âgés de 18 à 34 ans - n’a pas diminué ; quant aux rentes d’invalidité pour raisons psychiques, elles demeurent prédominantes et concernent près d’un rentier sur deux.

Des analyses de séquence, conduites par la chercheuse en collaboration avec le Prof. Felix Bühlmann de l’Université de Lausanne sur des échantillons représentatifs de bénéficiaires de l’AI dans le canton de Vaud, permettent de mieux comprendre les trajectoires des assurés au fil du temps et des révisions.

On y constate une augmentation considérable des refus de prestation par l’AI et une accélération clairement visible du traitement des dossiers. L’octroi des mesures de réadaptation professionnelle, quant à lui, est croissant mais reste tout de même marginal.

Durcissement des critères et des exigences

Selon Emilie Rosenstein, « la baisse des effectifs s’explique plus par un durcissement des critères d’éligibilité que par l’augmentation des sorties de l’AI, notamment suite à des mesures de réadaptation. »

Sa thèse pointe plusieurs paradoxes soulevés par les réformes successives. Elle questionne le concept-même d’activation à l’égard de personnes atteintes dans leur santé, à qui il est demandé de concevoir un projet de réinsertion alors qu’elles sont parfois dans un état de grande vulnérabilité.

Une des contradictions, et non des moindres, réside dans le fait que pour réduire les dépenses, l’AI pousse les assurés à se déclarer le plus vite possible, gageant qu’une intervention précoce préviendra le versement de rentes à moyen et long terme. Or cette pression a un effet dissuasif sur les bénéficiaires, soit parce qu’ils ignorent l’étendue des prestations offertes par l’AI, soit parce que leur santé est trop instable pour qu’ils puissent prendre des décisions à ce stade, soit parce qu’ils sont encore dans une phase de déni de leur handicap.

Ces décalages entre la temporalité de l’AI et celle de ses assurés constituent un obstacle pour les reconversions professionnelles. « Le paradigme de l’activation apparaît ainsi profondément paradoxal, entretenant le risque de non-recours en même temps qu’il entend le réduire », s’inquiète la chercheuse.

Risque d’inauthenticité

Emilie Rosenstein estime par conséquent qu’il existe un risque d’« inauthenticité » des projets de réinsertion, et donc d’échec si l’on ne prend pas suffisamment en compte les attentes et les besoins des bénéficiaires. « L’emploi du projet comme outil d’insertion relève alors d’une démarche potentiellement sélective, voire excluante », analyse la chercheuse.

Elle dénonce également la « forte asymétrie entre la responsabilité individuelle des assurés face à leur projet de réinsertion et la limitation des possibilités d’aménagement des opportunités professionnelles. » Dans la perspective des capabilités, Emilie Rosenstein appelle à se soucier davantage des « facteurs de conversion » nécessaires, au niveau du marché du travail et de la société au sens large, pour réduire les inégalités entre personnes valides et invalides et promouvoir ainsi un accès réel, et pas seulement un droit formel, à la réinsertion professionnelle.

Sentiments d’inéligibilité

Une série d’entretiens avec des bénéficiaires viennent enrichir la thèse, permettant à la chercheuse de mettre l’accent sur des sentiments d’inéligibilité ou de honte de la part des usagers de l’AI. Ces récits confirment l’hypothèse selon laquelle une partie des assurés pratiquent une forme d’auto-sélection et risquent de passer à côté des prestations de l’AI, soit parce qu’ils méconnaissant leurs droits, soit parce qu’ils refusent d’être perçus comme des invalides ou qu’ils craignent d’être stigmatisés comme des profiteurs du système.

Avant la soutenance publique de sa thèse, Emilie Rosenstein a eu plusieurs occasions de présenter sa recherche à des professionnels du domaine. Son jury de thèse a particulièrement apprécié ses efforts de transmission aux acteurs concernés et lui a recommandé de chercher à publier ses résultats empiriques dans des revues scientifiques ambitieuses.

À l’heure où la 7e révision de l’AI est déjà en marche, son nouveau titre de docteure lui confère dorénavant toute la légitimité nécessaire pour se faire le porte-voix de ceux qui ne sont généralement pas entendus et que l’on gagnerait à écouter davantage, comme le montre son travail.

>> Emilie Rosenstein (2018). Activer les publics vulnérables ? Le cas de l'Assurance-invalidité. Sous la direction de Jean-Michel Bonvin. Université de Genève

Le CIGEV déménage au boulevard du Pont d'Arve, nouveau site du Pôle de recherche national LIVES à Genève

Le CIGEV déménage au boulevard du Pont d'Arve, nouveau site du Pôle de recherche national LIVES à Genève

Début mars 2018, le Centre interfacultaire de gérontologie et d'études des vulnérabilités quittera ses locaux basés à la route des Acacias pour intégrer de nouveaux bureaux aux 1er et 2ème étages du boulevard du Pont d'Arve 28, de l'autre côté du carrefour d'Uni Mail. Cette nouvelle adresse permettra aux équipes genevoises du Pôle de recherche national LIVES, actuellement réparties sur deux sites, d'être réunies sous le même toit, avec le Cognitive Aging Lab (CAL) et la psycho-linguistique.

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La précarité dans l’enfance a des effets à très long terme sur la santé, surtout chez les femmes

Un projet de recherche interdisciplinaire montre que certaines inégalités peuvent être irrémédiables. Basée à l’Université de Genève et financée par le Pôle de recherche national LIVES, l’équipe a examiné plusieurs aspects de la santé des plus de 50 ans à travers l’Europe. Elle constate que les hommes arrivent mieux à compenser un départ difficile dans la vie que les femmes. Les chercheurs plaident pour des interventions beaucoup plus précoces en termes d’éducation et de prévention.

Les personnes défavorisées du point de vue matériel et social au tout début de leur parcours de vie ont une plus grande probabilité d’avoir une santé fragile dans la deuxième moitié de leur existence. C’est ce qui ressort du projet « LIFETRAIL », mené depuis fin 2016 au sein du PRN LIVES par Stéphane Cullati et plusieurs collègues de l’Université de Genève.

Alors que paraîtra tout prochainement un article de Boris Cheval et al. dans la revue Age and Ageing 1, suivant un autre sorti récemment dans le journal Medicine and Science in Sports and Exercise 2, c’est l’occasion de faire le point sur l’ensemble de cette recherche interdisciplinaire réunissant des sociologues, des psychologues, des épidémiologues et des médecins, et dont plusieurs papiers sont actuellement sur le point d’être soumis ou publiés, montrant pour la plupart de fortes disparités entre les sexes.

De riches données longitudinales

L’ensemble se base sur des données de l’enquête SHARE (Survey of Health, Ageing and Retirement in Europe) et porte sur près de 25'000 personnes de 50 à 96 ans, interrogées six fois entre 2004 et 2016 dans 14 pays européens.

Sept indicateurs de santé sont examinés : la santé auto-rapportée, c’est-à-dire comment les personnes enquêtées évaluent subjectivement leur état de santé ; la force musculaire, auscultée grâce à un dynamomètre portatif ; la capacité pulmonaire, enregistrée au moyen d’un débitmètre de pointe mesurant la vitesse maximale du souffle ; la qualité du sommeil ; les troubles cognitifs ; l’état dépressif, saisi à travers un questionnaire mainte fois validé par la recherche ; et enfin le niveau de fragilité, qui est calculé en prenant notamment en compte l’indice de masse corporelle et le degré d’autonomie dans plusieurs gestes du quotidien.

Pour connaître la situation socio-économique dans l’enfance (à l’âge de dix ans), l’analyse se fonde sur quatre variables : le métier du principal pourvoyeur de la famille (souvent le père), le nombre de livres disponibles dans le foyer, la qualité de l’habitat (présence ou non d’eau courante, de toilettes et de chauffage central), ainsi que le nombre de personnes par pièces dans le logement.

Importance de la mobilité sociale

Selon tous ces critères, à des degrés plus ou moins marqués, des conditions socio-économiques défavorables dans l’enfance sont associées à une santé moins vaillante à l’âge mûr et dans la vieillesse, sauf pour les hommes qui ont réussi à s’élever socialement.

Cette mobilité sociale ascendante, si bénéfique pour les hommes, est observable en comparant le statut socio-économique de départ avec celui atteint à l’âge adulte, en termes de niveau d’éducation, de type de profession exercée et de situation économique présente. Ceux qui ont accompli des études universitaires, eu des carrières à responsabilités et arrivent facilement à joindre les deux bouts sont nettement privilégiés du point de vue de la santé, même quand ils ont souffert de précarité dans l’enfance. Ce qui est moins couramment le cas des femmes des cohortes étudiées.

Force musculaire réduite

L’article publié par Boris Cheval sur la force musculaire constate un lien significatif entre la pauvreté dans l’enfance et la faiblesse physique à un âge avancé. Même en tenant compte de l’hygiène de vie à l’âge adulte (activité sportive, tabac, alcool, alimentation), l’impact de l’enfance reste prépondérant, surtout pour les femmes.

« Il semblerait que les femmes qui n’ont jamais travaillé n’ont pas pu acquérir certaines compétences comportementales », analyse Stéphane Cullati, pour qui le paradoxe de la longévité plus grande des femmes n’est qu’apparent : « Ce n’est pas parce que les gens sont maintenus en vie plus longtemps qu’ils sont forcément en bonne santé. »

Le chercheur s’attend à voir les différences de genre s’estomper dans le futur, grâce à un meilleur accès à la formation et au monde du travail pour les nouvelles générations de femmes, tout en mettant en garde contre la « double peine » de celles qui cumulent travail professionnel peu qualifié et tâches domestiques.

Agir plus précocement

Les travaux du projet LIFETRAIL ont des implications évidentes en termes de politiques publiques. « Pour l’activité physique, par exemple, on constate qu’un haut niveau de formation annule l’effet des circonstances socio-économiques défavorables dans l’enfance », signale Boris Cheval. « Mais pour le débit expiratoire ou la force musculaire, par contre, l’effet reste marqué chez les femmes, indépendamment de leur trajectoire socio-économique à l’âge adulte. Il faudrait donc agir beaucoup plus précocement ! »

Une partie du projet de recherche, menée par Stefan Sieber, compare la santé auto-rapportée des enquêtés selon différents types de régimes sociaux et aboutit à la conclusion que la pauvreté dans l’enfance reste fortement associée à de mauvaises conditions de santé plus tard, quelle que soit la politique des pays aux quatre coins de l’Europe. Le défi est donc énorme.

Maintenant que le lien entre les conditions socio-économiques dans l’enfance et la santé à l’âge mûr est établi, l’équipe va s’intéresser de plus près à la temporalité de certains événements, tels que les pertes matérielles, les périodes marquées par la faim ou le décès des parents, afin de mieux comprendre quelles sont les phases les plus critiques, dans le développement de l’enfant, pouvant entraîner des problèmes de santé à long terme. Les chercheurs sont en train de tester ce modèle sur la probabilité de recommencer à fumer. Qui sont les candidats les plus vulnérables, les plus exposés à un risque de rechute ? Les données SHARE réservent encore bien des possibilités, qui ne demandent qu’à être explorées par cette équipe pleine d’énergie.

  • 1. Cheval, B. et al. (2018). Association of Early- and Adult-Life Socioeconomic Circumstances with Muscle Strength in Older Age. Age and Ageing. DOI 10.1093/ageing/afy003
  • 2. Cheval, B. et al. (2017). Effect of Early- and Adult-Life Socioeconomic Circumstances on Physical Inactivity. Medicine and Science in Sports and Exercise. DOI 10.1249/MSS.0000000000001472
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Internet a-t-il modifié les rapports amoureux ? Un projet de recherche ambitionne de le découvrir

Chercheuse post-doc au Pôle de recherche national LIVES et assistante à l’Université de Genève, Gina Potarca a reçu un subside « Ambizione » du Fonds national suisse de la recherche scientifique afin d’étudier les effets des technologies numériques sur les relations amoureuses contemporaines et la formation des couples.

Au cours des dernières années, la drague sur Internet, en particulier via les applications sur smartphone, est devenue un des moyens les plus répandus de rechercher un·e partenaire. Cela a profondément transformé les dynamiques de rencontres, en offrant une abondance sans précédent d’opportunités, à moindre effort et sans intervention de tiers. Les observateurs débattent vivement des altérations que les nouvelles technologies provoqueraient sur l’essence-même des rapports amoureux. Certains affirment qu’Internet creuserait les inégalités socioéconomiques (en connectant les plus avantagés avec des personnes de même profil), et menacerait l’existence de relations stables (une offre illimitée de choix possibles rendant les gens incapables de s’investir dans une histoire d’amour exclusive). Jusqu’à présent, la recherche scientifique ne s’est pas illustrée dans cette discussion ; elle s’est surtout intéressée aux critères de recherche et aux premiers échanges dans les phases initiales des contacts en ligne, sans regarder sur quoi ils débouchaient.

Le projet de Gina Potarca étudiera de manière approfondie les conséquences de ce nouveau contexte historique de quête et de sélection de partenaires amoureux. Il pose deux questions fondamentales : en premier lieu, est-ce qu’Internet contribue à la reproduction des inégalités sociales à travers le mariage ? Et deuxièmement, est-ce les nouvelles technologies entraînent un déclin général de l’engagement dans une relation suivie ? Ces deux interrogations visent à mieux comprendre si les rencontres sur Internet changent le profil des personnes qui se mettent en couple, qui s’assemble avec qui, et pour combien de temps.

Son projet a reçu le financement du Fonds national suisse de la recherche scientifique dans le cadre des subsides « Ambizione » et va commencer tout début 2018. Cette recherche démarre à point nommé pour saisir sur le vif les conséquences démographiques d’une révolution technologique en plein essor.

Comprendre les mutations amenées par Internet

« Les manières dont les gens utilisent les outils en ligne pour entrer en contact et construire leurs relations amoureuses ont des répercussions sur leur bien-être, leurs comportements reproductifs, mais aussi sur la reproduction des inégalités au sein des populations. Il est donc impératif de comprendre toute mutation potentielle que l’utilisation d’Internet risque d’entraîner dans le paysage amoureux contemporain, ce qui pourrait impliquer également des conséquences étendues à long terme sur l’évolution sociodémographique », souligne la chercheuse dans son descriptif de projet.

Gina Potarca prévoit d’utiliser et de croiser des données de panel américaines, allemandes et suisses, ainsi que des données d’enquêtes transversales suisses et françaises. Son étude permettra de retracer pour la première fois les processus de rencontre en ligne dans le temps et à travers différents pays, de manière rigoureusement longitudinale et en portant une attention spécifique aux effets de sélection. Elle a été personnellement impliquée dans l’adaptation des enquêtes de panel, notamment l’américaine et en particulier l’allemande, afin d’inclure des questions sur l’endroit où les couples se sont rencontrés et où les célibataires cherchent un·e partenaire. D’autres sources de données sont en passe d’être adaptées dans le même sens.

Les subsides Ambizione visent à soutenir durant quatre ans des jeunes chercheuses et chercheurs qui souhaitent réaliser, gérer et diriger un projet planifié de manière autonome au sein d'une haute école suisse. À la mi-janvier 2017, 289 jeunes chercheuses et chercheurs ont déposé une requête dans le cadre d'Ambizione. Après un processus de sélection en deux étapes, le FNS a attribué 89 nouveaux subsides. Avec 32 subsides octroyés à des femmes (soit 36 %), l'objectif des 35 % de bénéficiaires féminines a été atteint.

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Des méthodes innovantes pour étudier les « secondos » et lutter contre les stéréotypes

Un nouveau livre issu de la série Life Course Research and Social Policies vient de paraître aux éditions Springer. Édité par trois membres du Pôle de recherche national LIVES, ce septième volume met en avant l’importance de la méthodologie pour la recherche sur les migrants de deuxième génération. Ses treize chapitres centrés sur l’approche par les parcours de vie révèlent qu’une caractérisation rigoureuse des groupes de migrants et un choix réfléchi des référentiels de comparaison sont capitaux pour l’étude de ces populations, particulièrement exposées aux généralisations et aux discriminations.

La Suisse est un pays de forte immigration. Des personnes issues de toutes origines et de tous milieux sociaux y affluent depuis des générations. Dans l’arc lémanique, si l’on prend en compte la nationalité des parents ou des grands-parents, 40 % de la population est ainsi d’origine étrangère. Ce qu’il advient des « secondos » est donc d’un intérêt fondamental : « Leur devenir est influencé parla façon d’accueillir les migrants de première génération », relève Claudio Bolzman, professeur à la Haute école de travail social Genève (HETS / HES-SO), qui a dirigé cette publication avec Laura Bernardi et Jean-Marie Le Goff, de l’Université de Lausanne.

Les deuxièmes générations constituent des populations de choix pour la recherche sur l’intégration. Elles peuvent être étudiées de manière longitudinale — observations répétées sur un même échantillon de personnes à travers une longue période de temps —, tant de manière rétrospective, en s’intéressant aux parcours des parents ou des grands-parents depuis les pays d’origine, qu’en suivant les trajectoires de leurs enfants et petits-enfants dans le pays d’accueil. Pourtant, malgré l’importance numérique des deuxièmes générations, les chercheurs du PRN LIVES ont constaté que les études existantes s’appuyaient souvent sur des descriptions incomplètes et des constructions méthodologiques inappropriées.

Définir de quoi et de qui l’on parle

Or, la méthodologie est cruciale pour étudier de manière systématique les secondos, qui sont souvent victimes des stéréotypes les plus tenaces. Claudio Bolzman déplore le fait qu’on ne sache jamais vraiment de quoi, ni de qui l’on parle, et encore moins ce que l’on compare : « Les médias français, par exemple, ont tendance à dire que les personnes d’origine magrébine s’intègrent mal, mais oublient de parler de toutes celles qui réussissent ». Le livre propose des outils pour suivre et comprendre ces populations dans le contexte suisse, mais aussi européen, africain et nord-américain. Toutes les méthodes décrites dans cet ouvrage sont en effet transposables à d’autres contextes migratoires.

Pour étudier correctement les deuxièmes générations de migrants, les auteurs avancent que les caractéristiques des populations à étudier doivent d’abord être adéquatement prédéfinies. Claudio Bolzman remarque que « les études ont tendance à se focaliser sur les origines nationales, alors qu’il faudrait aller bien plus en profondeur ». Le rôle social, l’ancrage local dans un quartier ou la génération concernée constituent des facteurs capitaux. De plus, les critères de comparaison sont importants. « Il faut définir ce que l’on compare afin de découvrir pourquoi, à l’intérieur d’un même groupe, certains réussissent et d’autres pas », précise-t-il.

Comparer ce qui est comparable

Pour comprendre les moments charnières, ces transitions qui font basculer la vie d’un côté ou de l’autre, le chapitre d’Andrés Guarin et Emmanuel Rousseaux identifie par exemple les facteurs qui influencent le chômage et l’accès à la vie active des secondos de différentes origines en Suisse. Il s’appuie sur une approche longitudinale, alliée à l’utilisation d’une technique d’analyse issue des sciences fondamentales, le data mining, pour approfondir et contrôler les variables.

Les personnes issues de l’immigration étant sous-représentées dans les postes hautement qualifiés, tout comme dans les postes sous-qualifiés, Guarin et Rousseaux en ont déduit qu’il était inapproprié de comparer les immigrés de deuxième génération à la population suisse dans son ensemble, puisqu’ils ne correspondent pas aux mêmes catégories sociales. Ils ont donc comparé leur cohorte de deuxième génération à des personnes appartenant aux mêmes catégories socioprofessionnelles. Forts de cette approche, les chercheurs ont pu démontrer que le niveau de formation des parents influence énormément le risque d’être au chômage ou la réussite professionnelle des enfants. Leur article souligne également que les préjugés sur l’origine nationale ou ethnique pénalisent l’accès à la vie active.

Croiser les approches

La combinaison de méthodes d’analyses quantitatives et qualitatives permet d’obtenir des panoramas de situations plus clairs et détaillés. Andrés Gomensoro et Raúl Burgos Paredes proposent d’utiliser l’outil du « calendrier de vie », croisé avec un entretien personnalisé, pour combiner une information factuelle quantitative avec des informations subjectives qualitatives, et ainsi « faire émerger des phénomènes sociaux non perçus par les analyses statistiques », explique Claudio Bolzman.

Ces deux approches sont testées sur la transition à l’âge adulte des immigrés albanophones, une des populations les plus stigmatisées de Suisse, pour qui l’accès à l’emploi reste problématique. Les auteurs ont cherché à savoir ce qui faisait la différence au sein de cette population et ont remarqué que dans la plupart des cas de réussite, certaines ressources sociales ou institutionnelles étaient présentes : un professeur plus impliqué que les autres, des personnes influentes dans le réseau familial ou amical, le fonctionnement d’un quartier ou des dispositions cantonales particulières.

Dépasser les frontières

Prendre en compte le caractère transnational de la société est un autre aspect méthodologique particulièrement pertinent. En effet, les sociétés sont encore trop souvent définies en termes d’État, c’est-à-dire en fonction du contexte politique et institutionnel interne au pays ; alors qu’aujourd’hui, beaucoup de personnes construisent leur vie de part et d’autre des frontières, en ayant des proches à l’étranger ou par la simple utilisation d’internet.

De plus, l’actualité internationale a des répercussions sur la vie des populations à l’échelle locale. Les sociétés se sont globalisées ou fortement internationalisées, et leurs frontières formelles ne coïncident plus avec la vie réelle des gens. À ce titre, le chapitre de Marina Richter et Michael Nollert démontre que les enfants des migrants espagnols sont en relation étroite avec leur réseau à l’extérieur du pays d’accueil. Peggy Levitt, Kristen Lucken et Melissa Barnett illustrent pour leur part que les jeunes Indiens des États-Unis réinventent la religion hindouiste ou musulmane à partir de références indiennes réinterprétées à la sauce américaine.

Des pistes pour l’avenir

Bolzman, Bernardi et Le Goff concluent leur ouvrage en suggérant des pistes de futures recherches et formulent plusieurs recommandations. Ils rappellent l’importance de bien identifier les populations étudiées et de ne pas se focaliser uniquement sur celles qui sont marginalisées, afin de pouvoir identifier les facteurs propices au succès. Les auteurs appellent à lancer des études qui ne s’arrêtent pas au début de la vie adulte, mais qui s’intéressent à l’intégralité des parcours de vie, en incluant les transitions, les relations intergénérationnelles et les aspects transnationaux, et en privilégiant une approche comparative.

>> Bolzman, C., Bernardi, L., Le Goff, J.-M. (eds.) (2017). Situating Children of Migrants across Borders and Origins. A Methodological Overview. Dordrecht, The Netherlands: Springer, Life Course Research and Social Policies, Vol. 7

Auteur: Yann Bernardinelli (Les Mots de la Science)

Avis aux chercheur·e·s

La dernière version de la base de données LIVES Cohort pour les années 2013 à 2016 (vagues 1 à 4 pour les répondants recrutés en 2013) est maintenant disponible sur le site internet du Panel suisse de ménages (PSM). L’étude LIVES Cohort récolte annuellement des informations sur le parcours de vie de jeunes adultes vivant en Suisse depuis leur enfance, avec un sur-échantillonnage de personnes issues de la migration. Ces données incluent plusieurs mesures de vulnérabilité psycho-sociale telles que l’identité et la discrimination (W2, 2014), l’anomie (W2, 2014), le stress (à partir de W4, 2016 et répétées annuellement), la satisfaction dans différents domaines de la vie (W3, 2015), ainsi que d’autres variables psychologiques (W3, 2015), politiques (W2, 2014), sanitaires et sociales (W1-4, 2013-2016). L’accès à ces données est gratuit et peut être obtenu via le site du PSM.

Appel à contribution pour la Revue Social Change in Switzerland

Appel à contribution pour la Revue Social Change in Switzerland

La revue Social Change in Switzerland vient de passer le cap du 12ème numéro. Son but est de communiquer les résultats de la recherche sur le changement social en Suisse à un public plus large que le seul monde académique. Le comité éditorial invite les auteur·e·s potentiel·le·s à soumettre des propositions d’articles sur le changement social en Suisse.

Cette revue est éditée depuis 2015 à l’Université de Lausanne par FORS, LINES et le Pôle de recherche national LIVES. Comme toute parution est accompagnée d’un communiqué de presse, les articles bénéficient d’une importante attention médiatique.

La longueur des articles est de 8 à 10 pages. Ils s’adressent à un public de non-spécialistes et sont écrits en français ou en allemand. La rédaction organise la traduction dans l’autre langue. Tous les articles sont évalués au préalable par le comité éditorial.

Social Change in Switzerland publie des résultats empiriques novateurs qui documentent un aspect du changement social ou de la structure sociale en Suisse. Les anciens numéros portent par exemple sur les élites en Suisse, la mobilité sociale au 20ème siècle, les inégalités scolaires ou le vote ouvrier depuis 1970.

Les propositions d’articles peuvent être envoyées sous forme d’un résumé à Daniel Oesch, l’éditeur responsable de Social Change in Switzerland.

>> http://www.socialchangeswitzerland.ch/

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La classe moyenne suisse est en forte croissance, pas en déclin

La classe moyenne n’est pas en érosion en Suisse. Contrairement aux pays anglo-saxons, la structure des professions ne s’y est pas polarisée dans les années 1990 et 2000. Le 12ème numéro de la revue Social Change in Switzerland montre que l’emploi a surtout crû dans les métiers hautement qualifiés et diminué dans les postes à faible niveau de qualification.

Les observateurs de la révolution numérique craignent que l’automatisation ne menace de nombreux métiers qualifiés. L’emploi ne croîtrait alors plus qu’aux marges – dans les professions intellectuelles bien rémunérées ainsi que dans les services à la personne peu rétribués. Le résultat serait l’effondrement de la classe moyenne.

Dans une nouvelle étude, Daniel Oesch et Emily Murphy réfutent cette thèse. Sur la base des recensements de la population de 1970 à 2010, ils montrent qu’au cours de chaque décennie, l’emploi a crû le plus dans les professions les mieux rémunérées et, à l’exception du boom immobilier des années 1980, a surtout diminué dans les métiers les moins bien payés.

Cette amélioration de la structure de l’emploi s’explique par la croissance de la classe moyenne salariée, soutenue par la forte augmentation des niveaux de formation. Entre 1991 et 2016, les cadres, gérants et autres experts sont passés de 34 à 48% de la population active, alors que la part des ouvriers de production a chuté de 23 à 16%, et celle du personnel auxiliaire de bureau de 17 à 8%.

Seule une catégorie de la classe ouvrière a augmenté depuis 1991 : les travailleurs et travailleuses des services à la personne, qui sont passés de 13 à 15%. Cette croissance a cependant été trop faible pour compenser la suppression des postes dans l’agriculture, l’industrie et le back office. Le progrès technologique n’a donc pas érodé la classe moyenne, mais clairsemé les rangs des ouvriers industriels et du petit personnel administratif.

>> Daniel Oesch & Emily Murphy (2017). La classe moyenne n’est pas en déclin, mais en croissance. L’évolution de la structure des emplois en Suisse depuis 1970. Social Change in Switzerland No 12, www.socialchangeswitzerland.ch

Contact : Daniel Oesch, +34 91 624 85 08, daniel.oesch@unil.ch

La série Social Change in Switzerland documente, en continu, l’évolution de la structure sociale en Suisse. Elle est éditée conjointement par le Centre de compétences suisse en sciences sociales FORS, le Centre de recherche sur les parcours de vie et les inégalités (Faculté des sciences sociales et politiques, Université de Lausanne) LINES et le Pôle de recherche national LIVES – Surmonter la vulnérabilité: perspective du parcours de vie (PRN LIVES). Le but est de retracer le changement de l’emploi, de la famille, des revenus, de la mobilité, du vote ou du genre en Suisse. Basées sur la recherche empirique de pointe, elles s’adressent à un public plus large que les seuls spécialistes.

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Les frontières de la monoparentalité sont floues. Un nouveau livre aide à faire le point

Le 8e volume de la série Life Course Research and Social Policies, dirigée par le Pôle de recherche national aux éditions Springer, est dévolu à une problématique centrale de l’étude des parcours de vie : la complexité croissante des formes familiales, qui touche un nombre de plus en plus important de personnes vivant l’expérience de la monoparentalité à un moment de leur trajectoire. Généralement associée à un plus grand risque de vulnérabilité, la monoparentalité est un processus dynamique qui ne doit pas être enfermé dans des stéréotypes et met au défi les politiques sociales.

Née dans la foulée d’un colloque organisé par le Pôle de recherche national LIVES en 2014, la publication qui sort ces jours en accès libre, intitulée Lone Parenthood in the Life Course, réunit 15 chapitres qui multiplient les points de vue sur la monoparentalité et offrent une vision comparative et interdisciplinaire de ce phénomène devenu si courant en ce début de 21e siècle.

Le livre édité par Laura Bernardi, professeure à l’Institut des sciences sociales de l’Université de Lausanne et vice-directrice du PRN LIVES, et Dimitri Mortelmans, professeur de sociologie à l’Université d’Anvers, dépeint la multiplicité des situations de monoparentalité dans divers pays et s’intéresse à la complexité de ces familles sous plusieurs angles : accès au travail et aux prestations sociales, santé, bien-être, représentations, capital social, etc.

« L’hétérogénéité croissante des foyers monoparentaux n’a pas encore été assez soulignée dans la littérature scientifique », estime la Prof. Bernardi. En trois décennies, leurs profils se sont en effet diversifiés. Autrefois, la monoparentalité concernait principalement des personnes veuves et plus rarement des « filles-mères » réprouvées. Aujourd’hui, elle touche une population beaucoup plus étendue, principalement des femmes divorcées ou séparées. Mais la durée moyenne de l’état de monoparentalité a nettement diminué, en raison d’un très fort taux de remise en couple après quelques années en solo. A quoi s’ajoutent des situations de plus en plus courantes de garde alternée.

Appréhender la complexité des formes familiales

« Ces changements rendent difficile la définition de la monoparentalité dans des frontières précises. Les critères sociodémographiques et administratifs ne se recoupent pas toujours, et correspondent parfois très peu aux dynamiques résidentielles des enfants ou à l’expérience réelle des parents », explique Laura Bernardi.

Par exemple, une mère seule avec ses enfants qui emménage avec un nouveau partenaire ne reste pas toujours considérée comme un foyer monoparental, selon les institutions. Pourtant, la plupart du temps la monoparentalité ne prend pas fin avec la formation d’un nouveau couple, même si le parent ne vit plus seul avec ses enfants : « Les obligations légales continuent de reposer sur le parent gardien, tandis que des points de vue économique et affectif, tout dépend par contre de l’implication du nouveau partenaire auprès de l’enfant », souligne Laura Bernardi.

Selon la chercheuse, les données administratives et celles récoltées par les enquêtes scientifiques devraient fournir plus de détails sur les conditions de vie concrètes des enfants et permettre de mieux savoir qui s’occupe d’eux, pendant combien de temps, et comment sont pris en charge les différents frais.

En Suisse et ailleurs

L’introduction du livre apporte une revue des dernières recherches sur la monoparentalité en lien avec diverses dimensions du parcours de vie, et réunit plusieurs sets de données pour présenter un panorama de l’évolution des situations de monoparentalité depuis les années 1960 dans une vingtaine de pays, dont la Suisse, la Russie, les Etats-Unis et plusieurs Etats européens.

Les chapitres suivants développent plusieurs thématiques dans différents contextes nationaux. Celui sur la Suisse, rédigé par Laura Bernardi et Ornella Larenza, rend compte d’une étude qualitative menée auprès de 40 monoparents dans les cantons de Genève et Vaud. Il montre que la transition à la monoparentalité est souvent un processus non-linéaire et progressif, dont le début et même parfois la fin sont difficiles à dater exactement par les personnes concernées, qui expriment de fortes ambivalences dans leurs relations avec leur(s) (ex-)partenaire(s) et face à leur situation familiale.

Dans un paysage de plus en plus courant de familles non traditionnelles, délimiter les frontières de la monoparentalité est-il alors vraiment utile ? Oui, estime Laura Bernardi : « Parce que si le besoin d’une définition précise de la monoparentalité peut être questionné dans ce contexte d’arrangements transitoires, le besoin demeure de savoir qui est légalement et pratiquement responsable des enfants. » Par contre, la chercheuse estime que les politiques devraient « repenser les droits et les devoirs des parents dans un cadre élargi de configurations familiales complexes, plutôt que de classer les monoparents comme une population homogène de gens dans le besoin. »

Monoparentalité et précarité

Mais l’étendue du phénomène ne doit pas non plus occulter le fait que les familles monoparentales restent une catégorie plus susceptible de connaître la précarité. Plus précisément, les risques apparaissent surtout quand plusieurs facteurs se cumulent : jeunesse de la mère, manque de formation, chômage, problèmes de santé. La monoparentalité est ainsi à l’intersection des inégalités de genre et de classe, rendues plus sensibles encore par les structures sociales.

Un chapitre montre ainsi que les pays les moins avancés en matière d’égalité homme-femme sont également ceux où les taux de pauvreté des mères seules sont les plus élevés. La faible intégration des femmes au marché du travail et la difficulté à concilier emploi et vie de famille augmentent significativement le risque de devoir recourir à l’aide sociale.

Pourtant la recherche indique que les mères seules qui travaillent ont un meilleur niveau de bien-être, sont plus heureuses, moins stressées et en meilleure santé que celles qui s’occupent de leurs enfants à plein temps, comme l’a par exemple démontré Emanuela Struffolino, une des auteures du livre, dans un autre article publié en 2016 avec Laura Bernardi et Marieke Voorpostel sur la base de données du Panel suisse de ménages1.

Pour des politiques universalistes

Un des constats du livre est que les politiques sociales ciblant spécifiquement les monoparents en tant que groupe homogène fonctionnent moins bien que les mesures universelles. Les mesures ciblées de manière simpliste peuvent même s’avérer contre-productives et risquent de dissuader les monoparents de travailler ou de se remettre en couple, avertit Laura Bernardi.

Selon elle, « mettre en œuvre des politiques garantissant l’équilibre travail-famille pour tous les parents aurait de meilleurs résultats pour réduire la pauvreté et les risques en matière de santé que des mesures ciblées et stigmatisantes. »

Et puisque la monoparentalité est finalement avant tout un risque pour les très jeunes femmes sans qualifications, Laura Bernardi estime qu’une piste importante d’amélioration réside dans la promotion de possibilités de formations pour tous, à tout âge, et quel que soit le statut parental. « La transition de l’école au travail devrait être flexible et permettre aux jeunes mères de développer des compétences professionnelles de manière à prévenir la spirale négative des désavantages. »

>> Laura Bernardi & Dimitri Mortelmans (eds.) (2017). Lone Parenthood in the Life Course. Dordrecht, The Netherlands: Springer, Life Course Research and Social Policies, Vol. 8.

  • 1. Struffolino E., Bernardi L., Voorpostel M. (2016) Self-reported Health among Lone Mothers in Switzerland:Do Employment and Education Matter? Population-E, 71 (2) pp. 187-214. DOI: 10.3917/pope.1602.0187. Winner of the Population Young Author Prize 2016.
Photo Hugues Siegenthaler © LIVES

Les personnes à l’aide sociale ne sont pas forcément perdues pour le marché de l’emploi

Une équipe de chercheurs de l’Université de Lausanne a évalué un projet pilote du Canton de Vaud et de la Ville de Lausanne visant à mieux accompagner des demandeurs d’emploi marginalisés. Accueillis au sein d’une Unité commune réunissant des conseillers en placement et des assistants sociaux, les bénéficiaires ont été plus nombreux à sortir de l’assistance grâce à l’emploi que les personnes prises en charge uniquement par l’aide sociale.

Dirigé par le Prof. Giuliano Bonoli, un mandat d’évaluation réalisé pour le compte du Canton de Vaud sur la base d’une expérience menée conjointement avec la Ville de Lausanne a permis de confirmer une intuition déjà en germe depuis quelques années : une bonne partie des personnes dépendant du Revenu d’insertion (RI) peuvent retrouver du travail si elles sont mieux accompagnées vers cet objectif. Cela a un coût en terme d’encadrement supplémentaire, mais il est compensé par les économies réalisées sur les prestations financières versées aux bénéficiaires.

Pour réaliser ce mandat, Giuliano Bonoli, spécialiste des politiques sociales à l’IDHEAP, s’est adjoint le soutien de ses collègues Rafael Lalive, économiste à HEC, et de Daniel Oesch, sociologue à la Faculté des sciences sociales et politiques (SSP), tous étant membres du même projet (IP204) au sein du Pôle de recherche national LIVES. Deux jeunes chercheurs et une chercheuse, Maurizio Bigotta, Lionel Cottier et Flavia Fossati, complétaient l’équipe.

Le projet pilote audité a été lancé en février 2015 avec le soutien du Secrétariat d’Etat à l’économie (SECO). Il s’agit d’une Unité commune créée en Ville de Lausanne afin de permettre une coordination étroite entre des conseillers de l’Office régional de placement (ORP) et des assistants sociaux du Centre social régional (CSR) chargés de délivrer les prestations du RI. Dans cette Unité toujours active, sept conseillers en placements suivent en moyenne 65 dossiers, soit la moitié que dans un ORP classique, et sont soutenus dans leur travail par quatre assistants sociaux.

1200 cas comparés à un groupe de contrôle

L’étude a porté sur les vingt-deux premiers mois de l’expérience, pendant laquelle les nouveaux dossiers de demande d’aide sociale ont été attribués un jour sur deux à l’Unité commune, alors que les autres cas étaient traités de manière usuelle afin de constituer un groupe de contrôle. Près de 1200 personnes ont ainsi bénéficié d’un suivi plus serré en matière de recherche d’emploi dans le cadre de cette expérience.

La comparaison entre les deux groupes, utilisant trois bases de données, a montré que « les bénéficiaires pris en charge par l’Unité sont sortis plus souvent du RI pour une prise d’emploi et ont donné lieu à des dépenses inférieures pendant la période d’observation », indique le rapport du Prof. Bonoli.

A la fin de la durée d’observation, 52% des bénéficiaires de l’Unité avaient trouvé du travail contre 43% dans le groupe de contrôle. Ces prises d’emploi ont également été plus stables du côté des individus passés par l’Unité : 70% d’entre eux ne sont pas réinscrits au chômage au cours de la période étudiée, contre 58% parmi le groupe de contrôle.

Rapport coûts-bénéfices

Ces bons résultats ont permis de réaliser une économie de 11% sur les prestations financières versées aux bénéficiaires, qui ont ainsi coûté 107 francs de moins par mois en moyenne dans l’Unité que dans le groupe de contrôle. Cela correspond à peu près au coût supplémentaire de 108 francs mensuels par bénéficiaire généré par le taux d’encadrement renforcé des conseillers en placement au sein de l’Unité. Sur vingt-deux mois, l’opération a donc été neutre au plan des coûts.

L’évaluation montre aussi que l’Unité a appliqué plus de sanctions à l’encontre des personnes peu coopératives que le CSR vis à vis du groupe de contrôle. Selon le rapport, « la littérature spécialisée est assez unanime pour identifier le recours à des sanctions comme un levier important de la réinsertion professionnelle ».

Plus grande satisfaction

Le rapport indique, sur la base d’une enquête menée auprès d’une partie des bénéficiaires des deux systèmes, que les personnes prises en charge par l’Unité ont exprimé une plus grande satisfaction et ont été plus nombreuses à recevoir des propositions de poste que les personnes issues du groupe de contrôle.

Le personnel de l’Unité a jugé la collaboration entre conseillers en placement et assistants sociaux très positive. « Beaucoup avaient peur de ce mariage forcé », explique Giuliano Bonoli. « Cela a permis de laisser tomber beaucoup de préjugés d’un métier sur l’autre », estime quant à lui le responsable de l’Unité commune, Florent Grin.

« Une des clés du succès »

Dans leurs conclusions, les chercheurs mentionnent que les résultats du projet pilote concordent avec des expériences similaires menées aux Etats-Unis et en Allemagne. Ils estiment que le taux élevé d’encadrement des conseillers en placement est « probablement une des clés du succès de l’expérience », tout en suggérant qu’une légère réduction de ce taux serait souhaitable pour améliorer le rapport coûts-bénéfices, d’autant plus que certains conseillers en placement ont avoué se sentir trop peu occupés.

Les chercheurs ajoutent que le taux d’encadrement des assistants sociaux, par contre, pourrait être revu à la hausse afin d’accélérer la prise en charge, ou que dans le cas contraire les attentes envers le personnel social devrait être réduites.

Un projet à suivre

Dans cet esprit, les auteurs du rapport recommandent entre autres de limiter l’action de l’Unité à une durée plus restreinte. Les analyses montrent en effet que la plupart des reprises d’emploi ont lieu au cours des 14 à 16 premiers mois de prise en charge. « Ce public n’est pas perdu pour toujours pour le marché du travail, mais ses chances sont également limitées par ce même marché du travail », a déclaré Giuliano Bonoli lors d’une rencontre récente avec des travailleurs sociaux dans le cadre du Colloque Pauvreté à Lausanne.

Le Canton de Vaud a annoncé le jour de la diffusion du rapport que le projet d'Unité commune serait étendu progressivement à d'autres parties du canton.

>> Communiqué de l’Etat de Vaud

>> Rapport d'évaluation

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Les revenus des super-riches ne cessent d’augmenter en Suisse

Au cours des vingt dernières années, le top 1% des plus gros contribuables de Suisse ont vu leurs revenus nettement augmenter malgré la crise financière internationale. La probabilité pour cette minorité de maintenir leurs revenus d’une année à l’autre est restée constamment haute. C’est ce que montre l’article d’Isabel Martinez dans le 11e numéro de la revue Social Change in Switzerland.

L’augmentation des revenus est particulièrement importante parmi les super riches : les 450 contribuables les plus fortunés (le top 0.01%) ont vu leur part du revenu global en Suisse quasiment doubler depuis les années 1980. La crise de 2008 n’a presque pas freiné cette tendance haussière, observée également au niveau international, en particulier aux Etats-Unis.

Peu d'études ont été effectuées jusqu’à présent sur la durée pendant laquelle les personnes détenant les plus hauts revenus conservent leur position. A l’aide de données de l’AVS, Isabel Martinez observe que environ 80% des personnes les plus riches se retrouvent également l’année suivante dans le même groupe de revenu. Après cinq ans, ils sont toujours 60% dans cette situation. Ces chiffres sont étonammant stables depuis 1981. « La hausse observée des inégalités n'a donc pas été compensée par une plus grande mobilité des revenus », conclut la chercheuse. Des mesures courantes d’inégalité, telles que le Gini-Index, qui prend en compte le revenu de tous les contributeurs de l’AVS, confirment ce constat.

L’étude d’Isabel Martinez permet en outre de mieux comprendre qui sont les personnes qui gagnent le mieux en Suisse. Les contribuables nés à l'étranger représentent environ un tiers du premier centile des plus hauts revenus. Les femmes, en revanche, sont fortement sous-représentées dans le premier centile, avec moins de 10% alors qu’elles composent 46% de la population active.

>> Isabel Martinez (2017). Les hauts revenus en Suisse depuis 1980: répartition et mobilité. Social Change in Switzerland No 11. Retrieved from www.socialchangeswitzerland.ch

Contact : Isabel Martinez, isabel.martinez@unisg.ch, +41 79 560 27 26

La série Social Change in Switzerland documente, en continu, l’évolution de la structure sociale en Suisse. Elle est éditée conjointement par le Centre de compétences suisse en sciences sociales FORS, le Centre de recherche sur les parcours de vie et les inégalités (Faculté des sciences sociales et politiques, Université de Lausanne) LINES et le Pôle de recherche national LIVES – Surmonter la vulnérabilité: perspective du parcours de vie (PRN LIVES). Le but est de retracer le changement de l’emploi, de la famille, des revenus, de la mobilité, du vote ou du genre en Suisse. Basées sur la recherche empirique de pointe, elles s’adressent à un public plus large que les seuls spécialistes.

Le Pôle de recherche national LIVES soutient le symposium des 75 ans de Caritas-Genève

Le Pôle de recherche national LIVES soutient le symposium des 75 ans de Caritas-Genève

Organisé le 7 novembre 2017 par Caritas-Genève en partenariat avec la Haute école de travail social et l'Université de Genève et avec le soutien du PRN LIVES, ce symposium est ouvert au grand public, mais intéressera particulièrement les personnes concernées par la pauvreté, les professionnels, les étudiants et les acteurs politiques. Plusieurs membres du PRN LIVES s'y exprimeront sur le thème de la vulnérabilité.

Le droit à un minimum vital constitue une conquête. Il assure diverses formes de recours et s’inscrit dans le cadre d’un système de protection sociale qui devrait permettre aux personnes en difficultés de rebondir. Or ce système, de plus en plus sollicité jusque dans son dernier maillon, l’assistance, suscite de nombreuses interrogations. Certains le remettent en cause sans pour autant envisager d’alternatives crédibles.

Ce symposium vise à remettre au premier plan les enjeux de la lutte pour une reconnaissance de la dignité humaine pour toutes et tous en prenant en compte cette donnée fondamentale qu'est notre vulnérabilité. Un nouveau paradigme peut-il être envisagé, dans une perspective humaniste, à partir de l'expertise des personnes concernées et des personnes qui les accompagnent?

>> Programme et inscriptions

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En Suisse, la part des mères qui travaillent a triplé depuis les années 1980

Le 10e numéro de la série Social Change in Switzerland est consacré à l’évolution de l’activité professionnelle des mères d’enfant(s) d’âge préscolaire au cours des quatre dernières décennies. L’article de Francesco Giudici et Reto Schumacher analyse la situation de ces femmes en fonction de caractéristiques individuelles comme le nombre d’enfants, le niveau de formation, la nationalité et l’état civil. Il montre que le travail à temps partiel s’est généralisé, alors que le modèle de la mère au foyer, qui prévalait encore dans les années 1980, est devenu minoritaire.

Dans l’article « Le travail des mères en Suisse : évolution et déterminants individuels », Francesco Giudici et Reto Schumacher fondent leur étude sur les recensements fédéraux de la population de 1980, 1990 et 2000 ainsi que sur le relevé structurel 2010-2014. Ils montrent que la présence sur le marché de l’emploi des mères en couple avec enfant de moins de 4 ans a presque triplé depuis 1980, avec de fortes différences régionales et sociodémographiques. Les cantons romands ont enregistré les plus grandes hausses. Le Valais, par exemple, a vu le nombre d’actives parmi les jeunes mères passer de 18% dans les années 1980 à 69% en 2010-2014.

Quatre déterminants individuels sont passés à la loupe. La taille de la famille tout d’abord : de nos jours, plus une mère a d’enfants, moins elle travaille. Dans le passé, la petite proportion de femmes qui travaillaient étaient beaucoup moins conditionnées par le nombre de leurs enfants. Le niveau de formation ensuite : les femmes au bénéfice d’une formation tertiaire sont plus souvent actives, aujourd’hui comme dans les années 80. Cependant, les différences d’engagement professionnel selon le niveau socio-éducatif tendent à s’atténuer, sauf pour les femmes moins qualifiées que leur conjoint. Pour ces deux caractéristiques - taille de la famille et niveau de formation, les auteurs estiment que le calcul coût-bénéfice des structures de garde, devenues plus courantes, joue un rôle important dans la décision de travailler ou pas.

Autres caractéristiques individuelles : la nationalité et l’état civil. Francesco Giudici et Reto Schumacher observent une inversion entre actives suisses et étrangères : dans les années 1980, les mères suisses en couple avec enfant de moins de 4 ans travaillaient beaucoup moins que les étrangères dans la même situation familiale, alors que de nos jours ce sont ces dernières qui sont proportionnellement moins insérées sur le marché de l’emploi. Selon les auteurs, « s’il est possible que la recomposition de la population étrangère par nationalité a joué un rôle, on peut aussi y voir la fin du modèle familial bourgeois chez les couples suisses ». Cette progression de l’égalité entre époux se constate également en comparant les situations professionnelles des femmes mariées et non mariées : les mères vivant en union libre gardent un taux d’activité plus élevé que les mères mariées, mais la différence s’est largement atténuée, passant de plus de 50% en 1990 à moins de 10% en 2010-2014.

>> Francesco Giudici et Reto Schumacher (2017). Le travail des mères en Suisse : évolution et déterminants individuels. Social Change in Switzerland No 10. Retrieved from www.socialchangeswitzerland.ch

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La série Social Change in Switzerland documente, en continu, l’évolution de la structure sociale en Suisse. Elle est éditée conjointement par le Centre de compétences suisse en sciences sociales FORS, le Centre de recherche sur les parcours de vie et les inégalités (Faculté des sciences sociales et politiques, Université de Lausanne) LINES et le Pôle de recherche national LIVES – Surmonter la vulnérabilité: perspective du parcours de vie (PRN LIVES). Le but est de retracer le changement de l’emploi, de la famille, des revenus, de la mobilité, du vote ou du genre en Suisse. Basées sur la recherche empirique de pointe, elles s’adressent à un public plus large que les seuls spécialistes.

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Le prix LIVES pour jeunes chercheurs attribué à un papier sur la transition à la vie active

Le lauréat du « LIVES Best Paper Award for Early Scholars » est le Dr Christian Brzinsky-Fay, de WZB Berlin. En récompense, celui-ci a reçu 2 000 euros lors de l'ouverture de la conférence annuelle de la Society for Longitudinal and Life Course Studies (SLLS), le 11 octobre 2017 à Stirling. Son article, publié dans la revue Research in Social Stratification and Mobility, démontre que les systèmes de formation duale, répandus en Allemagne et en Suisse, facilitent la réussite professionnelle pour toutes les cohortes analysées, quelles que soient les conditions du marché du travail. Il met toutefois en lumière des inégalités de genre.

Les travaux de Christian Brzinsky-Fay portent sur la transition de l'école à la vie active de cinq cohortes de résidents allemands nés entre 1948 et 1977. Le chercheur s'attache plus particulièrement aux aspects non linéaires de la transition, lorsque les personnes n'entrent pas directement sur le marché du travail après leur formation ou passent par divers statuts avant leur premier emploi. Né en 1972, il est lui-même retourné sur les bancs de l'université à 25 ans et a obtenu son doctorat à 39 ans. Existerait-t-il un lien entre son propre parcours de vie et le sujet de sa recherche?

Absolument, confirme-t-il: «Entre mon baccalauréat et mes 25 ans, j'ai en effet endossé divers statuts: travailleur indépendant (cours privés, sondage téléphonique), étudiant (j'ai essayé la chimie et la biologie), travail en entreprise (Siemens). Malgré le côté instable et erratique de cette période, elle a été très importante pour moi parce qu'elle m'a permis d'engranger toutes sortes de qualifications informelles et de compétences personnelles. Alors oui, je pense que mes propres expériences sont en partie à l'origine de mon intérêt pour la transition à l’emploi.»

Sa trajectoire personnelle lui a permis de concourir pour le LIVES Best Paper Award for Early Scholars, distinction réservée aux chercheurs titulaires d’un doctorat depuis moins de sept ans. Au total, 55 auteurs originaires de 15 pays ont proposé leur publication pour cette deuxième édition du prix, parmi lesquels seulement deux membres ou ex-membres de LIVES, dans une compétition très serrée. Christian Brzinsky-Fay a finalement obtenu les meilleures scores pour la centralité de son étude dans la perspective du parcours de vie, poursa grande pertinence scientifique et pour sa maîtrise des méthodes employées.

Démocratisation de l'enseignement

Utilisant des données sur les adultes issues du German National Education Panel Study (NEPS) et la méthode innovante de l'analyse de séquence, Christian Brzinsky-Fay examine les entrées sur le marché du travail non pas comme des événements isolés, mais comme des résultats de trajectoires. Il observe les variations au sein des cohortes et entre les cohortes, toutes marquées par le développement de l'enseignement général qui a suivi la Seconde Guerre mondiale, mais soumises à différents contextes macroéconomiques. Cette approche lui permet d'étudier si le système de formation duale, généralement considéré comme générateur de moins de chômage pour les jeunes adultes, est aussi lié à une moindre instabilité et à une meilleure intégration professionnelle quelle que soit la période, y compris lorsque les perspectives d'emploi sont moins réjouissantes.

Les résultats montrent que la proportion de jeunes adultes vivant des transitions en douceur augmente au fil des cohortes, essentiellement grâce à leur présence croissante dans les filières d'enseignement secondaire avant leur formation professionnelle. Bien qu'elles aient été les plus nombreuses et qu'elles aient connu les conditions les plus difficiles sur le marché du travail à la fin de leur période d'enseignement obligatoire, les cohortes de 1965 et de 1970 ont affiché les plus faibles taux de transitions non linéaires de l'école à la vie active. Le groupe marqué par l'instabilité, quoique décroissant, a connu au fil du temps un plus grand nombre de statuts divers, signe d'une non-linéarité accrue au sein de cette minorité «instable». Sur l'ensemble des cohortes, 13% des hommes et 25% des femmes ont connu un grand nombre de statuts, 44% étant titulaires d'un diplôme d'études secondaires.

Ascension sociale freinée chez les femmes

Une des originalités de l’article de Christian Brzinsky-Fay est de tenir compte non seulement de la première entrée sur le marché du travail, mais également de la situation de tous les individus à l'âge de 30 ans. Cela permet au chercheur d'observer si les différents types de trajectoires ont un impact durable sur la situation professionnelle, une fois atteint ce qui est généralement considéré comme l'entrée définitive dans l'âge d'adulte. La publication révèle que de nos jours, les hommes réussissent à compenser la durée normalement plus longue de leur formation et affichent une importante mobilité ascensionnelle: dans les cohortes les plus récentes, les hommes atteignent leurs objectifs professionnels et socioéconomiques sans retard par rapport à ceux de la cohorte de 1950. En revanche, pour les femmes ayant fait des études supérieures, une fois atteint l'âge dit normal de l'entrée dans la vie d'adulte, les conditions sont plus difficiles, car elles risquent davantage de ne pas obtenir les postes qu'elles mériteraient en fonction de leur niveau de formation. La mobilité ascensionnelle observée entre le premier emploi et l'âge de 30 ans est beaucoup moins marquée chez les femmes, et cela dans l'ensemble des cohortes.

Christian Brzinsky-Fay conclut son article en incitant à porter «davantage d'attention aux inégalités entre les sexes». Son analyse montre néanmoins clairement «les atouts des systèmes d'enseignement supérieur secondaire professionnel». Il peut quant à lui s'enorgueillir d'être allé plus loin dans sa propre formation. Ce prix le récompense pour ses recherches sur un sujet crucial de l'étude des parcours de vie, et nous l'en félicitons!

>> Brzinsky-Fay, Christian & Solga, Heike (2016): Compressed, Postponed, or Disadvantaged? School-to-Work-Transition Patterns and Early Occupational Attainment in West GermanyResearch in Social Stratification and Mobility, Vol. 46, Part A, pp. 21-36.

Photo Hugues Siegenthaler
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Forte affluence au Colloque Pauvreté, rencontre entre terrain et recherche

Environ 200 personnes, pour la plupart actives dans le travail social, ont participé les 5 et 6 octobre 2017 à la quatrième édition du Colloque Pauvreté à l’Université de Lausanne. Intitulé « Pauvreté et intervention sociale : un accompagnement impossible ? », cet événement a proposé pendant deux jours 8 conférences et 13 ateliers, et surtout une formidable plateforme d’échanges informels entre professionnel·le·s engagés dans diverses formes d’action et chercheur·e·s travaillant sur les politiques sociales.

Les travailleuses et travailleurs sociaux d’une multitude d’institutions publiques et privées de plusieurs cantons romands ont été très nombreux à participer pendant ces deux jours au Colloque Pauvreté, dont la dernière édition avait eu lieu en 2014 et la première en 2010.

Organisé par le Département vaudois de la santé et de l’action sociale (DSAS), l’Institut des sciences sociales (ISS) et l’Institut de hautes études en administration publique (IDHEAP) de l’Université de Lausanne, en collaboration avec la Haute école de travail social et de la santé (EESP Lausanne / HES-SO), le Centre de compétences suisse en sciences sociales FORS et le Pôle de recherche national LIVES, cette quatrième édition était centrée sur les processus et les acteurs impliqués dans l’assistance aux bénéficiaires.

Les intervenants ont apporté des éclairages différents sur la thématique de l’intervention sociale, selon leur profil et leur expérience. L’intérêt de ce colloque est justement de faire dialoguer plusieurs perspectives sur un sujet d’intérêt commun : la lutte contre la pauvreté.

Vice-recteur de l’Université de Lausanne, Giorgio Zanetti a accueilli la manifestation en soulignant que 14% de la population vaudoise était exposée au risque de pauvreté, un chiffre transposable au niveau suisse. La rectrice de la HES-SO Haute école spécialisée de Suisse occidentale, Luciana Vaccaro, était également présente à l’ouverture pour soutenir l’événement et a déclaré que « les travailleurs sociaux et les chercheurs maintiennent le lien social dans un contexte de tension continue. »

Les conférences plénières ont abordé la question de l’accompagnement des populations précaires sous plusieurs angles.

Emilie Graf, co-secrétaire générale d’Avenir social, association suisse des travailleurs et travailleuses sociales, a décrit une profession en pleine mutation, de plus en plus tiraillée entre des impératifs de résultats et la précarisation croissante des bénéficiaires, dans un contexte de méfiance généralisée envers les personnes assistées. « Quand on attaque les pauvres, on attaque souvent aussi les travailleurs sociaux », a-t-elle déclaré, appelant à une professionnalisation nécessaire des acteurs et une meilleure visibilité de leur travail, et rappelant que 25 à 30% des personnes à l’aide sociale en sortent au bout d’une année.

Anne Perriard, maître assistante à l’Université de Genève et auteure d’une thèse réalisée dans le cadre du Pôle de recherche national LIVES, a quant à elle déconstruit les normes d’âge qui sont à l’œuvre dans l’application des politiques sociales. Montrant que certaines dépendances financières étatiques paraissent plus problématiques que d’autres en fonction de ces normes d’âge, elle a remis en question le mythe de l’indépendance totale et montré que « la catégorisation par âge rend invisible d’autres systèmes d’inégalité comme le genre, la classe ou l’ethnicité ».

D’autres conférences ont été délivrées soit par des responsables d’institutions publiques, comme Yasmine Praz Dessimoz, directrice de l’action sociale à l’Hospice général de Genève, ou Ludwig Gärtner, vice-directeur de l’Office fédéral des assurances sociales (OFAS), soit par des orateurs issus du monde académique, comme Vincent Dubois, professeur à l’Université de Strasbourg, et Véréna Keller, professeure honoraire de la HES-SO.

Le cas du canton de Vaud a été très présent, avec la présentation du récent Rapport social vaudois par Caroline Knupfer, secrétaire générale adjointe au DSAS, et Judith Kühr, responsable de recherche dans le même département, qui ont appelé à privilégier « un regard global sur la pauvreté », prenant en compte les causes structurelles et les caractéristiques individuelles des personnes à assister.

Le conseiller d’Etat en charge du DSAS, Pierre-Yves Maillard, a défendu l’action du canton, évoquant la forte croissance des dispositifs d’aide au cours des deux dernières législatures et affirmant que « si cette politique sociale ne se fait pas, on creuse encore plus les inégalités ».

Les treize ateliers ont été l’occasion de réfléchir plus en détail aux différentes stratégies d’intervention sociale en fonction des divers types de bénéficiaires. Animés par des binômes de représentant·e·s de la recherche et du terrain social, ils ont permis aux participant·e·s de prendre du recul sur leur pratique, d’exposer leurs difficultés, et surtout de développer leur réseau. Cette dimension est en effet plus importante que jamais dans le travail social, soumis à une complexification des dossiers, des procédures et des acteurs.

Le baby-boom, apogée de la mère au foyer, décrypté dans une thèse alliant analyses macro et micro

Le baby-boom, apogée de la mère au foyer, décrypté dans une thèse alliant analyses macro et micro

Aline Duvoisin a soutenu avec brio le 12 septembre 2017 sa thèse sur les parcours de vie de femmes en âge de procréer entre les années 1940 et 1965. Elle brosse un tableau détaillé d’un phénomène démographique majeur encore mal compris grâce à une approche faisant la part belle aux témoignages pour compléter l’analyse statistique. Sa recherche donne à voir une époque où tout poussait les femmes au mariage. Ou plutôt la fin d’une époque…

« Phénomène international, totalement imprévu, au caractère unique et bouleversant », le baby-boom a suscité de nombreuses interprétations sans obtenir de consensus sur ses causes réelles. La thèse d’Aline Duvoisin permet d’aller plus loin que les théories habituelles, souvent fondées sur une perspective essentiellement économique, et de mieux comprendre cette époque particulière dans le contexte suisse.

Assistante à l’Université de Genève, basée au Centre interfacultaire de gérontologie et d’études des vulnérabilités (CIGEV) et membre du Pôle de recherche national LIVES, Aline Duvoisin montre que cette période a été caractérisée par un net abaissement de l’âge au mariage et la généralisation du modèle bourgeois de la famille « propre en ordre ».

Socialisées dans les années de l’entre-deux guerres, les femmes ont été imprégnées dans leur jeunesse par des discours familialistes prônant la distinction entre rôles féminins et masculins et l’incompatibilité entre emploi et parentalité. Ces normes ont été véhiculées à tous les niveaux de la société : famille, école, églises, mouvements de jeunesse, institutions sociales et politiques, législation et culture de masse ont contribué à forger l’idéal de la femme au foyer, « gardienne des mœurs » respectable et respectée.

Méthode mixte

La recherche d’Aline Duvoisin a fait l’effet d’une « véritable révélation », comme l’a décrit un des membres de son jury de thèse, en justifiant les avantages à utiliser une « approche biographique mixte » combinant données quantitatives et qualitatives.

Sa thèse, basée en grande partie sur l’enquête Vivre/Leben/Vivere (VLV), analyse les trajectoires de 1184 femmes nées entre 1910 et 1941 et vivant dans cinq cantons suisses aux caractéristiques bien distinctes (Genève, Berne, Bâle, Valais, Tessin). Pour chacune de ces régions, la chercheuse a pu bénéficier des retranscriptions d’entretiens semi-directifs menés par Sylvie Burgnard.

Plusieurs types de trajectoires se distinguent, selon que les femmes ont été mariées ou non, avec ou sans enfants, et en fonction d’autres traits comme la trajectoire professionnelle, le contexte rural ou urbain, ou encore la religiosité.

76% des femmes mariées de l’échantillon ont eu au moins deux enfants, le pic de 2.68 enfants par femme ayant été atteint en 1964. Les mères de trois enfants et plus ont été les principales contributrices du baby-boom – les femmes croyantes et celles vivant à la campagne étant sans surprise les plus concernées.

Mieux instruites que les générations précédentes, les cohortes observées ont souvent dépassé le niveau primaire mais leur formation est restée néanmoins très genrée, avec la multiplication des études « ménagères », suivies dans la plupart des cas d’un retrait rapide du monde du travail après le mariage.

Intériorisation des normes

Les témoignages permettent de comprendre comment ces femmes ont intériorisé les normes en vigueur. « J'ai toujours tout fait bien juste », explique ainsi une répondante en racontant son parcours d’épouse et de mère de quatre enfants. « Quand je suis arrivée ici, je trouvais que les femmes étaient arriérées », se souvient cette autre, ayant grandi à l’étranger avant de s’établir en Valais.

« Chacune de ces femmes a connu, à un moment ou un autre de son parcours de vie, un événement leur rappelant quelle place elles devaient tenir dans la société », constate Aline Duvoisin.

Elle observe que les pressions normatives ressenties comme les plus violentes par les cohortes étudiées se sont surtout exercées sur leur trajectoire matrimoniale. L’infécondité était mieux acceptée que la fécondité « désordonnée ». Ne pas avoir d’enfant représentait ainsi un écart « moins grave » que le non-respect des normes de conjugalité.

On perçoit également qu’un nombre important de mères de familles nombreuses ont assumé des enfants non désirés, ou en tout cas non planifiés, faute d'information contraceptive efficace ou en raison de positions conservatrices.

Des pionnières malgré tout

Cette thèse montre enfin qu’une part importante de femmes ont repris néanmoins une activité professionnelle une fois les enfants plus âgés. « L’idéal d’épouse au foyer a évolué vers un idéal de mère au foyer qui a profondément marqué la Suisse et les Suissesses durant la seconde moitié du 20e siècle », estime Aline Duvoisin.

Pour la chercheuse, les mères des baby-boomers « ont été les initiatrices de dynamiques que leurs filles ont consolidées et normalisées ensuite, en l’occurrence ici le retour des femmes sur le marché du travail. » A temps partiel, s’entend, indiquant une évolution progressive des comportements plus qu’une rupture nette entre la période du baby-boom et la chute de la natalité qui a suivi depuis les années 70.

>> Aline Duvoisin (2017). Les origines du baby-boom en Suisse : une approche biographique des cohortes féminines (1910-1941). Sous la direction de Michel Oris. Université de Genève.

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