Photo Hugues Siegenthaler © LIVES

Les personnes à l’aide sociale ne sont pas forcément perdues pour le marché de l’emploi

Une équipe de chercheurs de l’Université de Lausanne a évalué un projet pilote du Canton de Vaud et de la Ville de Lausanne visant à mieux accompagner des demandeurs d’emploi marginalisés. Accueillis au sein d’une Unité commune réunissant des conseillers en placement et des assistants sociaux, les bénéficiaires ont été plus nombreux à sortir de l’assistance grâce à l’emploi que les personnes prises en charge uniquement par l’aide sociale.

Dirigé par le Prof. Giuliano Bonoli, un mandat d’évaluation réalisé pour le compte du Canton de Vaud sur la base d’une expérience menée conjointement avec la Ville de Lausanne a permis de confirmer une intuition déjà en germe depuis quelques années : une bonne partie des personnes dépendant du Revenu d’insertion (RI) peuvent retrouver du travail si elles sont mieux accompagnées vers cet objectif. Cela a un coût en terme d’encadrement supplémentaire, mais il est compensé par les économies réalisées sur les prestations financières versées aux bénéficiaires.

Pour réaliser ce mandat, Giuliano Bonoli, spécialiste des politiques sociales à l’IDHEAP, s’est adjoint le soutien de ses collègues Rafael Lalive, économiste à HEC, et de Daniel Oesch, sociologue à la Faculté des sciences sociales et politiques (SSP), tous étant membres du même projet (IP204) au sein du Pôle de recherche national LIVES. Deux jeunes chercheurs et une chercheuse, Maurizio Bigotta, Lionel Cottier et Flavia Fossati, complétaient l’équipe.

Le projet pilote audité a été lancé en février 2015 avec le soutien du Secrétariat d’Etat à l’économie (SECO). Il s’agit d’une Unité commune créée en Ville de Lausanne afin de permettre une coordination étroite entre des conseillers de l’Office régional de placement (ORP) et des assistants sociaux du Centre social régional (CSR) chargés de délivrer les prestations du RI. Dans cette Unité toujours active, sept conseillers en placements suivent en moyenne 65 dossiers, soit la moitié que dans un ORP classique, et sont soutenus dans leur travail par quatre assistants sociaux.

1200 cas comparés à un groupe de contrôle

L’étude a porté sur les vingt-deux premiers mois de l’expérience, pendant laquelle les nouveaux dossiers de demande d’aide sociale ont été attribués un jour sur deux à l’Unité commune, alors que les autres cas étaient traités de manière usuelle afin de constituer un groupe de contrôle. Près de 1200 personnes ont ainsi bénéficié d’un suivi plus serré en matière de recherche d’emploi dans le cadre de cette expérience.

La comparaison entre les deux groupes, utilisant trois bases de données, a montré que « les bénéficiaires pris en charge par l’Unité sont sortis plus souvent du RI pour une prise d’emploi et ont donné lieu à des dépenses inférieures pendant la période d’observation », indique le rapport du Prof. Bonoli.

A la fin de la durée d’observation, 52% des bénéficiaires de l’Unité avaient trouvé du travail contre 43% dans le groupe de contrôle. Ces prises d’emploi ont également été plus stables du côté des individus passés par l’Unité : 70% d’entre eux ne sont pas réinscrits au chômage au cours de la période étudiée, contre 58% parmi le groupe de contrôle.

Rapport coûts-bénéfices

Ces bons résultats ont permis de réaliser une économie de 11% sur les prestations financières versées aux bénéficiaires, qui ont ainsi coûté 107 francs de moins par mois en moyenne dans l’Unité que dans le groupe de contrôle. Cela correspond à peu près au coût supplémentaire de 108 francs mensuels par bénéficiaire généré par le taux d’encadrement renforcé des conseillers en placement au sein de l’Unité. Sur vingt-deux mois, l’opération a donc été neutre au plan des coûts.

L’évaluation montre aussi que l’Unité a appliqué plus de sanctions à l’encontre des personnes peu coopératives que le CSR vis à vis du groupe de contrôle. Selon le rapport, « la littérature spécialisée est assez unanime pour identifier le recours à des sanctions comme un levier important de la réinsertion professionnelle ».

Plus grande satisfaction

Le rapport indique, sur la base d’une enquête menée auprès d’une partie des bénéficiaires des deux systèmes, que les personnes prises en charge par l’Unité ont exprimé une plus grande satisfaction et ont été plus nombreuses à recevoir des propositions de poste que les personnes issues du groupe de contrôle.

Le personnel de l’Unité a jugé la collaboration entre conseillers en placement et assistants sociaux très positive. « Beaucoup avaient peur de ce mariage forcé », explique Giuliano Bonoli. « Cela a permis de laisser tomber beaucoup de préjugés d’un métier sur l’autre », estime quant à lui le responsable de l’Unité commune, Florent Grin.

« Une des clés du succès »

Dans leurs conclusions, les chercheurs mentionnent que les résultats du projet pilote concordent avec des expériences similaires menées aux Etats-Unis et en Allemagne. Ils estiment que le taux élevé d’encadrement des conseillers en placement est « probablement une des clés du succès de l’expérience », tout en suggérant qu’une légère réduction de ce taux serait souhaitable pour améliorer le rapport coûts-bénéfices, d’autant plus que certains conseillers en placement ont avoué se sentir trop peu occupés.

Les chercheurs ajoutent que le taux d’encadrement des assistants sociaux, par contre, pourrait être revu à la hausse afin d’accélérer la prise en charge, ou que dans le cas contraire les attentes envers le personnel social devrait être réduites.

Un projet à suivre

Dans cet esprit, les auteurs du rapport recommandent entre autres de limiter l’action de l’Unité à une durée plus restreinte. Les analyses montrent en effet que la plupart des reprises d’emploi ont lieu au cours des 14 à 16 premiers mois de prise en charge. « Ce public n’est pas perdu pour toujours pour le marché du travail, mais ses chances sont également limitées par ce même marché du travail », a déclaré Giuliano Bonoli lors d’une rencontre récente avec des travailleurs sociaux dans le cadre du Colloque Pauvreté à Lausanne.

Le Canton de Vaud a annoncé le jour de la diffusion du rapport que le projet d'Unité commune serait étendu progressivement à d'autres parties du canton.

>> Communiqué de l’Etat de Vaud

>> Rapport d'évaluation