Photo © LVES Hugues Siegenthaler
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Des observateurs du marché du travail s’affrontent sur leur vision des chômeurs

Le colloque « Pauvreté : trajectoires individuelles, logiques sociales » s’est clôturé le 12 octobre 2012 par une table-ronde sur les « Possibilités et limites de l’insertion professionnelle ». Représentants de l’administration, du patronat, du monde syndical et de la recherche ont débattu sans se mettre d’accord sur les moyens d’aider les chercheurs d’emploi.

Une table-ronde modérée par Giuliano Bonoli, professeur à l’IDHEAP et chercheur LIVES, a réuni à la fin du Colloque Pauvreté des 11 et 12 octobre à Lausanne des observateurs privilégiés du marché du travail et de la réinsertion professionnelle. Jean-Hugues Busslinger, membre de la direction du Centre Patronal, Manuela Cattani, co-secrétaire générale du syndicat SIT et vice-présidente de la Communauté Genevoise d’Action Syndicale, Roger Piccand, directeur du Service cantonal de l’emploi (VD) et Jean-Pierre Tabin, professeur de politique sociale à la Haute école de travail social et de la santé - EESP et chercheur LIVES, ont été invités à faire un bilan des possibilités et des limites des politiques de réinsertion professionnelle.

Depuis une vingtaine d’années, les politiques de réinsertion professionnelle sont le principal instrument de lutte contre le chômage dans la plupart des pays européens. « Cette notion comprend des mesures très variées, telles que des formations, des subsides pour les entreprises qui engagent une personne au chômage, des accompagnements dans les recherches d’emploi, mais également un suivi strict des recherches d’emploi et un système de contreparties liées aux bénéfices de l’assurance-chômage », relevaient les organisateurs du colloque dans l’annonce de la table-ronde.

Le rôle des entreprises

Défendant les positions de leur institution respective, Jean-Hugues Busslinger, Roger Piccand et Manuela Cattani se sont très rapidement affrontés sur la nature du bilan, négatif ou positif, des mesures de réinsertion. Le chef du Service de l'emploi vaudois a avancé qu’« une mesure de réinsertion professionnelle est efficace si elle est prescrite au bon moment et à la bonne personne. » Roger Piccand a ainsi souligné que les mesures les plus efficaces sont celles organisées dans les entreprises, pour autant que ces dernières soient prêtes à investir dans le suivi et la formation des bénéficiaires. Raisonnant en termes de droits et d’obligations, il a ajouté que pressions et sanctions sont indispensables aux mesures de lutte contre le chômage et de réinsertion, afin de prévenir tout abus.

Reprenant l’adage « on ne fait pas boire un âne qui n’a pas soif », Jean-Hugues Busslinger s’est montré plus sceptique, soulignant que la réussite des mesures de réinsertion professionnelle est fortement liée à la motivation des bénéficiaires à s’insérer durablement dans l’entreprise. Même s’il a admis que l’insertion relève de la responsabilité sociale des entreprises, le responsable patronal a précisé que cette tâche n’est pas le cœur de cible des sociétés privées. Selon lui, les efforts d’insertion dépendent de la réalité du marché de l’emploi et de l’effort de l’Etat à soutenir par des compensations financières les entreprises qui s’engagent dans des mesures de réinsertion.

Combattre le chômage ou les chômeurs ?

Ces appréciations ont été fortement contestées par Manuela Cattani, qui a dénoncé le fait que « le cadre légal actuel ne combat pas le chômage mais les chômeurs. » La syndicaliste a défendu l'idée d'emplois durables plutôt que la mise à disposition de personnes bon marché pour les entreprises. Face à ces critiques fermes, le Prof. Bonoli a interpelé les discutants sur les risques réels liés au dumping salarial et aux pressions exercées sur les chômeurs et les bénéficiaires de l’aide sociale. Ce à quoi les deux représentants de l’administration et du patronat ont rétorqué que les mesures de réinsertion se mettent à l’abri de telles critiques, puisqu’elles sont soumises à la validation de commissions tripartites réunissant l’Etat, les entreprises et les syndicats, du moins dans le canton de Vaud.

S’en est suivi un vif échange opposant la figure du chômeur-abuseur à celle du bénéficiaire légitime. L’intervention du Prof. Tabin a permis de s’extraire de cet épineux débat en soulignant que l’idée même d’exercer une pression sur une personne au chômage pour un retour rapide à l’emploi est révélateur de la représentation que se fait la société de l’emploi et des institutions qui y sont liées, concluant qu'« il paraît curieux que certaines personnes ne souhaiteraient pas travailler, alors même que le travail est si important pour la valorisation personnelle en Suisse. »

Cette table-ronde a eu le mérite de réunir un panorama diversifié d’expertises et d’opinions sur le thème proposé et de susciter un nombre important de questions et réactions de la part d’un public interpelé par la manière dont certains des orateurs se saisissent des questions du chômage et de la réinsertion.

Laure Kaeser